III
CE QU'ÉTAIT DEVENUE Mme DAVENNE.
C'était bien la femme de son lieutenant, Geneviève Davenne, que le matelot avait vue dans le pieux pèlerinage qu'elle faisait tous les deux jours à la tombe de son mari… C'était bien la femme coupable et repentie, la mère désespérée, la veuve immolée que Simon avait suivie, la reconnaissant au milieu de tous à ses longs vêtements de deuil jusqu'à la grande et vieille maison de la rue du Temple, où elle résidait depuis presque une année.
Nous devons retourner en arrière pour expliquer la situation de la jeune veuve.
On s'en souvient, le prologue de ce récit se terminait au moment où Geneviève, éperdue, désespérée, ayant vainement cherché son enfant, sa Jeanne, dans le petit pavillon de la rue Payenne, épouvantée par le vide, par la pensée de la mort, s'était sauvée affolée en criant qu'on lui rendît sa fille, et, succombant sous l'émotion et sous la douleur, tombait inanimée au milieu de la rue.
Relevée par des voisins et portée chez elle, on lui prodigua tous les soins qu'exigeait son état, sans lui faire recouvrer connaissance; au matin seulement elle revint à elle, ou plutôt la vie revint en elle, mais la raison était envolée… Le délire lui faisait crier des phrases sans suite dans lesquelles revenaient sans cesse les noms de son enfant et de son mari.
Il était impossible de la laisser là; on ne lui connaissait ni parents ni amis; les domestiques, semblant chassés par la mort, n'étaient point revenus; on résolut de la porter dans une maison de santé.
Elle eut une longue et douloureuse maladie; en revenant à elle, sa première pensée fut pour son enfant… On juge de son désespoir, lorsqu'elle apprit qu'on n'en avait jamais eu de nouvelles… Elle pleura longuement, et reprit courage en se donnant pour mission, dès qu'elle serait debout, de se mettre immédiatement à la recherche de sa petite Jeanne…
Le père aimait trop son enfant pour qu'elle s'alarmât sur son sort… Elle savait que c'était elle qui était châtiée et non l'enfant, et elle pensa que Pierre avait placé sa fille en chargeant Simon de veiller sur elle.
En approfondissant ce qui était arrivé, elle se persuada que le châtiment était temporaire.
Pierre adorait sa Jeanne, et il savait que l'enfant a besoin de sa mère… Un jour ou l'autre elle s'attendait à voir paraître Simon, et c'est ce jour qu'elle voulait devancer en le recherchant.
Les premières recherches furent vaines en même temps que se présentait la première et la plus grave des difficultés… Geneviève n'avait pas d'argent. A aucun prix elle n'eût voulu remettre les pieds dans le petit pavillon de la rue Payenne. Elle alla chez leur notaire, et le pria de faire et l'inventaire et la vente du mobilier.
Le notaire lui dit que tout cela avait été fait à la requête du propriétaire et de quelques créanciers, pendant sa maladie; comme ils n'avaient comme créanciers que les fournisseurs journaliers, elle espérait que la vente avait donné un chiffre respectable, sur lequel elle devait, les créanciers payés, avoir une somme assez ronde à toucher.
Le notaire lui dit alors que l'héritier de Pierre Davenne était sa fille; qu'elle ne représentait même pas à cette heure la tutrice naturelle, puisque l'enfant était disparue… et que le séquestre intervenu sauvegardait ses droits.
C'était la misère! la misère absolue… sans gîte, presque sans vêtements, sans rien… et ne sachant que faire…
La perte de son enfant, la mort de son mari avaient désespéré Geneviève… L'épouvantable avenir qui se montrait devant elle: la misère, sans soutien, sans conseil et sans métier, ne lui fit rien… Elle se rappela les dernières lignes de la lettre de son époux outragé…, et elle baissa la tête… C'était le châtiment.
Cependant il y a toujours une part pour la veuve; cette part, sauf un millier de francs,—lui fut remise… C'était toujours l'abri et la vie jusqu'au jour du travail… ou de la mort; car Geneviève, à cette heure, pensa à mourir… Mais la pensée de Jeanne lui donna du courage… Elle voulait vivre pour retrouver son enfant… Et pas une minute elle ne maudit celui qui l'avait, en mourant, aussi cruellement frappée. Pleine de regrets, de remords, elle acceptait le châtiment et s'armait de courage pour le subir.
Quoique guérie, elle demeurait toujours dans la maison de santé où elle avait été soignée. Le lendemain de sa visite chez le notaire, ayant passé la nuit entière à chercher comment elle pourrait gagner sa vie, elle s'était résolue à redevenir ce qu'elle était lorsque son mari l'avait connue. «Geneviève était orpheline d'un officier qui avait été l'ami de Pierre Davenne; c'était une petite ouvrière bien modeste, bien sage…»
Geneviève se rendit au Temple; elle voulait acheter ses vêtements de deuil, et c'est en parlant avec la femme qui lui vendait sa coiffure, qu'elle eut l'idée de lui demander si elle ne connaissait pas une place dans le deuil.
La femme lui demanda si elle savait le métier, Geneviève lui répondit,—c'était la vérité,—qu'au Havre où elle habitait avec son père, elle était employée dans un magasin, où elle faisait plus spécialement les deuils, la marchande lui dit alors:
—Mon enfant, si vous avez du goût, si vous savez, si vous voulez faire l'article bon marché…, n'allez donc chez personne; achetez un peu de marchandise, mettez-vous à travailler chez vous, apportez-moi votre ouvrage, et si vous êtes une travailleuse; si, faisant tout de vos mains, vous pouvez me donner meilleur marché que d'autres…, ne fût-ce que d'un sou par coiffure…, vous m'en vendrez tant que vous voudrez… Et, ajouta-t-elle, le deuil c'est bon, voyez-vous…; pas de morte-saison… Ça va toujours…
Geneviève soupira sans se plaindre de la cruauté commerciale de la remarque, et elle sortit. Elle avait trouvé. Le lendemain elle se mit à l'œuvre, et, huit jours après, elle louait en face du Temple un petit logement de trois pièces, sa chambre, son atelier, une salle à manger et une cuisine… Le métier dans le noir seyait à l'état de son âme.
Six mois après, elle occupait des ouvrières et avait placé aux côtés de la grande porte de la rue du Temple des écussons que Simon n'avait pas remarqués, sur lesquels on lisait: Au troisième, Modes et coiffures pour deuil. C'était l'enseigne de la petite maison de la veuve Davenne.
Geneviève, en peu de temps, s'était fait une maison qui lui permettait de vivre bien indépendante. Chacun s'étonnait autour d'elle de sa vie absolument retirée; mais on l'attribuait à la perte récente d'un époux adoré, et, dans ses façons, dans ses manières, dans son langage, on devinait que la jeune femme était, à cause de ce malheur, tombée dans la situation difficile qui l'obligeait à un travail journalier. Geneviève, plus tranquille sur son existence, consacrait tous les jours quelques heures à la recherche de son enfant.
Ses seules sorties en dehors de son travail étaient consacrées à ce but et à sa visite au cimetière. Absolument douce, résignée, bonne avec celles qu'elle occupait, elle était toujours réservée; jamais un mot n'était sorti de sa bouche sur le passé; jamais elle n'avait parlé de son enfant perdu, et si ce n'est le grand portrait en pied de Pierre qu'elle avait fait racheter après la vente, pour le placer en face de son lit, et les longs habits de deuil qu'elle portait, elle n'aurait jamais parlé de son mari…
En somme, comme une femme courageuse qu'elle était, Mme Davenne ne s'était pas laissé abattre par le triple malheur qui l'avait punie: la perte de sa fille, la mort de son mari et la misère. Toute sa vigueur, toute sa force, toute sa volonté étaient revenues avec le châtiment; elle avait fauté, elle acceptait le châtiment; elle le subissait et voulait, par sa conduite, racheter le passé. Toute son honnêteté native revivait enfin! Avant l'aube elle était levée et travaillait sans arrêter une minute, ne parlant jamais, vivant tout entière dans ses pensées, dans l'espoir de retrouver son enfant…
Les premières démarches qu'elle avait faites avaient été au ministère de la marine, car elle était convaincue que sa fille avait été recommandée à Simon Rivet, ce qui la rassurait; elle savait quelle adoration le matelot avait pour celle qu'il appelait «sa petite lieutenante.» Au ministère, on lui avait répondu que le marin Simon Rivet, libéré depuis longtemps du service, ne s'était pas rengagé. Et cela lui fit penser que Simon habitait le pays où sa fille était placée.
Elle avait alors été elle-même au pays natal de Simon.
Là, on lui apprit que, depuis la mort de la mère Rivet, jamais le matelot n'avait remis les pieds au pays… et toujours elle espérait qu'un hasard heureux la mettrait en présence du matelot… Le hasard avait été cruel: une fois il l'avait placée en face de Fernand; il était en voiture découverte, ayant Iza à ses côtés.
Alors, en le voyant, elle avait senti en elle une haine qui lui était inconnue; elle s'était surprise à désirer pour cet homme les plus grands supplices; il lui avait semblé qu'il était son mauvais génie et que la mort de Fernand la délivrerait de ses angoisses… Elle ne pouvait comprendre le sentiment indigne qui l'avait avilie jusqu'à lui…; non seulement elle avait du remords…, elle avait honte… et elle avait de la haine. Ses baisers l'avaient souillée, et sa mort seule en atténuerait la flétrissure.
Et ce jour elle était rentrée chez elle, sombre, désespérée; elle avait pleuré, gémi; elle avait prié…, elle s'était traînée à genoux devant le portrait de son mari en lui demandant pardon, grâce!
Le jour où Simon avait vu Geneviève au cimetière et l'avait suivie, celle-ci, en rentrant chez elle, s'occupa aussitôt des petites commandes survenues en son absence; elle s'apprêtait pour descendre au Temple, faire la petite tournée qu'elle faisait chaque jour chez ses clientes, prenant les commissions pour le lendemain… On frappa à la porte. Une ouvrière alla ouvrir. Un commissionnaire entra, tenant une lettre à la main.
—Mme veuve Davenne?
—C'est ici, dit l'ouvrière, voulant lui prendre la lettre.
Mais le commissionnaire recula aussitôt sa main en disant:
—Je dois la remettre à Mme Davenne en personne.
Geneviève était dans sa chambre, se coiffant; on alla lui répéter ce que le Savoyard avait dit; elle vint aussitôt et, gênée de la curiosité maligne qu'attachaient les ouvrières à la lettre recommandée, elle dit haut:
-C'est moi qui suis Mme veuve Davenne… Que voulez-vous?
—Madame, c'est une lettre.
—Je ne connais personne, en dehors de mes clients, qui puisse m'adresser des lettres.
Les ouvrières paraissaient travailler avec ardeur, la tête baissée; elles échangeaient des regards en souriant.
Geneviève l'avait vu; elle reprit calme:
—Qui vous envoie?…
—Madame, je ne connais pas la personne; mais je ne puis vous la remettre qu'après vous avoir fait une question.
—Une question? fit Geneviève étonnée.
—Je dois vous demander si vous êtes bien madame Davenne, Geneviève, veuve du lieutenant Pierre Davenne?
Cette fois Geneviève ne s'occupa plus de ses ouvrières; tout à fait intriguée et espérant toujours un renseignement sur ce qu'elle cherchait, elle dit:
—Oui, monsieur, oui! c'est moi!
—Je dois vous demander, madame…, avant de vous remettre la lettre, où vous demeuriez avec votre mari.
—Rue Payenne!…
—C'est cela, madame! Alors voici la lettre; il y a une réponse, et il présenta la lettre; il lui en resta encore une autre dans la main. Geneviève le remarqua,—le commissionnaire dit:
—Madame, il y a une réponse.
Geneviève ouvrit la lettre; elle tenait à ce que ses ouvrières en vissent autant qu'elle, ne voulant pas prêter à la médisance… A peine eut-elle jeté les yeux sur les quelques lignes qu'elle contenait qu'elle devint d'une pâleur livide. Toutes les ouvrières la regardaient; mais, en voyant le changement de son visage, elles ne riaient plus: elles se regardaient avec inquiétude.
Et Geneviève se soutenait à l'établi, tant ce qu'elle avait lu l'avait frappée… La lettre disait:
«Si vous êtes la veuve de Pierre Davenne, un ami vous demande de fixer un jour et une heure pour vous voir…, où vous voudrez… Il vous dira où est votre enfant… Il veut vous voir seule.
Donnez une réponse écrite au porteur, qui devra devant vous la mettre sous enveloppe.
UN AMI.»
Haletante, suffoquée par l'émotion, Geneviève ne trouvait pas un mot à dire… A un moment, ses yeux se fermèrent et elle devint si pâle, si pâle, que les ouvrières, émues à leur tour, se levèrent pour la soutenir. Il était temps!… ils la firent asseoir sur une chaise et l'entourèrent. Le commissionnaire, étourdi, regardait la scène, étonné d'avoir apporté une nouvelle capable de faire un tel bouleversement. Les ouvrières, secourant leur patronne, disaient:
—Madame, qu'avez-vous?… C'est un malheur?
—C'est donc bien terrible… Madame, du courage!…
—Quel malheur vous arrive encore, pauvre madame! Du courage.
Et Geneviève, revenant bien vite à elle, eut un sourire pâle en leur disant:
—Non, non! c'est du bonheur, au contraire, et je n'y suis plus habituée.
Et toutes la regardaient étonnées…
—Merci, mesdemoiselles… Laissez-moi… Ce n'est rien…, vous voyez…
Et en disant ces mots elle se levait… Chacune des demoiselles retourna à l'établi, et Geneviève, remise de son émotion, domptant sa faiblesse, interrogea le commissionnaire pour savoir qui lui avait remis la lettre; mais celui-ci ne savait absolument rien. Un monsieur était venu à sa place, lui avait expliqué la commission qu'il devait faire, dit ce qu'il devait dire, l'avait payé en prenant son numéro pour être sûr qu'il ferait ce qui était convenu.
—Et cette autre lettre? demanda Geneviève en montrant celle qui lui restait dans la main.
—Ce n'est pas une lettre, madame, c'est une enveloppe préparée, dans laquelle je dois mettre votre réponse, ou que je dois jeter à la poste telle qu'elle est, si on s'est trompé ou si vous refusez d'écrire.
—Vous a-t-on recommandé de ne pas me laisser lire l'adresse écrite dessus?
—Non, madame, fit le commissionnaire en la tendant.
Geneviève la prit et lut désappointée:
C. L., poste restante. 132. Paris.
—Y a-t-il une réponse? demanda le commissionnaire, gêné, honnête et pur Savoyard, que le regard effronté de ces demoiselles embarrassait et faisait rougir.
—Oui, attendez! fit fébrilement Geneviève, et elle courut dans sa chambre et écrivit:
«Mme veuve Davenne attendra chez elle demain à neuf heures du soir l'ami qui doit lui donner des nouvelles de son enfant… Dieu le bénira pour le bien qu'il va faire.