XV
LES VALEURS DE LA MAISON WILSON.
Le soir même, le caissier Picard, enfermé dans sa caisse, regardait sans cesse la pendule; chaque fois que la porte des magasins s'ouvrait, il penchait la tête pour voir celui qui entrait, et chaque fois ses doigts agacés égratignaient la molesquine verte de son fauteuil. Cinq heures venaient de sonner, tous les employés se hâtaient de partir; on n'entendait dans le magasin que le cri jeté par chacun au-dessus de la cloison ouverte du bureau de caisse:
—Au revoir, monsieur Picard…
Puis, après ce bruit de va-et-vient, le silence!… Picard était ennuyé, la porte s'ouvrit, il se pencha; c'était Martin, accompagné de son aide Sper, qui venait ranger le magasin. Le vieux caissier retomba dans son fauteuil, fatigué; il attendait que l'on vînt toucher les billets Wilson: personne ne se présentait, et son patron Séglin lui avait bien recommandé de venir, après cinq heures, dîner avec lui, en lui apportant les valeurs acquittées… Il ne savait que faire. Devait-il partir pour Auteuil où son maître l'attendait, sachant que la caisse ferme régulièrement à cinq heures, ou devait-il rester à attendre encore? Il avait bien pensé à laisser l'argent; mais la somme était beaucoup trop considérable pour agir aussi légèrement.
La demie venait de sonner; on se mettait à table à Auteuil à six heures; il n'y avait plus à hésiter.
Au reste, c'était écrit sur la caisse: les bureaux fermaient à cinq heures.
Le vieux caissier appela Martin et lui dit:
—Martin, au cas où l'on se présenterait ce soir pour toucher des billets, vous diriez de laisser l'adresse, que j'ai attendu jusqu'à cette heure la présentation, que je serai de retour à dix heures; si à cette heure on le veut, qu'on se présente, sinon demain, à la première heure, j'irai moi-même à l'adresse indiquée… Vous avez compris?…
—Parfaitement, monsieur Picard… Tu as entendu, Sper?…
—Oui! oui! fit l'autre.
—Deux vaut mieux qu'un, vous pouvez être tranquille.
—Bien… Allez me chercher une voiture.
—Tout de suite, monsieur Picard… Et, droit comme un I, Martin sortit.
Picard dit:
—Il est drôle ce soir, Martin!… Mais vous avez entendu, Sper?…
—Oui, oui, monsieur… Espère! espère! nous sommes là, vous pouvez aller… Si on veut, vous serez là par devers les dix heures de nuit… ou alors au matin on ira chez eux, si il donne l'adresse.
—C'est ça!
Le vieux caissier rentra mettre ses livres en ordre, fermer sa caisse, et, la voiture s'arrêtant devant la porte, il y monta et se fit conduire à Auteuil.
Martin rentra; tombant sur une chaise et respirant bruyamment, il dit:
—J'ai cru qu'il s'apercevait que j'étais chargé… Oh! mon pauvre vieux, je ne tiens plus debout… Ce que ça me secoue, ce vin-là… Oh! là! là !…
—Ça va se passer; c'est parce que nous sommes restés trop longtemps enfermés…
On ouvrit la porte, un homme entra; il avait l'allure d'un vieux notaire de province; il échangea un regard avec Sper et celui-ci alla ranger dans le fond du magasin; il s'adressa alors à Martin et lui dit:
—Monsieur, c'est ici la maison Séglin?…
—Oui, monsieur.
—Je viens pour toucher des valeurs…
—Ah! monsieur, la caisse est fermée à cette heure-ci… Demain, si vous voulez…
—Je suis obligé de partir ce soir… Il faut que je parte vers minuit… Si d'ici là on veut venir payer, je vais vous donner l'adresse…
—Mais, monsieur, la caisse est fermée à cinq heures, interrompit Martin… et on vient de partir seulement à la minute, après vous avoir attendu presque pendant une heure.
—Au reste, les valeurs sont payables ici; mais comme je me rends à
Londres et que la maison y est établie, j'irai les toucher là.
—Ah! je ne sais pas si vous pouvez faire ça… On m'a dit que, si vous veniez, je vous dise de laisser votre adresse, et ce soir, vers dix heures, ou demain matin on vous portera l'argent.
—Je vous le répète, je serai à l'hôtel jusqu'à onze heures et demie. Je pars par le train de minuit quinze; si d'ici cette heure je n'ai vu personne, j'irai à Londres toucher à la maison Wilson… Voici l'adresse.
L'individu laissa sa carte et partit aussitôt. Alors Martin dit à
Sper:
—Dis donc, qu'est-ce que nous allons faire?
—Tu n'as pas entendu ce qu'on t'a dit?
—On a dit d'aller à Auteuil, fit Martin en s'asseyant et semblant peu enthousiasmé de faire le voyage.
—On n'a pas dit qu'il fallait y aller tout de suite; Il ne sera libre qu'à dix heures; l'autre est chez lui jusqu'à onze heures et demie; en revenant, il y ira, voilà tout…
—Oui; alors, nous pouvons dîner… parce que, vois-tu, Sper, eh bien! ça me remettra, le dîner; je suis tout chose…
—C'est ce qu'il y a de plus simple… Voilà ce que nous allons faire…
—Dis…
—Nous dînons bien et doucement; à neuf heures, nous partons à Auteuil; nous trouvons le père Picard, tu lui dis la chose et nous revenons ensemble…
—C'est ça!… ça va tout seul!… Tu sais, je l'avoue, je suis mouillé… Mais toi, tu es sérieux, tu réponds de tout?
—Absolument… Mais c'est toi… Espère! espère! Je suis là en vigie, et à l'heure… nous filons…
—C'est ça!… Si tu veux, nous ne ferons le magasin que demain matin… Nous allons fermer et nous irons dîner.
—Je veux bien…
Comme l'ivrogne titubait, en essayant de se lever, Sper lui dit:
—Ne bouge pas, reste affalé!… Je vais tourner le cabestan…
—Oui, fit Martin en riant bêtement, tu vas jouer de l'orgue…
Sper se hâtait; il craignait un retour inopiné du vieux caissier, qui aurait changé tous ses plans. Lorsque la devanture de fer eut fermé la boutique, il se hâta de prendre le bras de l'ivrogne, qui s'endormait, et le ramena au cabaret, où il sembla se remettre rien qu'aux odeurs répandues dans l'atmosphère. On leur servit à dîner. Les deux amis mangèrent lentement; ils riaient, ils causaient. À la fin, Sper proposa de jouer une bonne bouteille; ils jouèrent au piquet jusqu'à onze heures… Alors Sper se leva tout à coup et, comme s'il se rappelait, il dit:
—Martin, et nos affaires que nous oublions…
—Quelles affaires?
—Il faut aller à Auteuil.
—À Auteuil? Ah! c'est pour les affaires du patron… Ah ben, tant pis! on ira une autre fois.
—Non, non, pas de bêtises!… Nous allons prendre une voiture; tu te la feras rembourser.
—Tu peux y compter…
—Tu arrives là-bas et tu dis que c'est à dix heures… qu'on est venu… On t'a réveillé, c'est pour ça que tu es tout chose… Ça t'a mis sans dessus dessous.
—Oui, oui, c'est ça… Mais tu viens avec moi?
—Naturellement… Enlevez alors… Partons!…
Sper prit le bras de Martin, et ils sortirent. Ils hélèrent une voiture et montèrent dedans. Sper dit au cocher d'aller doucement. Le grand air remit un peu le garçon de magasin, et, la raison lui revenant, il se trouva quelque peu embarrassé pour justifier sa négligence lorsqu'il allait voir son patron; mais Sper le conseilla.
—Voilà ce que tu vas dire: tu te couchais lorsqu'on est venu; il était dix heures; tu n'as pris que le temps de t'habiller; tu es monté en voiture et tu t'es fait conduire bon train. La personne a dit que, mal avisée par celui qui lui avait remis les valeurs à toucher, elle était venue trop tard; mais qu'au reste, puisque les valeurs étaient également touchables à Londres, où justement elle se rendait, elle les toucherait là-bas… qu'on n'avait qu'à aviser télégraphiquement la maison Wilson… mais qu'en cas où on voudrait passer jusqu'à onze heures et demie, elle serait à cette adresse, devant prendre le train de minuit quinze et le bateau de demain matin.
—Oui, j'ai compris… Mais répète-moi bien tout ça. Sper ne se fit pas prier et recommença.
—Oui, j'ai compris, mais il va me dire que j'aurais mieux fait d'attendre la rentrée du père Picard, puisqu'il est près de onze heures.
—Tu ne comprends rien; si nous avions été voir le père Picard, il aurait eu le droit de te faire des reproches, puisque c'est à six heures qu'on est venu et que tu aurais dû y aller immédiatement; si tu dis qu'on n'est venu qu'à dix heures, le père Picard te dira que tu aurais dû monter chez lui…
—Il peut toujours le dire…
—Oui, et pour éviter ça tu diras au patron que tu es monté chez Picard, il n'y avait personne… Tu conçois que, pour revenir d'Auteuil, il peut s'être arrêté en route…
Pardi! à preuve, c'est ce que nous allons faire en y allant… Ça me gratte là, fit Martin en montrant sa gorge; j'ai une soif!…
Sper dit au cocher d'arrêter à la première brasserie, et il continua à conseiller l'employé.
—Tu comprends bien, le père Picard n'est pas rentré… Pour te mettre à l'abri, tu dis même qu'il pourrait ne pas rentrer de la nuit.
—Oui, oui, je comprends… et puis, s'il n'est pas content, voilà tout.
—Pardine… t'es pas là pour faire ses volontés…
—Ah! mais non!
La voiture s'arrêtait. Ils descendirent devant une brasserie, invitèrent leur cocher, et, tout en buvant, Sper continua la leçon qu'il avait commencée… Puis ils repartirent pour Auteuil…
Lorsqu'ils arrivèrent devant le petit hôtel, le cabinet de Séglin était encore éclairé. Martin sauta de voiture et sonna; Sper se pencha pour voir. On vint ouvrir et en même temps Séglin paraissait sur le perron et demandait à haute voix:
—Qui est là?
Martin répondit:
—C'est moi, monsieur Séglin…, c'est moi!
—Ah! c'est vous, Martin? Venez vite.
Et il l'introduisit dans son cabinet et lui demanda, inquiet:
—Qu'y a-t-il?
—Monsieur Séglin, M. Picard m'avait dit de ne pas quitter le bureau à cause d'une échéance qu'il y avait, et pour laquelle on ne s'était pas présenté.
—Oui, oui! fit vivement Séglin; après?
—J'étais donc endormi lorsqu'on est venu frapper, et…
—Bien! bien! qu'a-t-on dit?
—La personne m'a dit qu'elle avait été avisée trop tard pour se présenter dans la journée.
—Ce n'est pas de chez un banquier?
—Non; voici la carte…
Fernand la prit, et, l'approchant de sa lampe, il lut:
Jules Lorillon, ancien notaire.—Puis au-dessous, au crayon: hôtel du
Helder, jusqu'à onze heures et demie.
—Comment, exclama Fernand, jusqu'à onze heures et demie! Ce soir?
—Oui, monsieur; vous ne m'avez pas laissé achever… Il a dit qu'il partait en Angleterre par le train de minuit un quart; il prend le bateau demain matin… Or, il vous prie d'aviser la maison Wilson par un télégramme qu'on veuille bien lui payer les valeurs là-bas, à cause de l'erreur qu'il a commise.
Fernand Séglin, en entendant la dernière phrase, était devenu livide. Il avait été obligé de s'appuyer à la table pour ne pas tomber; il ne voyait plus, il n'entendait plus, un étourdissement le faisait vaciller, et dans ses oreilles bourdonnaient ces mots: «Il vous prie d'aviser la maison Wilson…» Cette fois, c'était fait: il était perdu… Il avait l'argent en main et il ne pouvait empêcher les faux d'aller à Londres… Il fit un effort, passa la main sur ses yeux pour écarter le brouillard qui troublait ses regards…, puis, se redressant, il regarda l'heure à sa montre, il était onze heures dix… Il n'avait plus la chance de retrouver l'homme à l'hôtel… mais il pouvait lui aussi prendre le train, et, à l'heure de l'inscription au paquebot, il trouverait l'individu et solderait les valeurs. Heureusement Picard avait apporté les fonds.
En dix secondes, son plan fut arrêté. Martin parlait toujours, pour expliquer pourquoi il arrivait aussi tardivement. Séglin n'entendait plus. Il sonna et dit au domestique qui parut:
—Vite, qu'on attelle… Préparez ma valise pour un jour ou deux de voyage… Vite, avant cinq minutes il faut que je sois parti…
—Et moi, monsieur? demanda Martin.
Séglin l'avait oublié.
—Vous, retournez à la maison; vous direz demain à Picard que j'ai payé les valeurs Wilson, qu'il n'a pas à s'en occuper.
—Bien, monsieur, fit Martin, heureux d'en être quitte sans un mot de reproche. Et il sortit rejoindre Sper, auquel il raconta ce qui s'était passé. Il ne fut pas peu stupéfait en voyant celui-ci sauter de la voiture, lui serrer la main et lui dire:
—Bonsoir, ma vieille; bonne nuit! Tu peux filer ton nœud, je t'ai assez vu; moi, je reste dans le quartier.
Et Sper se mit à courir.
—En voilà une qui est drôle…, exclama Martin… Il est absolument ivre! Ça ne sait pas boire!… Cocher, boulevard Magenta…, où vous m'avez pris. Et la voiture partit.
Dans l'intérieur de la maison, c'était un brouhaha, des allées et venues, on se hâtait d'obéir; Séglin, ayant serré ses valeurs dans son portefeuille, grimpa vivement au premier étage où il trouva Iza à sa toilette, se préparant à se mettre au lit.
—Mon enfant, lui dit-il, je reçois à l'instant une nouvelle grave qui m'oblige à partir immédiatement. Je vais être obligé de passer la nuit en chemin de fer… Mais demain je serai de retour.
—Ah! fit-elle étonnée.
Il sembla à Séglin qu'Iza était plus qu'indifférente et qu'elle riait même. Il voulut croire qu'il se trompait et il lui dit:
—Tu ne m'en veux pas, ma belle aimée!
—Mais non, fit-elle en lui tendant son front; les affaires sont les affaires.
—Comme tu es sérieuse, reprit-il blessé. Je pars, et tu n'éprouves aucun ennui.
—Il le faut bien, puisque vous me l'avez dit. Il faut vous obéir; car ça n'est que pour le bien que vous agissez; ne me l'avez-vous pas dit?
—C'est vrai, ma belle Iza; au revoir, ma chère petite femme! À demain!
Il l'embrassa et sortit; mais, en montant en voiture, il se disait:
—Quelle singulière allure elle avait!… Qu'est-ce que cela veut dire? Enfin, c'est une dernière secousse. Après, c'est fini, je suis à l'abri.
Le cocher de Séglin, sur son ordre, enleva les chevaux d'un vigoureux coup de fouet, et, moins d'un quart d'heure après, il touchait à l'hôtel du Helder… il demanda quel garçon avait conduit M. Lorillon.
—M. Lorillon n'est pas parti, monsieur, dit le garçon. Il doit partir demain matin seulement à la première heure.
—Ah! fit Séglin dans un soupir de satisfaction… Est-il chez lui?
—Non, monsieur. Il a attendu jusqu'à onze heures et demie, puis il est sorti pour faire ses adieux à des amis, au cercle; il reviendra assurément vers une heure du matin…
—Merci, dit Séglin tout à fait calme; veuillez, s'il revenait avant, lui donner ma carte et lui dire que je viendrai à une heure… J'ai absolument besoin de le voir.
—Bien, monsieur. Qu'il vous attende?
—Oui!
Et tranquille cette fois, bien certain qu'il n'avait plus rien à redouter des valeurs Wilson, il alluma un cigare, monta dans sa voiture et dit au cocher:
—Au cercle…
Puis, étendu sur les coussins, pendant que la voiture le conduisait à son cercle, il pensait:
—La pauvre belle chérie, je la surprendrai heureusement en rentrant à deux heures. Je quitte le cercle à une heure moins le quart; avec mon homme, en quelques minutes je finis et je retourne chez nous… Pauvre belle, ça me coûtait déjà de passer cette nuit loin d'elle.