XV
LA MÉDECINE SECRÈTE DU VIEUX RIG.
—Oh! exclamèrent tous ceux qui étaient dans le cabinet du juge.
Et pendant qu'on l'emmenait, Fernand, riant bêtement, bégayait:
—Zaza… Petite femme… Beaux soldats.
On avait, obéissant aux ordres du médecin, transporté Fernand à l'infirmerie de la prison; son état s'était aggravé à ce point qu'il pouvait à peine parler, et qu'il ne pouvait plus remuer; étendu sur son lit, il parut reprendre un peu de force. Le médecin qui vint le voir le soir constata avec étonnement que la paralysie s'était étendue sur les membres inférieurs, n'abandonnant ni la face ni la langue, mais n'attaquant pas le cerveau… Fernand vivait, pensait, comprenait, mais ne pouvait agir; il entendait et ne pouvait pas répondre… et peu à peu la sensibilité s'éteignait… La vie semblait s'être concentrée dans son regard. Le docteur était étonné de cette attaque presque foudroyante, beaucoup plus fréquente chez les femmes que chez les hommes; il se sentait impuissant.
La nuit même, on amenait dans le petit dortoir de l'infirmerie un autre prisonnier arrêté la veille; il avait eu, au moment de son arrestation, une attaque de delirium tremens. C'est en luttant constamment avec lui dans la voiture qu'on était parvenu à l'amener meurtri, brisé, mais résistant toujours, au Dépôt… Mis au cachot avec une camisole de force, et dans l'impuissance d'agir, cet homme—un vieillard—était tombé vaincu, il n'avait plus bougé. Lorsqu'on était venu pour constater son état, le médecin avait ordonné de le détacher et de le conduire également à l'infirmerie jusqu'au jour où on pourrait le faire entrer dans une maison d'aliénés… Le malheureux était fou…; mais à son délire terrible avait succédé l'état calme dans lequel il devait rester…: la folie douce du maniaque, n'ayant plus qu'une pensée, qu'une idée fixe… et la poursuivant toujours… À toutes les questions qui lui étaient posées, le petit vieillard répondait sans cesse:
—Le cœur…, tout est là, le cœur… On est mort, cherchez le cœur… et là vous replacez la vie… Des maladies, il n'y en a pas… Plus de médecine qui tue… Vite, vite, cherchez le cœur… et là, là, comme ça vous replacez la vie.
Et, en disant ces mots, le vieux fou, semblant presser délicatement du bout de ses doigts un instrument invisible, paraissait faire une opération; il coupait, puis, de son autre main, il semblait écarter les chairs, puis les fibres, et il avançait la bouche, soufflait fortement son haleine, se recalait, semblait regarder attentivement son sujet, et s'écriait:
—Sauvé! sauvé! il vit. Tout est là, le cœur! Rig, tu auras des millions; c'est la vie éternelle, ça…
Et tout joyeux, le petit vieux se frottait les mains, et cela produisait le bruit de vieux parchemins qu'on froisse… Le pauvre diable, on le mena à l'infirmerie et on lui appliqua des compresses de glace sur le crâne… Il ne se plaignit pas… et la nuit venant, sur l'ordre du médecin, on lui donna un soporifique… Le lendemain, le petit vieillard ne bougeait pas de son lit; il remuait constamment les lèvres, se parlant tout seul, à la visite du docteur, du moment de son entrée à sa sortie, il ne le quitta pas des yeux… Accoudé sur son oreiller, il le regardait aller, venir autour du lit, suivi par les internes et le garçon de salle qui portait la trousse d'instruments de chirurgie… Deux ou trois fois, son regard rencontra celui du docteur, et ce dernier, rassuré par son expression, dit à ses élèves:
—C'est l'âge, ce n'est pas la folie proprement dite: c'est le retour à l'enfance; ainsi, il nous suit du regard… Notre visite l'amuse… Les instruments lui semblent des joujoux… Mon Dieu, à cet âge-là, il n'y a plus rien à attendre; il faut s'occuper de le mettre au plus tôt soit à Charenton, soit à Sainte-Anne.. Il est absolument inoffensif… Et de quoi est-il accusé, le malheureux?…
—Oh! d'un crime épouvantable, dit le gardien… Il a assassiné un de ses amis pour le voler…
—Oui, c'est à la suite de cet assassinat, constamment poursuivi par l'idée du crime, que l'attaque terrible qui l'a mis en cet état est survenue…
—C'est possible… Peut-être aussi faut-il faire la part de la misère.
—Il était malheureux?
—C'est un vieux saltimbanque, faisant un vilain métier; il se livrait à la médecine.
—Il aurait dû s'en servir pour soigner son mal, fit en riant le docteur.
—C'est justement ce qu'on ne lui reproche pas… Il employait ce qu'il savait, non pas à soulager ses semblables, mais à les délivrer des maux de ce monde en les privant de la vie.
—Ah! c'est un empoisonneur?…
—C'est tout ce qu'on voulait… Il y a vingt ans que la police le recherche.
—Eh bien, aujourd'hui qu'elle l'a trouvé, elle peut le rendre libre: il est maintenant absolument inoffensif; c'est un enfant. Il faut au plus vite le faire transporter dans une maison spéciale…
Le vieux Rig n'avait rien entendu; mais son regard ne quittait pas la grande trousse dans laquelle brillait l'acier soigneusement poli des instruments de chirurgie…
Lorsque le docteur arriva devant le lit de Fernand, il le regarda attentivement, et dit à voix basse à ceux qui l'entouraient:
—Le malheureux est absolument perdu, ce n'est plus une affaire de semaines; c'est une affaire de jours: la paralysie s'étend, lente… Il est incapable d'agir, et cependant la sensibilité existe encore…
—Oh! oui, docteur… Quand nous l'avons changé de linge ce matin…, le pauvre diable paraissait souffrir mille morts; ses lèvres s'agitaient, son regard se tournait vers nous suppliant, et deux grosses larmes coulaient sur ses joues…; mais il ne pouvait dire un mot ni faire un geste…
Le docteur quitta le lit en expliquant le cas à ses élèves, et en citant comme exemple des faits analogues qui se produisent fréquemment chez les femmes, à la suite d'une vie de fatigue.
La visite se continua, et, au moment où le docteur allait se retirer, le vieux Rig se penchait sur son lit pour voir celui qui le suivait et qui portait la grande trousse… Il souriait comme un enfant heureux de voir qu'on n'emportait pas les joujoux, et il le vit placer la trousse fermée dans une grande armoire, près du lit du gardien.
Lorsque le calme fut rétabli dans le dortoir, le vieux Rig se recoucha, et, toujours poursuivi par sa pensée, il répétait en s'assoupissant:
—Le cœur, c'est là où est la vie… On peut la rendre…; mais il faut voir le cœur.
Et il s'endormit, rêvant de ce qui avait toujours occupé sa vie…, de médecine secrète.