XVIII

CE QUE RÊVAIT IZA.

Au dehors tout était silencieux; c'est à peine si le coup de feu, si le fracas des débris de la glace avaient été entendus, tant la chambre de la belle Iza était discrètement protégée par le capitonnage et les tentures qui la garnissaient. Un bruit strident avait cependant été perçu par les deux amants: c'était celui du sifflet auquel ils devaient obéir, et aussitôt, malgré le danger de la situation, oubliant tout, Iza, s'étant enveloppée dans son long peignoir rouge et or, Georgeo s'était hâtivement vêtu et, en moins d'une minute, sans s'occuper de leur victime, ils avaient quitté la chambre et ils descendaient le petit escalier. Georgeo avait prudemment à la main son revolver, dont le canon fumait encore. Arrivés en bas, ils entendirent le sifflet doucement modulé… Ils se dirigèrent du côté et trouvèrent le vieux Rig qui leur dit:

—Vite, courez à la voiture de Georgeo… Iza, reprends ton ancien costume et partez… comme si vous alliez à Versailles; demain tu me verras…

—Bien!… Vite, vite, mon Geo, fit Iza en l'entraînant, craignant qu'il ne vînt à surgir un incident qui les obligeât à rester.

Dans la nuit épaisse des bords de la rivière, ils coururent sur le quai, et moins de cinq minutes après ils étaient blottis tous les deux dans le fond de la case, rayonnant de bonheur de se retrouver enfin chez eux et seuls… Ils ne furent pas longs à revêtir le costume misérable et bizarre qu'ils portaient habituellement et cachèrent soigneusement les vêtements luxueux qu'ils venaient de quitter.

Avant l'aube, ils fouettèrent le cheval et partirent; au jour levant, ils se trouvaient à l'entrée de Boulogne; le cheval dételé mangeait derrière la voiture. Les gens du pays crurent que la baraque Entre-sort des saltimbanques était arrivée le soir et avait passé la nuit là. En agissant ainsi, ils avaient obéi aux ordres de celui qu'ils appelaient le maître. Vers sept heures seulement, l'étroite porte de la baraque s'ouvrit et Iza vint allumer le petit fourneau, pendant que Georgeo allait aux provisions dans les boutiques avoisinantes.

Iza avait repris son ancienne allure, et son visage, souvent triste dans le bel hôtel d'Auteuil, rayonnait de son beau sourire. Sur ses reins souples pendait cette jupe en loques si singulière; elle avait en ceinture le vieux châle turc aux couleurs criardes, et ses épaules révélaient leur admirable contour sous la chemise de soie éraillée et jaunie par l'usage…; ses petits pieds mignons et blancs chaussaient les hideuses savates jaunes… Elle avait, avec son costume, retrouvé toute sa sauvage étrangeté, et à cette heure les passants émerveillés la regardaient…

Elle calme, du plus loin où elle le voyait, souriait à son Geo qui revenait portant du vin et du pain sous son bras, et à la main, dans un papier, la viande qu'il venait d'acheter chez le boucher…

Le maître avait écrit:

«Il faudra être à Boulogne la nuit, de façon à paraître y être arrivé le soir. Ostensiblement déjeuner, aller chez quelques marchands du pays, afin d'être vus, puis partir vers huit ou neuf heures, afin d'être à Versailles au milieu du jour.»

À huit heures et demie, Iza s'étendait sur le petit matelas dur qui était dans la voiture, laissant la porte ouverte pour voir; elle voulait se reposer et non dormir. Georgeo s'asseyait sur le brancard, ramassait les guides et le cheval partait… Une fois le village passé, lorsqu'ils furent sur la grande route, Georgeo se tourna vers Iza, laissant le cheval aller à sa guise, et celle-ci, ayant échangé avec lui un sourire, se mit à chanter une chanson bizarre qui devait être un souvenir pour les deux bohèmes, car Georgeo, tout le temps qu'elle chanta, lui tint la main et l'écouta le visage radieux, tendant l'oreille pour ne pas perdre un mot.

À onze heures et demie, Georgeo allait à Versailles demander le droit de stationner tout le jour, en disant qu'il venait de Paris, près Montrouge; qu'il était parti vers sept heures, était arrivé à neuf heures à Boulogne, y avait passé la nuit et comptait rester jusqu'au soir à Versailles pour partir la nuit, à la fraîche, se dirigeant sur Chartres.

Ses papiers en règle, il revint trouver Iza; celle-ci lui dit:

—As-tu été voir pour une belle voiture?

—Non, ce n'est que lorsque nous serons loin que nous vendrons celle-ci pour en prendre une autre.

—Mais c'est ce soir… que nous serons riches.

Sous son calme apparent, Georgeo cachait une certaine crainte. Il était parti de son pays pour des causes à peu près semblables à celles qui l'avaient fait quitter si précipitamment Auteuil le matin même… Nos lecteurs se souviennent qu'Iza, le soir où elle avait été le rejoindre pour manger un peu du «pain bénit de la gaieté,» lui avait dit négligemment en évoquant le passé:

—C'était un soir, au rendez-vous derrière la mosquée. Il faut que tu me sauves, avais-je dit, et le soir tu entras dans la grande maison, tu m'enlevas du lit, j'étais sans connaissance… Quand je revins à moi, dans ta cabane, sur ma chemise blanche on voyait l'empreinte de tes mains… en rouge… du sang!

Et Georgeo, souriant, avait répondu avec simplicité:

—Oui, oui, je me souviens… j'en avais tué deux!

Georgeo avait échappé à toutes les recherches; il avait traversé les hautes montagnes des Karpathes, dont il connaissait les défilés; il était parti et s'était mis à l'abri chez l'étranger. Mais la police française est beaucoup moins discrète que celle de son pays: il le savait, et il entendait encore, dominant le bruit de la glace brisée, le cri aigu d'un homme… Il espérait et il redoutait d'avoir tué celui qui avait enlevé Iza. C'est à regret qu'il avait obéi aux ordres du vieux Rig, commandant de se rendre à Versailles pour l'y attendre.

Georgeo aurait voulu recevoir le soir même la somme promise à lui et à Iza. Il aurait vendu aussitôt sa voiture, son petit cheval et il aurait emmené Iza par le chemin de fer, de l'autre côté de la frontière d'Espagne.

Lorsqu'il voyait des gens tourner autour de sa voiture, il fixait sur eux un regard perçant, cherchant à deviner si des gens de police n'étaient pas cachés dans leurs vêtements.

De regrets, de remords, pour un homme probablement tué, il n'en était pas question dans ses pensées.

Iza, au contraire, était gaie, plus légère, comme un oiseau apprivoisé duquel on a ouvert la cage, elle cherchait à croire à sa liberté… mais elle n'osait s'éloigner trop de la petite voiture…

La vie nouvelle qu'elle menait depuis le matin l'amusait… elle s'y grisait… et cependant, si Georgeo avait été plus attentif, il aurait vu que c'était plutôt un caprice qu'une passion, qui ramenait la jeune fille; à chaque instant les détails de sa vie heurtaient sa nature, gâtée par les mois d'opulence qu'elle venait de passer… Ce n'était plus Iza la Moldave, l'alouette de route, sautillant sur la crête des ornières séchées, secouant sa tête huppée… C'était la belle Iza, fausse comtesse de Zintski, la superbe enfin, qui se déguisait en bohémienne… Mais Georgeo ne voyait rien et la croyait revenue pour toujours, et il avait hâte de voir arriver Rig, pour en finir et se sauver afin de se mettre à l'abri; tandis qu'Iza, déjà lasse de sa matinée et ennuyée de ses mains salies, se disait que lorsqu'on serait loin, il faudrait prendre une femme pour la servir… Elle avait trop souvent pressé l'or dans ses mains mignonnes pour ne pas trouver laids les gros sous… Enfin, elle avait mis les lèvres à la coupe, elle avait bu, et sa bouche en avait encore le parfum… Elle trouvait étrange, bizarre, amusant, c'est le mot juste, de boire le gros vin au parfum dur, mais déjà il était épais sur ses lèvres, lourd à son cœur… et, quand Georgeo n'était plus là, quand le soleil ne faisait plus scintiller les couleurs de ses haillons, elle trouvait la misère de la baraque bien sale… et elle fermait les yeux pour revoir par la pensée la belle chambre où ses cheveux étaient noirs, et la grande peau d'ours noir où ses pieds étaient si blancs… Il lui semblait déjà que les vêtements de misère qui couvraient sa peau la brûlaient: elle cherchait dans ses torsions les caresses du linge fin, blanc et parfumé.

Et Georgeo ne voyait rien… Il regardait si, sur la route, dans la grande nappe de soleil, on voyait se dessiner la silhouette du vieux Rig.

—S'il ne vient pas, disait Georgeo, nous partirons toujours et je reviendrai à pied demain…

Et Iza pensait:

—Est-ce que je pourrai vivre comme ça maintenant?…

Puis elle regardait Georgeo… Elle le trouva beau…; mais ses lèvres laissaient tomber la juste expression de sa pensée.

—Quel malheur!… s'il avait vécu autrement, il serait intelligent aussi… délicat…

Puis, comme pour s'excuser elle-même, elle ajoutait:

—Il est beau… il est bon… mais…

Elle n'osait pas dire il est bête!…—Lui, toujours inquiet, ne s'occupait pas d'Iza…; il savait qu'elle lui appartenait, il attendait, impatient, l'arrivée du vieux Rig.

Et ses regards s'épuisaient sans rien voir. La journée était presque terminée, il devait partir le même soir, et Rig ne venait pas: il alla consulter Iza… Celle-ci, étendue dans le fond de la cabane, les bras relevés au-dessus de la tête, son chignon appuyé sur ses mains, l'écouta, presque indifférente, et cependant ce que disait le bohémien était grave:

—Mais si le maître a remis au sauvage l'argent et les bijoux qu'il devait t'apporter, s'il lui a donné en même temps la somme qu'on m'avait promise…? Sais-tu que c'est beaucoup d'argent, Iza?

—Oui, c'est de quoi vivre pour toi, Georgeo…

—Mais oui, c'est de quoi vivre, et bien vivre tous les deux… Le vieux sauvage est maintenant libre comme nous, le maître n'en a plus besoin… Une fois l'argent en main…, il peut s'être sauvé…

—Le vieux Rig en est capable.

—Tu dis cela comme ça… Mais sais-tu que je retournerais à Paris cette nuit, que je le chercherais, qu'il faudrait que je le retrouve et qu'alors il passerait une mauvaise heure?

—Il ne faut jamais penser à cela, Georgeo… Le vieux maître est plus fort que tous… Si tu voulais lutter avec lui, il te tuerait, mais sans laisser de trace… Si c'est lui qui a l'argent… et qu'il soit décidé à le garder, tu ne le trouveras plus…

—Oh! je le trouverai bien…

—Mais si tu retournes à Paris, qui te dit qu'il ne te dénoncera pas?… Qui te dit que depuis ce matin ils ne sont pas eux-mêmes arrêtés dans la maison d'Auteuil… et que c'est pour cela que nous ne les voyons pas…? Tu as tiré sur Fernand, et tu vises juste, toi… Tu te souviens du cri, je l'ai eu dans les oreilles jusqu'au lever du soleil…

Georgeo restait pensif, il ne dit rien: mais Iza, qui l'observait et qui le connaissait, comprit qu'il avait pris une violente résolution. Toujours silencieux et pendant qu'Iza fermait les yeux comme pour s'endormir, il attela son cheval et se mit en route. La nuit venue, il traîna sa voiture dans un champ et rentra dans sa baraque. Il revêtit son costume de montagnard, ses chaussures étranges, mais souples, dont les lacets se tordaient autour de ses jambes, il glissa dans sa poche son revolver, son couteau dans sa ceinture et, ayant mis par-dessus une vieille blouse, il dit à Iza:

—Dors, je reviendrai au matin.

—Où vas-tu?

—À Auteuil.

—Eh! quoi faire? dit la Moldave en se redressant.

—Voir ce qui s'est passé là-bas après notre départ.

Iza réfléchit quelques minutes, puis:

—Va, Georgeo…, mais prends garde.

—Celui qui voudra prendre Georgeo, dit-il, avec un mauvais sourire et en montrant son couteau peut faire sa prière. Malheur au sauvage s'il m'a trompé…

Et il partit en courant.

Au milieu de la nuit Iza fut réveillée en sursaut. C'était Georgeo qui revenait tout suant, fatigué…

—Iza, la police est dans l'hôtel depuis ce matin… C'est toi qu'on cherche, m'a-t-on dit. Nous allons partir…

—Ah! fit Iza comme ennuyée d'avoir été éveillée… Pendant que Georgeo se hâtait de seller son cheval pour partir, elle se rendormait en maugréant.

—Non! ce n'est pas possible maintenant… j'étais folle d'y croire…

Au matin, Georgeo trouva Iza éveillée et pensive, assise sur le lit dur.

—Georgeo, dit-elle, viens te reposer, je vais conduire…

Georgeo était épuisé, il la remercia et vint prendre sa place. Elle l'embrassa longuement en lui disant:

—Bon sommeil, Georgeo!

Et le grand bohème s'endormit en lui souriant. Lorsqu'Iza fut assurée de son sommeil, elle fouilla dans la malle, mit ses vêtements les plus beaux, sa robe rouge et or, elle s'enveloppa dans un long châle, et, mettant la bride sur le cheval, elle laissa la voiture suivre la route.

Debout le long d'un arbre, elle la regarda s'éloigner, puis lorsqu'elle ne parut plus que comme une petite masse noire sur le jaune blanc du soleil du matin, elle envoya un baiser:

—Adieu, Georgeo!… Adieu, passé!… Cette vie-là est trop dure…

Et elle revint à Saint-Cyr où elle prit le premier train. Arrivée à
Paris, elle sauta en voiture et se fit conduire à Charonne.