V

LES TERREURS DU MATELOT SIMON RIVET.

Le bouleversement de Simon était tel qu'il en avait avalé sa… «praline» et il rageait tout bas. Il repassait dans sa mémoire tout ce qui s'était accompli depuis la veille, et, malgré tous ses efforts, il ne pouvait rattacher tout cela ensemble. La catastrophe de la veille s'expliquait; dans un moment de rage, de folie furieuse, en apprenant qu'il était trompé, son lieutenant avait voulu tuer sa femme, c'était fort bien! Disons même que le matelot, à cette heure, regrettait presque d'être si heureusement intervenu. Après cette crise de rage, de fureur, une crise de larmes était survenue… Tout cela allait encore. Il connaissait le caractère de son maître, de son chef, il savait qu'il était de force à arracher de son cœur le sentiment qui faisait sa vie heureuse, de l'heure qu'il avait appris que celle qui en était l'objet en était indigne. Or, son maître n'avait plus d'amour pour Geneviève!… et c'est là que le trouble commençait dans ses idées… Qu'avait été faire le lieutenant Davenne chez le vieux coquin de sauvage?… Il savait mieux que tout autre ce que valait l'ancien écumeur de mer: il fallait avoir besoin de lui pour s'en servir!

Le matelot Rigobert, en vivant longtemps chez les Indiens de Messaya, avait appris la vertu de certaines plantes avec lesquelles il faisait des remèdes étranges… pour guérir des maladies non moins étranges,—guérir n'est peut-être pas le mot juste; aussi Rivet disait-il souvent qu'il n'accepterait pas même un verre d'eau de la main de celui que les saltimbanques appelaient le vieux Rig ou le père sauvage. Quelles relations pouvaient s'être établies entre son maître, l'honneur et l'honnêteté mêmes, et ce vieux gibier de potence? Car son lieutenant avait été jusqu'à lui offrir un domicile chez lui, dans sa maison, et il espérait bien que le sommeil ramènerait son cher maître à des idées plus saines, et qu'il le chargerait à son réveil de recevoir d'une autre façon le vieux Rig. Simon se pencha vers le lit.

Pierre étendu avait les yeux ouverts, le regard fixe; il ne dormait pas.

—Espère! espère! grogna le matelot, et grattant son crâne de ses ongles durs, comme s'il faisait des fouilles dans son cerveau, il pensait: En sortant de chez le vieux loup de mer, le lieutenant s'était dirigé vers la jeune fille et lui avait parlé d'une si singulière façon qu'en lui abandonnant sa main qu'il tenait dans la sienne, la pauvre petite avait failli s'évanouir. Que diable! pouvait bien lui avoir dit son chef?… Partant du cloaque, impatient, fiévreux, il s'était fait conduire à l'entrée de Charonne; là, sans marchander, il avait loué mille francs une lapinière, un trou à taupes, une baraque que lui Simon, qui n'était pas difficile comme logement, n'aurait certainement pas consenti à habiter une année si on lui avait donné la même somme. Dans quel but? Était-ce pour l'offrir à la «sauvagesse?» comme il l'appelait. Assurément la maison de Charonne était plus habitable que la voiture entre-sort dans laquelle elle résidait… Alors, son maître était donc amoureux de la jeune fille; pour que l'amour soit né si vite, c'était logique, le cerveau devait être atteint…

Mais si c'était pour la jeune fille qu'il prenait la maison, dans quel but la faisait-il visiter par son matelot, sans lui demander après la visite ce qu'il en pensait? Simon grattait son crâne, fouillait ses crins… il ne trouvait rien.

De là, il avait été à la Bourse, son lieutenant avait écrit une longue lettre… à une femme, à une femme noble… Qu'était-ce encore que cela? Que signifiaient les mots qu'elle avait répondus et qui semblaient si importants? Pourquoi encore cette feinte maladie, qui l'obligeait à rester chez lui, quand, au contraire, il semblait le matin même désirer n'y jamais revenir?

Et enfin pourquoi, depuis le matin, n'avait-il plus été question des événements de la veille, pourquoi n'y avait-il pas eu commencement d'exécution du plan arrêté la nuit même et qui devait purifier la maison?… Et cependant il n'avait pas oublié, pas pardonné. Simon savait que le seul nom de sa femme le rendait nerveux… il avait encore sur les bras la marque des ongles de son maître.

—Assurément, se disait le matelot, tout le branle-bas du matin n'a aucun rapport avec l'aventure d'hier!…

Toutes ces questions se heurtaient dans le cerveau de Simon et, contrairement au proverbe qui dit: Du choc jaillit la lumière, le matelot ne comprenait rien et il était si bouleversé qu'il avait oublié de renouveler sa «praline,» si bien que ses joues creuses ajoutaient à son air lamentable.

A l'heure du dîner, Mme Davenne rentra. Annette l'ayant informée de l'état dans lequel son mari était revenu, elle jeta son chapeau sur une chaise, commanda d'aller chercher le docteur et, tout inquiète, monta aussitôt. En la voyant, le matelot comprima un mouvement de rage, pour mettre son béret à la main…

—Qu'est-ce que l'on me dit, Simon?… Pierre est malade?…

—Chut! chut! fit celui-ci à mi-voix… pas de bruit, madame; il dort et m'a bien recommandé de ne pas le laisser éveiller…

Et il voulut empêcher Geneviève de rentrer, craignant qu'elle ne trouvât Davenne éveillé; mais, à la voix de sa femme, celui-ci avait fermé les yeux…

Geneviève s'avança, inquiète, marchant sur la pointe des pieds, évitant de faire du bruit; elle le regarda un instant et dit:

—Oh! qu'il est pâle!

Elle mit la main sur son front et lui prit délicatement le poignet…

—Son front brûle… il a la fièvre!… dit-elle, et, après l'avoir contemplé avec amour quelques minutes, au grand étonnement du matelot, elle vint vers lui et lui dit tout bas:

—Je viens d'envoyer chercher un médecin, et je vais le veiller avec vous. Dites-moi, Simon, comment cela est-il arrivé?… Il n'était pas malade hier…

Là, le matelot se trouva embarrassé; moins que tout autre, il était à même de donner des renseignements sur cette maladie-là, cependant il fallait répondre et il dit:

—Je dois vous dire, madame… on ne sait jamais comment ça prend, le mal… ce matin il n'était pas bien… et puis après, ça n'a pas été mieux… Il souffrait ici et là, et là… enfin, ça n'allait pas, et puis nous sommes rentrés… et tous les gens qui ont navigué ont de ça… C'est des fièvres… on les a plus ou moins, mais on les a…

—Et enfin, il ne lui est pas arrivé d'accident?… demanda Geneviève impatientée.

—Des accidents… avec moi!… jamais…

—J'ai dit à Annette de courir chercher le médecin.

—Vous savez, moi, madame, je suis de votre avis… Il y a des fois où c'est utile… d'autres fois c'est inutile… ça vaut toujours mieux, on est fixé, dit le matelot tout rouge et ne sachant plus ce qu'il disait…

Après avoir fait quelques recommandations sur les soins hâtifs à donner, Geneviève sortit en disant:

—Je reviens tout de suite; veillez-le bien, Simon, et s'il s'éveille, appelez-moi aussitôt, je vais embrasser ma fille… Pauvre aimé, mon Pierre, pourvu qu'il ne soit pas malade!

Simon se demanda, en voyant l'inquiétude et la douleur peintes sur le visage de la jeune femme, en entendant ses accents sincères, si la soirée de la veille n'était pas un rêve.

—Vous avez entendu, mon lieutenant, dit-il lorsque la porte fut fermée, en voyant celui-ci ouvrir les yeux.

—Oui, fit Pierre calme… Simon, quand le médecin sera venu, il faut que personne n'entre plus ici…

—Mlle Jeanne?

—Jeanne, répéta-t-il.—Puis, après un silence d'une minute:

—Non, elle me parlerait de sa mère.

Le médecin vint bientôt; il était accompagné de Geneviève; elle le conduisit vers le grand lit à colonnes et se plaça de l'autre côté. Pierre sembla s'éveiller. Alors elle lui prit la tête, l'embrassa, et la voix émue, les yeux humides, elle lui dit:

—Oh! mon ami, tu souffres?… Que j'ai eu peur en rentrant!… Docteur, il refuse toujours de se soigner…

Pierre laissa dire et ne répondit pas… Le docteur le regarda attentivement, lui tâta le pouls, l'interrogea et enfin, après un examen attentif, il écrivit une ordonnance…

Simon regardait le docteur sans comprendre pourquoi il restait si longtemps pour affirmer ce qu'il savait, lui: que son maître n'était pas malade!… Pierre appela le docteur, et comme celui-ci, penché sur lui, lui demandait:

—Vous souffrez beaucoup?

Il lui dit à voix basse:

—Ce qui augmente mon mal, c'est la douleur, l'inquiétude de ma femme; elle veut me veiller cette nuit et risquerait de tomber malade elle-même; je vous prie, docteur, d'exiger d'elle qu'elle me laisse seul… et ne revienne que demain au matin.

—Vous avez raison, dit le docteur.

Ayant fait son ordonnance, il sortit avec Geneviève et le matelot, leur disant, lorsqu'il fut assez éloigné du malade pour être certain de n'être point entendu…

—C'est grave, très grave…

—Que me dites-vous là? exclama Geneviève épouvantée.

Cette fois le matelot resta comme hébété devant le docteur…

—Mon Dieu! mais qu'a-t-il, monsieur, qu'a-t-il?

—Je ne puis me prononcer aujourd'hui… demain nous verrons. Qu'on exécute mon ordonnance. Et comme il vit que la jeune femme allait pleurer, il continua:

—Je ne vous dis pas que tout est perdu, il y a certainement de l'espoir… on est venu me chercher bien tard…

—Mais, exclama vite Geneviève fondant en larmes,—mais vous m'épouvantez, docteur… Vous me dites tout n'est pas perdu… Il y a encore de l'espoir… mais il est très gravement malade, alors!… Oh! mon Dieu! mon Dieu!… mon pauvre Pierre!… Ah! il est mal… il est bien mal et nous n'avons rien vu…

Et la malheureuse femme affolée, hoquetant de sanglots, se laissa choir sur un fauteuil.

Le docteur lui dit gravement alors:

—Madame, il n'y a pas encore de danger. Mais il faut qu'il passe une nuit absolument calme, il faut qu'il soit seul… il faut, madame, que vous vous absteniez, à moins de crise, de rester dans sa chambre; il faut qu'il soit seul avec celui qu'il a choisi pour le soigner, et que celui-ci ne l'éveille qu'aux heures nécessaires.

—J'obéirai… monsieur… mais dites-moi qu'il n'y a pas de danger!…

—Mon Dieu, madame, je puis vous assurer que le danger n'est pas immédiat… et j'ajouterai que j'espère le conjurer… Je me prononcerai demain.

—Allez, Simon, allez, mon ami; vous aimez votre maître comme un père aime son enfant. Veillez-le bien et venez de temps à autre me dire s'il se sent mieux.

Et s'accoudant sur un guéridon, la tête dans ses mains, Geneviève fondit en larmes.

Le docteur sortit sans que Simon pensât seulement à le reconduire… Il n'en revenait pas; on aurait parlé hébreu, il aurait mieux compris; il aurait reçu sur la tête une douche d'eau glacée qu'il ne serait pas resté plus saisi!… Son maître malade! son maître mourant!… Décidément la journée était aux événements fantastiques. Tout à coup une épouvantable idée lui traversa le cerveau:

Son maître avait été le matin même chez le vieux Rig et c'était pour s'empoisonner! Il l'avait empêché de se tuer la veille, et Pierre avait recommencé le matin! C'était cela! Les événements de la journée se précipitaient dans son cerveau et s'expliquaient d'eux-mêmes. Il avait épouvanté la jeune bohémienne en lui disant qu'il venait de s'empoisonner; de là l'émotion de la jeune fille. Il était allé à Charonne louer une maison, c'était pour lui, Simon, pour qu'il ne fût pas sans gîte après la mort de son lieutenant; il avait été à la Bourse trouver son banquier pour arranger ses affaires. La lettre à la jeune femme du boulevard Beaumarchais était un testament!… et s'il avait refusé de déjeuner, c'est que le poison faisait déjà son effet.

Tout ça lui traversa l'esprit en une seconde avec la rapidité d'une étincelle électrique… Il ne fit qu'un bond, du rez-de-chaussée à la chambre de son maître, il entra… Pierre lui dit avec calme:

—Ferme la porte et pousse le verrou…

Le matelot ferma la porte, et il allait s'élancer vers son maître, il allait l'obliger à lui faire l'aveu du poison pour courir vite chercher le contre-poison… Mais encore une fois il resta anéanti; en dépit de l'état constaté par le médecin, Pierre se levait très alerte, se revêtait d'un pantalon à pied, d'une veste de chambre, et disait très gaillardement:

—Allons, mon vieux Simon, à l'œuvre! Il faut commencer… tu vas avoir de l'ouvrage, mais je sais que tu ne recules pas.

Simon ne tenait plus sûr ses jambes, il s'assit et demanda:

—Voyons, mon lieutenant… faut en finir et ne pas me donner des secousses comme ça… Êtes-vous bien portant?… Êtes-vous malade?… Est-ce vous ou le docteur qui avez raison?

Malgré la terrible situation dans laquelle Pierre Davenne se trouvait, il ne put s'empêcher de rire… et, voyant la mine inquiète et comique de son fidèle matelot, il lui prit la main et lui dit:

—Je me porte bien, mon vieux Simon, le corps est fort et robuste…, le cœur seulement est profondément atteint… Mais ne plaisante pas le docteur, c'est un grand médecin, puisqu'il me trouve une maladie que je n'ai pas.

—Eh bien! mon lieutenant, ce que vous me dites là sauve un homme, exclama le matelot.

—Que veux-tu dire?…

—Dame!… je ne sais pas mentir, moi!…

Cette fois Pierre ne put s'empêcher de sourire, Simon ne vit rien et continua:

—Je croyais que vous aviez fait des bêtises… et que le vieux Rig vous avait aidé… qu'il vous avait fait avaler une de ses drogues… Ah! malheur, la vieille vermine… je l'aurais étranglé… puis, changeant subitement de physionomie, le matelot éclata de rire, se tordant, se frappant sur les cuisses à grands coups de sa large main et exclamant:

—Ah! elle est fameuse, celle-là… je le retiens, le major… c'est un médecin pour les héritiers… Ah! ah!…

Pierre, d'un signe, commanda à son matelot de modérer sa joie bruyante. Celui-ci comprit et, les mains sur la bouche pour mettre une sourdine à sa voix, il fit en se contraignant la plus laide grimace. Enfin il se tut.

Davenne fouillait dans une armoire. Il y prit des liasses de papiers, qu'il mit dans un coffre solide et tout cerclé de ferrures, puis des bijoux, des objets précieux… Simon le regardait faire étonné, son maître fouillait partout, prenant et plaçant toujours dans le grand coffre. Lorsqu'il fut comblé il le ferma et, ayant regardé l'heure à sa montre, il dit à son matelot:

—Madame t'a prié de lui porter de mes nouvelles, va lui dire que je me suis éveillé… que j'ai pris la première potion… et que me rendormant j'ai recommandé qu'on ne fît pas de bruit et qu'on me laissât dormir.

Simon avait la raison absolument bouleversée, il eut un haussement d'épaules qui voulait dire:

—Décidément, je renonce à comprendre, et, obéissant, il alla s'acquitter de sa commission.

Il trouva Geneviève en larmes, et celle-ci lui prenant la main lui dit:

—Simon, ne le quittez pas… si vous êtes fatigué… venez me chercher et je veillerai pendant que vous vous reposerez… S'il appelle, je vous éveillerai.

—Pas cette nuit, madame, il n'y a pas de danger… fit le matelot tout à fait déconcerté en voyant les larmes de celle qui était la cause de tout.

Il revint raconter ce qu'il avait vu à son maître; celui-ci resta froid et il dit à son matelot:

—Personne ne viendra ici avant deux heures; il est dix heures, tu vas descendre ce coffre, il faut t'arranger à n'être pas vu…

—C'est facile, dit le matelot, tout le monde est couché… et madame est dans sa chambre…

—Tu prendras une voiture… et tu vas aller à Charonne, dans la maison que nous avons louée ce matin… tu cacheras ça… Fais bien attention, Simon… que c'est très important. Tu portes ma fortune.

Encore une fois, le matelot regarda son maître avec inquiétude…
Avait-il sa raison?… Il allait faire une observation discrète, mais
Pierre lui dit:

—Vite…. vite, Simon, c'est à minuit que le sauvage vient; il faut que tu sois là pour le recevoir, car personne ne doit le voir ici.

Simon allait encore essayer de parler. Pierre avait soulevé le coffre et le lui plaçait sur les épaules, puis il lui glissait l'ordonnance dans les mains et le poussait dehors en disant:

—Va… et pas de bruit… ferme doucement la grille… tu feras faire l'ordonnance en route et, avant de la rapporter, tu jetteras dans la rue la moitié des médicaments.

Le matelot maugréant obéit. Mais sorti de la maison, une fois dans le fiacre, ayant renouvelé sa praline pour se rafraîchir… après une grande demi-heure de réflexions muettes, le front plissé, les lèvres faisant la moue, il eut un geste violent et dit comme un homme qui prend une décision:

—Je veux en finir.. Non, non! pas de ça… je ne veux pas marcher en aveugle et me trouver perdu, sans boussole… pas de ça… Espère!… espère!… Il faut qu'il me dise où nous allons… ou sans ça… ou sans ça…

Il ne formula pas sa menace, il était arrivé; il se hâta d'aller enfouir dans la cave de la maison le coffre qui lui avait été si vivement recommandé.

Pendant ce temps, Pierre, seul, avait fermé le verrou de sa chambre pour n'être pas surpris debout; il s'était assis aussitôt devant sa table et avait écrit deux lettres courtes. Il les avait fermées, puis, les ayant mises dans une grande enveloppe, après avoir posé trois cachets, il écrivit:

«A ma femme Geneviève, pour être ouvert seulement lorsque ma dépouille mortelle sera dans la tombe.»

Il plaça la grande lettre, sur la tablette d'un petit chiffonnier, bien en vue. Quelques minutes après il entendit gratter à la porte, et par la serrure la voix de son matelot qui disait:

—C'est Simon, lieutenant.

Il ouvrit aussitôt. Le fidèle serviteur ferma la porte derrière lui et, se plaçant devant son maître, il dit:

—Mon lieutenant, c'est fait… vous pouvez être tranquille… D'abord je crois que personne n'aura jamais l'idée d'aller dans cette maison-là… Mais c'est pas tout ça…

Simon, embarrassé, les yeux baissés, balbutiait, changeant sa chique de côté, tournant son béret dans ses mains, cherchant le commencement de la phrase par laquelle il voulait demander à Pierre des explications… Il répétait:

—C'est pas tout ça… il faut faire ce qu'il faut faire… mais pour naviguer, il faut voir clair… C'est pas tout ça… Espère! espère! qu'on dit toujours…

Pierre haussait les épaules, et l'interrompant:

—Simon, le vieux Rig va venir accomplir son œuvre, il est nécessaire que tu saches ce qu'il vient faire, puisque c'est sur vous deux que je compte pour exécuter ce que j'ai arrêté. Ecoute-moi donc avec la plus grande attention.

Le matelot eut un gros soupir de satisfaction… et il pensa:

—J'ai bien fait de lui parler comme ça… au moins je vais savoir le fin mot.

Et assis devant son maître, le toquet à la main, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte, les oreilles au vent, il écouta.

Pierre Davenne raconta à son matelot ce qu'il avait décidé avec le vieux Rig; il parlait bas, et ce devait être terrible, car, lorsqu'il eut fini, Simon, pâle, livide, lui dit d'une voix brisée par la terreur:

—Et vous êtes absolument décidé à ça?…

—Absolument.

—Mais c'est épouvantable!…

—Il le faut, et tu vas ici me jurer que tu exécuteras en tout point ce que je t'ai dit…

—Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit le matelot passant sa main sur son front en sueur… et le bras levé, il reprit: Je vous jure de faire ce que vous avez commandé, mon lieutenant… je vous le jure, sur les cendres de feu ma pauvre mère!

—Merci, Simon! dit Pierre le prenant dans ses bras et le baisant au front, merci, mon vieux fidèle… Allons descends, Rig va venir.

—Ah! Seigneur du bon Dieu! exclamait le matelot… c'est-y possible… et, obéissant comme une machine, il sortit. Il rencontra Geneviève qui, entendant du bruit, était sortie de la chambre pour lui demander à mi-voix:

—Eh bien, comment ça va-t-il?

Le matelot la regarda, il ne savait plus que répondre, tant tout son être avait reçu une secousse… il dit:

—Très bien… Espère!… espère!…

Et il descendit.

Il ouvrait la porte du vestibule lorsque tout à coup une ombre se plaça devant lui…

—Qu'est-ce que c'est que ça? fit le matelot.

—Chut!… tais-toi!… répondit-on… c'est moi, Rigobert…

—Ah! bien, et par où es-tu entré? demanda le matelot ébahi…

—Par-dessus le mur et par les arbres… pour ne pas être vu…

—Bon sang de bon Dieu!… gémit le matelot, si je ne deviens pas fou!… et prenant sa tête dans ses mains, il grogna:

—C'est moi qui vais avoir la maladie que le médecin voulait lui guérir.

Puis, hochant la tête, il reprit:

—C'est pas tout ça… madame est là-haut, elle peut te voir… comment te faire entrer?…

Le vieux Rig lui dit…

—Ne prends pas de lumière… marche et je te suivrai dans l'ombre sans être vu ni entendu.

—Bon! fit le matelot, sans énergie, sans volonté, et rentrant sous le vestibule il éteignit la lampe, puis il monta pour prévenir son maître que celui qu'on appelait le sauvage venait d'arriver… Il montait l'escalier, tout soucieux, grognant entre ses dents, rongeant sa «praline;» en passant devant la porte de la chambre de Mme Davenne, il s'appliqua à ne pas faire de bruit, et il entra chez son maître; ayant fermé la porte sur lui, il disait à Pierre:

—Le sauvage est en bas, où faut-il le cacher?

—Mais non, me voilà!… fit le vieux Rig, en se dressant devant le matelot étourdi…

—Ah çà! par où es-tu entré ici, toi?… exclama-t-il.

—Derrière toi, sur tes pas.

En effet, le vieux Rig se glissant comme une couleuvre avait suivi le matelot, rampant presque dans ses jambes sans que celui-ci l'eût vu ni entendu; ce n'était plus le vieil empoisonneur que nous avons vu, tremblotant tout frileux dans sa houppelande usée… C'était le sauvage, le faux Indien de Messaya.

Pour s'introduire dans la maison de Pierre Davenne, il avait grimpé après la conduite d'eau, s'était hissé sur le mur, puis se pendant à une branche d'arbre il s'était laissé tomber dans le jardin, tout cela sans bruit; toujours invisible, perdu dans l'ombre du petit jardin, il cherchait le moyen de grimper vers les chambres lorsque le matelot était descendu. Pierre lui dit:

—C'est bien ça, Rig, tu es à l'heure et tu es prêt?

—Oui, maître!

—Bien, nous allons commencer… Avant il faut bien s'entendre.

—Et lui!… fit le vieux Rig en désignant Simon.

—Il sait tout… c'est ton aide…

Simon prit le bras de Rig, pendant que Pierre se déshabillait pour se remettre au lit; l'entraînant dans un coin de la chambre, il tira de sa poche un revolver, et le montrant au vieux sauvage, il lui dit, les dents serrées:

—Si ça ne marche pas comme c'est convenu, sur mon saint patron Simon l'apôtre, sur ma part de paradis… je te flanque ces six balles-là dans la tête.

Le vieux Rig se contenta de rire,—le matelot frissonna en disant:

—Le vieux coquin… c'est le diable!