XVIII
UNE MÈRE.
Simon, en marchant avec le gendarme, avait d'abord, pour se mettre bien avec lui, fouillé sa poche, tiré sa petite boîte à «pralines,» et, prenant la sienne, il lui avait dit:
—Peut-on vous offrir une friandise?
Le gendarme, en voyant ce qu'on lui offrait, avait fait une telle grimace, que le matelot l'avait jugé du coup: un terreux! Mais, comme il ne pouvait se dispenser de parler, il lui demanda:
—Qu'est-ce que c'est que la femme qui m'a fait demander?
—C'est une particulière qui depuis tantôt rôdait autour de la maison… On l'a attrapée au moment où elle grimpait après la grille pour escalader…
—Pour escalader?… Une femme? Et elle grimpait?
—Oui… On l'a arrêtée; on a voulu la mener chez vous, elle a refusé… et enfin, lorsqu'on l'a questionnée, elle a dit qu'elle venait à cause de vous et qu'elle était là pour vous.
Le matelot Simon n'était pas ordinairement pâle; il avait le visage fleuri, le nez ruisselant de carmin et les oreilles presque saignantes, et cependant il rougit, mais il rougit à en devenir presque noir. Il était bien aise que la nuit dissimulât son pudique embarras… C'est que Simon était pur… Simon se trouvait beau, il s'aimait; mais il ne permettait à personne de l'aimer… Une femme qui rôdait le jour autour de la maison, qui cherchait à s'y introduire la nuit pour lui, Simon… Certainement, cela le flattait… Il avait souvent, dans ses récits de voyages, raconté que des princesses de toutes les couleurs s'étaient pendues à son cou. C'est qu'alors il racontait ses rêves, et il savait bien que cela n'existait pas. Mais cette fois, c'était vrai. Une femme l'aimait dans l'ombre; il y avait autour de lui un œil ardent qui cherchait son regard, et il n'avait rien vu… C'est avec une certaine émotion dans la voix qu'il demanda au gendarme:
—Dis donc, est-ce qu'elle est jeune?…
—Oui…, elle a de vingt-cinq à trente ans.
Simon fut obligé de mettre la main sur son cœur pour en comprimer les battements…
—A-t-elle l'air d'une personne riche?… A-t-elle l'air d'une étrangère?
Simon revenait tout de suite à ses rêves… Il pensait tout de suite aux contes qu'il se faisait à lui-même, une reine, une princesse d'une île merveilleuse, qui, risquant tout, bravant tous les dangers, traversait le monde pour venir lui demander sa main. Le gendarme était un homme positif, qui lisait les passeports et qui d'un coup d'œil voit tout; il répondit:
—Elle a une robe de laine, un châle de dentelles, des boucles d'oreilles en or.
Des boucles d'oreilles en or! Simon était radieux; il attendait la fin de la phrase; le gendarme se taisait. Il demanda timidement:
—Et dans le nez?
Le gendarme s'arrêta et il fronça ses sourcils, gros comme des sangsues, sur ses yeux ronds, au regard doux… Il se fâchait; il croyait que le matelot voulait se moquer de lui… et d'un ton rogue, il dit:
—Qu'est-ce que vous dites?
Simon comprit. «Si c'est une princesse, pensa-t-il, pour ne pas être remarquée, elle s'est simplement vêtue et elle a retiré l'anneau de son nez.» Il demanda avec crainte:
—Gendarme, dis-moi, est-elle belle?
Le gendarme eut un sourire et un clignement d'yeux qui montrait que la vue de celle qu'il appelait «la particulière» lui avait été agréable, et il dit simplement:
—Les yeux bleus, nez droit, bouche petite, menton rond, visage ovale, cheveux blonds, sourcils bruns, teint pâle. Signe particulier: néant.
Tout cela avait été dit d'une traite et presque sans respirer. Simon avait regardé le gendarme, et il restait la bouche ouverte… Il avait peu ou pas compris.
—Qu'est-ce que vous avez dit?
—C'est le signalement
—Ah! bien…
Il y eut un silence de quelques minutes… On arriva à la caserne. Simon était très ému, et, se préparant à l'entrevue de celle qui l'aimait, il mouillait ses doigts de salive et lissait ses cheveux…
Les idées les plus folles passaient par le cerveau du matelot, et il voulait être beau, il voulait plaire; il tirait sa vareuse, il appliquait bien son grand col, il passait sa manche sous son nez… et, enfin, il se proposait de frapper un grand coup sur l'esprit de la reine kanaque qui s'était dérangée de si loin pour le venir trouver; car Simon était absolument convaincu que c'était une princesse des îles les plus extravagantes qui le faisait demander. La malheureuse avait été prise pour une drôlesse, à cause de son amour immodéré. D'abord, ce n'est pas une Française, une Européenne, qui monterait après des grilles pour l'idole de son cœur.
Il entra; on le conduisit au poste, et Simon faisait la risette, pour recevoir d'une façon aimable celle qui le demandait, lorsque tout à coup une femme se plaça devant lui et dit:
—Simon, est-ce que je suis une voleuse?
Le matelot fit un saut en arrière en exclamant:
—Madame!… Vous!… c'est vous qu'ils ont… prise…, arrêtée…
Qui donc?
Et le matelot, furieux, les sourcils froncés, jetait des regards de défiance autour de lui…
—C'est vous!… vous, madame!…
Puis changeant, passant tout à coup de la colère aux larmes, il se précipita aux genoux de la malheureuse Geneviève, en sanglotant et en disant:
—Vous, ma lieutenante… Vous allez revenir, n'est-ce pas?… Vous allez venir l'embrasser, cette petite, elle a besoin de sa mère… Madame Geneviève…, venez, venez. Il faudra bien qu'on vous reçoive.
On juge de l'étonnement du chef de poste, du bourgeois qui avait guidé les gendarmes, et des deux agents qui avaient arrêté la pauvre femme comme une voleuse. Sans qu'il pensât seulement à donner des explications au chef de poste, le matelot entraînait Geneviève en lui disant:
—Venez…, venez, ma lieutenante.
Et, bouleversée par l'émotion de son ancien serviteur, émue par sa brutale affection, Geneviève le suivit, les larmes aux yeux. Tout le long du chemin, Simon bavardait sur Jeanne sans comprendre lui-même ce qu'il disait, tant il était ravi de ce qui arrivait.
Lorsqu'ils furent devant la maison, il dit:
—Nous y voilà, madame Geneviève… Vous allez la voir…
Geneviève s'appuyait sur le petit mur; elle allait atteindre le but, et la force lui manquait.
—Maintenant, ma lieutenante, dit le matelot, gare dessous! C'est ici qu'il faut du courage.
—J'en aurai, dit bravement Geneviève en se redressant.
Le matelot ouvrit la grille, et ils entrèrent.
Geneviève, en disant qu'elle aurait du courage, voulait se le persuader à elle-même; mais elle était anéantie, écrasée. Tant qu'il n'avait été question que de lutter pour arriver à un résultat, elle avait été forte; prévoyant ce qui arriverait, Geneviève se disait qu'elle avait le courage du courage qu'elle avait eu. Elle avait été au danger comme l'homme va au combat, décidée à tout… Et à cette heure, sur le terrain, les armes prêtes, elle avait peur!… Elle avait le désir de reculer… Ce qui la préoccupait le plus, c'était l'engagement de l'action…. Ah! si Jeanne avait été là! Alors, elle l'aurait prise dans ses bras, et ferme, calme, elle aurait attendu qu'on vînt la lui arracher.
Elle suivit le matelot. Celui-ci montait le perron, ouvrait la porte du vestibule, la faisait entrer… C'était un sanglier que Simon; il donnait de la tête… En avant! disait-il, sans raisonner, sans mesurer ce qu'il faisait; il marchait, voulant brutaliser tout, il fallait en finir… Et coûte que coûte. Simon sentait revivre en lui l'affection qu'il avait eue pour son ancienne maîtresse; ému chaque jour par les questions de la petite Jeanne, parlant sans cesse de sa mère,—Simon voulait ce qu'il appelait l'abordage.
Il faisait tout à fait nuit, et tout dormait dans le pavillon, excepté Pierre, seul dans le salon; étendu sur le canapé, il lisait… Et c'était par les interstices des contrevents qui fermaient les fenêtres du salon, que l'on voyait filtrer la lumière… Le matelot savait que son maître, chaque soir, avant de gagner sa chambre, restait une heure ou deux dans le salon, écrivant ou lisant… Jusqu'alors, il avait trouvé cela absolument ridicule, ne s'expliquant pas les raisons qui poussaient son lieutenant à perdre, dans un travail inutile, le temps qu'on pouvait donner au sommeil… Le sommeil! pour Simon, c'était le rêve, c'est-à-dire la fortune, les honneurs…, un monde absolument bâti par son imagination, un monde qu'il gouvernait… Le sommeil! fallait-il être fou pour lire quand on pouvait dormir!
Au contraire, à cette heure, il était heureux de ce qu'il appelait le vice du lieutenant.
Il dit à Geneviève:
—Restez là. Attendez… Pas de bruit… Je reviens… Restez là.
Et, prenant la main de Geneviève, il la dirigea dans l'ombre, la plaça devant la porte en répétant:
—Ne bougez pas. Restez là!
Et il partit. La pauvre femme tremblait; oppressée, elle respirait avec peine, et se domptant, voulant être forte, elle se dressait; elle fut obligée, cependant, de s'appuyer sur le mur pour ne pas tomber. L'incertitude, l'inconnu même, au-devant duquel elle allait, en était la plus grande cause. Était-ce son mari? était-ce sa fille qu'elle allait voir devant elle lorsque cette porte s'ouvrirait, cette porte que la lumière encadrait d'un rayon? Elle avait peur; elle se sentait lâche; elle redoutait ce qu'elle avait tant désiré. Et cependant, appuyée sur la porte pour se soutenir, elle tendait l'oreille et n'entendait rien, rien…
Les minutes étaient des siècles.
Simon avait tourné le pavillon, et, par l'office, il était entré dans la maison; il était arrivé à l'autre porte du salon et avait frappé. A cette heure, tout le monde était ordinairement couché. Pierre, étendu sur le divan, lisait. Il se leva, étonné, et dit:
—Entrez!
En voyant son matelot, il fut plus impatienté qu'étonné. Il lui dit tranquillement:
—Que veux-tu à cette heure?… Pourquoi n'es-tu pas couché?
Le matelot s'avança tête nue, et, embarrassé, balbutiant, il répondit:
—Je voulais me dormir…; mais ça ne s'est pas pu… Il y a des affaires… et il faut finir ça.
L'incohérence de ce langage fit lever la tête à Pierre, qui, regardant fixement son matelot, s'aperçut aussitôt du bouleversement de ses traits, de son allure singulière, de son embarras, et cependant de sa volonté d'agir, car, au premier mot d'impatience de son lieutenant, le matelot Simon s'éclipsait ordinairement.
Pierre, les sourcils froncés, le regard perçant, demanda au matelot:
—Qu'est-ce qu'il y a, Simon?… Que veux-tu dire?
—Je veux dire… je veux dire… Et puis ça m'ennuie, parce que vous allez dire non, et cependant il n'y a pas, là… tonnerre de Brest! il faut en finir…
Pierre avait repoussé son livre, il regardait son matelot avec inquiétude, se demandant s'il n'était pas fou.
Simon, semblant faire un effort, prenant un brusque parti, s'écria:
—Il faut en finir, quoi! Il y a quelqu'un qui vous demande, qui veut vous voir… Et il n'y a pas à dire non! il faut…
L'allure, le langage du matelot déplaisaient à Pierre, il allait s'impatienter; il demanda sévèrement:
—Qui me demande?… Que signifie cette comédie?
—Qui vous demande?…la comédie?… Tenez, voilà…, mon lieutenant, vous vous fâcherez, vous me chasserez… mais bon sens… de bon Dieu… cette enfant-là, elle me fait pleurer quand elle me demande sa mère, et il faut qu'on la lui rende.
Et, courant vivement, il traversa le salon, ouvrit la porte, puis, prenant Geneviève par la main, il la fit entrer, en disant:
—C'est ma lieutenante qui veut vous voir.
Pierre se recula étourdi en la reconnaissant. Geneviève tomba à genoux sur le seuil et dit, en tendant vers lui ses mains jointes:
—Grâce!… Grâce!…
Pierre s'était écrié avec stupéfaction:
—Geneviève!…
Et d'un geste prompt, montrant la porte à son matelot, il avait ajouté:
—Va-t'en vite, toi; nous causerons demain.
Simon s'était envolé. Il avait presque sauté par-dessus une chaise, et, la porte étant fermée, seul dans le couloir, les larmes dans les yeux, il disait:
—Espère! espère!… Il me fera ce qu'il voudra… Pas moins vrai qu'ils sont ensemble… et que je vais aller réveiller la petite Jeanne.
Pierre, les sourcils froncés, le ton rude, demanda:
—Que me voulez-vous, madame?
—Pierre, Pierre…, en grâce, rends-moi mon enfant,..
Et elle tendait vers lui ses mains jointes, et sa voix était suppliante et son allure était humble. Pierre avait recouvré tout son calme; il lui dit:
—Relevez-vous, madame, je n'ai pas de grâce à accorder… Pierre Davenne, l'homme auquel vous vous adressez, est mort… Vous êtes veuve!…
Geneviève le regardait, étonnée, cherchant à lire des impressions sur sa face; mais le visage de Pierre était immobile; son regard, un instant enflammé lorsqu'il l'avait vue, était comme éteint; elle fut effrayée de ce calme, et dit timidement:
—Je suis prête à tout supporter, à tout entendre…, à tout subir… Le châtiment sera ce que tu voudras, point de pardon… Mais laisse-moi près de mon enfant…
—Madame, vous parlez d'un passé mort… Vous n'avez plus d'époux, vous n'avez plus d'enfant.
A ce mot Geneviève se releva… et audacieuse, crâne, elle s'écria:
—Je n'ai plus d'enfant!… plus d'enfant! Je supplie, vous refusez!… J'exige alors… Je veux mon enfant…; je suis ce que vous voudrez, la dernière des créatures, châtiez-moi, insultez-moi… Faites-moi passer devant un tribunal, jetez-moi la honte au visage, j'ai fauté, je dois subir la peine… Mais il n'est pas un tribunal qui vous autorisera à garder mon enfant… J'ai sur lui autant de droits que vous…
Pierre, en voyant Geneviève se relever et dicter sa volonté, la regarda, étonné, semblant, ne pouvoir en croire ses yeux et ses oreilles… Il avait beaucoup souffert, il savait être froid; il répondit doucement:
—Je vous ai dit, madame, que vous êtes veuve… Celui que vous cherchez est mort. Pierre Davenne n'existe plus… et sa fille n'est plus en France…
—Ah! je sais que Jeanne est ici… et je ne sortirai qu'avec elle.
Le front de Pierre se plissa… Il s'avança vers Geneviève, et lui dit:
—Vous sortirez d'ici seule, comme vous êtes entrée… Seule, entendez-vous, et vous oublierez où se trouve cette maison… Si vous voulez que pour un jour, pour une heure, celui que vous avez outragé, celui que vous avez désespéré revive… que votre volonté soit faite… Veuve, personne n'avait rien à vous dire: votre passé est inconnu, et, s'il reste en vous quelques sentiments honnêtes, vous pouvez vous relever par une vie nouvelle… Si, au contraire, vous voulez être encore la femme de Pierre Davenne…, vous n'êtes plus que la misérable, ingrate et infâme, la fille pauvre, prise par un honnête homme qui lui donnait sa fortune… et de plus son nom,—un nom honoré et respecté,—un honnête homme qui l'adorait, qui n'avait que les soins qu'elle lui donnait, qui avait quitté pour elle, la pauvre petite ouvrière, la carrière brillante des armes… Vous n'êtes plus que la femme coupable, à laquelle on avait donné le bonheur et qui a rendu la honte!… Madame Pierre Davenne, c'est la femme déshonorée, que son mari repousse; c'est la mère indigne qui se salit, oubliant qu'au-dessous de la loi, la société, le monde injuste, fait supporter aux enfants la faute des mères… Vous voulez votre enfant, et pourquoi? Femme coupable, le foyer vous est fermé, et vous voulez condamner votre enfant à la vie que vous devez subir!
Pierre s'était emporté, violent, cruel, il parlait vite, l'œil en flamme, les poings serrés. Geneviève, écrasée sous cette accusation, sous ce jugement, mais blessée, meurtrie par les outrages, ne voulait plus céder sur un point; femme, elle supportait tout; mère, elle exigeait, et elle était prête à se venger du mal que, dans son emportement, Pierre lui faisait subir. Pierre continua:
—Finissons-en, puisque vous avez besoin de faire connaître à tous ce que vous êtes; appelez-moi donc devant un tribunal… et nous verrons si, lorsque je dirai ce que vous êtes…, des juges vous croiront digne encore d'élever notre enfant… Jeanne est élevée par moi… Vous ne la verrez jamais… Vous n'avez plus d'enfant… Jeanne est ma fille, ma fille à moi.
C'était trop pour Geneviève. Elle était trop abaissée et elle voulut se venger avec les armes dont son mari se servait contre elle. Elle se redressa, et, cynique, insolente, elle lui dit:
—Votre fille… à vous… Qu'en savez-vous?…
Elle n'avait pas achevé que Pierre s'était précipité sur elle, la tenant par le cou, prêt à l'étrangler, exclamant:
—Misérable!
Effrayée, épouvantée, et comprenant seulement trop tard la portée du mensonge qu'elle venait de commettre, elle se laissa tomber aux pieds de son mari, ne cherchant pas à lutter, mais s'écriant aussitôt:
—Non! non! Pierre… non! j'ai menti… je suis une misérable!
Et pantelante, s'offrant en sacrifice, appelant le châtiment, elle étendit les bras, offrant sa poitrine. Elle ajouta:
—Je l'ai mérité, tue-moi… ici… et c'est la dernière grâce que je te demande, que, morte, j'aie l'adieu de mon enfant… Frappe!
Le mouvement de colère qui avait entraîné Pierre s'éteignit aussitôt; il était honteux de lui; son bras s'était levé sur une femme. A cette pensée, le rouge brûlait son visage… Il venait de souffrir en une seconde plus qu'il n'avait souffert en toute sa vie… Jamais cette infernale pensée ne s'était présentée à son cerveau… Cette enfant, l'adoration de sa vie, sa Jeanne, l'enfant d'un autre… Oh! c'était trop… trop!
Geneviève, sous les coups terribles qui lui avaient été portés, n'était parvenue à se monter que par des efforts incessants.—Depuis quatre ans, elle avait, par une vie de sainte,—non par la vie claustrale et la dévotion, mais par le travail, par l'utile, par le vrai, dans le bien enfin, elle avait essayé de racheter son passé…
Si elle avait été cacher ses douleurs dans un couvent, elle n'aurait pas eu la lutte constante à soutenir entre le bien et le mal… isolée, défendue… Elle était rentrée dans la vie, la vie du pauvre, qui se lève tôt et travaille jusqu'au soir pour avoir le pain du jour… Belle, elle était restée sourde à toutes les avances.
Pas un jour, pas une heure, elle ne s'était dit:
—Je suis libre!
Au contraire, sa devise nouvelle, depuis qu'elle avait eu la liberté de la veuve, avait été: le devoir.
Veuve! Bah! elle n'y avait jamais songé, elle pensait:
—Je suis mère!…
Puis elle souffrait de cette autre pensée;
—Je suis coupable!
Et elle revenait chaque jour, en larmes et à genoux, sur la tombe de l'époux demander pardon de sa faute!…
L'expiation avait été longue et pénible, et, à cette heure, elle espérait qu'on aurait tenu compte, non du sacrifice, mais de ce qu'elle appelait le devoir accompli. Au contraire, bien plus sévère qu'à l'heure de la faute, ce passé dont elle avait honte, cette boue de sa vie, on la lui jetait à la face; sa vie honnête, sa vie nouvelle, ses luttes avec le misérable qui l'avait perdue, ces luttes dont elle était sortie aussi pure, on ne les comptait pas.
La pauvre femme ne savait pas que, du jour où Pierre avait joué la lugubre comédie de la mort, il avait eu la force de se considérer comme mort; jamais il n'avait pensé à elle, jamais il ne s'était informé de sa vie; les démarches du matelot lui étaient personnelles; il ne l'avait écouté qu'une fois, le jour où il avait dit:
—Elle est honnête, elle vit de son travail…
Il avait répondu:
—Elle verra son enfant lorsque celle-ci sera assez grande pour la voir sans danger.
C'est que Pierre était un homme de fer, sévère pour lui, cruel pour les autres, et bien convaincu de la vérité des vers de Boileau:
L'honneur est comme une île escarpée et sans bords;
On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.
Sa femme avait manqué à l'honneur, sa femme était perdue… Homme, il était incapable de poursuivre une femme de sa vengeance. Non! il l'avait abandonnée à sa boue; il lui avait retiré «lui»; il la condamnait à vivre avec son amant, et surtout à l'oubli. Mais il frappait sur l'homme. A l'une, le mépris dédaigneux dans l'oubli; à l'autre, la haine, la haine implacable, mortelle.
Le frère, cet ami était venu chez lui, avait mordu la main tendue, déshonoré le foyer, il avait été indigne, traître, ingrat et lâche… Pas de pitié… Nature entière, Pierre, en sortant de la tombe, avait choisi le nom qui le peignait le plus justement: Jean Sévère. Et jusqu'au bout, sans faiblesse, sans pitié, il accomplissait la tâche qu'il s'était imposée: la vengeance!
Sa femme était morte pour lui…
Son ami, il mourrait… Et Pierre ne redoutait plus l'heure où il aurait à se placer devant lui, il l'attendait…
Geneviève, au contraire, croyait que son mari s'intéressait à sa vie, savait les cruautés de l'expiation, et c'est pour cela qu'un cri de haine, un mensonge,—un crime à cette heure,—était sorti de sa bouche.
En voyant ce que ce mot avait fait, Geneviève aurait donné sa vie pour ne pas l'avoir dit.
Après son accès de colère, accès qui n'avait pas duré plus que l'éclair, Pierre, écrasé, était retombé sur le canapé et, redevenu faible comme un enfant, prenant sa tête dans ses mains, il fondit en larmes. Et ses sanglots désespéraient la malheureuse femme. Se traînant à genoux jusqu'à ses pieds, elle s'écriait:
—J'ai menti… Je suis une indigne créature, punis-moi, châtie-moi…
Oh! si tu savais ce que j'ai souffert pour revoir ma Jeanne… Pierre,
Pierre, oh! je t'en supplie, ne pleure pas ainsi… Tu sais bien qu'elle
est ta fille…
—Oh! si vous saviez, malheureuse, le doute affreux que vous avez jeté en moi!… Si vous saviez de quelle infernale pensée ma vie va être assiégée!… L'unique être pour lequel je vis… Mais, malheureuse femme, vous ne pensez donc pas que cette enfant a besoin de moi pour vivre… Vous ne sentez donc pas qu'en m'arrachant l'affection sacrée dont mon cœur est plein, c'est un crime nouveau ajouté aux autres!
—Pardon, Pierre…, j'ai menti… Sur elle, sur ma Jeanne…, devant Dieu, je le jure…, j'ai menti; tu me martyrisais, j'ai commis une infamie pour me venger… Grâce… encore une fois…
Il y eut une longue minute de silence pendant laquelle on n'entendait que les sanglots étouffés des deux malheureux. Pierre était bien forcé de se l'avouer, l'amour de jadis était mort véritablement. Sa femme était belle, sa femme était jeune, nous l'avons dit; Pierre ignorait la vie exemplaire par laquelle Geneviève avait essayé de racheter le passé. Et cependant que lui demandait-elle? Son enfant! Elle ne pouvait avoir la pensée d'emmener Jeanne; ce qu'elle désirait, ce qu'elle réclamait, c'était donc sa place au foyer, près de son enfant. Et cela semblait impossible à Pierre. Il fit un effort, essuya ses yeux et demanda:
—Enfin, que voulez-vous?
Geneviève releva vers lui ses beaux yeux suppliants et dit:
—Je te demande, Pierre, de m'accueillir… Je suis maintenant habituée au travail…, tu me considéreras comme ta servante…; mais tu me laisseras près de mon enfant, je subirai tout… Je la respecterai, Elle…
—Que me dites-vous là, madame?… Elle… Vous parlez de celle qui, regrettant le malheur survenu par elle à cause de vous, s'est sacrifiée pour élever votre enfant à l'heure où vous vous étiez rendue indigne de cette mission sainte… Sous ce toit, madame, ne vivent que d'honnêtes gens… Mlle Madeleine de Soizé est restée ce qu'elle était, la fiancée trompée… à cause de vous!
Geneviève était toujours à genoux; humiliée, elle baissa la tête… Mais elle était satisfaite de la déclaration que son mari venait de faire… Madeleine n'avait été que la directrice de Jeanne…
Pierre continua:
—Aujourd'hui, si j'accordais ce que vous demandez, avez-vous pensé, madame, que ma fille me demanderait la raison qui me fait donner une si basse condition à sa mère?… Avez-vous pensé qu'en vous revoyant elle me demandera la cause de ce long éloignement?… Que devrai-je lui dire?…
—Oh! vous êtes sans pitié…
—Ne l'avez-vous pas été vous-même?
—Ainsi, supplia Geneviève, vous refusez? Eh bien, écoutez… Pierre, écoutez. Je travaille, je continuerai, je resterai loin de vous, ne vous tourmentant pas…; mais laissez-moi seulement la voir, à des heures que vous fixerez; vous me permettrez, cachée, de la regarder, de l'entendre… Voulez-vous?
Et comme Pierre ne répondait pas…, elle s'accrocha à lui, suppliante.
—Pierre! Pierre! je t'en supplie, c'est épouvantable ce que je souffre. Pierre, c'est par quatre années de luttes, de misères, de larmes et de travail, c'est surtout par quatre années de remords et de repentir que j'ai cherché à mériter mon pardon. Ma vie, je l'avais dévouée à mon enfant. Je me croyais veuve, et ce veuvage, je l'avais juré éternel. Je voulais, par l'austérité de ma vie, racheter ce passé et me rendre digne du retour de mon enfant. Pierre! seras-tu sans pitié? Si tu ne veux me rendre mon enfant, tue-moi!…
On entendait du bruit dans le couloir… Pierre, qui avait écouté ces dernières phrases avec étonnement, dit avec vivacité:
—Relevez-vous! relevez-vous! On vient!
—Non! dit-elle! non! Je suis coupable; si tu refuses le pardon, châtie-moi devant tous… Chasse-moi… Ton outrage dernier me donnera le courage de mourir…
—Mais relève-toi! exclama Pierre, la saisissant et la redressant…
C'est Jeanne, je ne veux pas qu'elle te voie à mes genoux…
Mais Geneviève retomba sur ses genoux, elle était sans force; à son tour, elle avait peur. Pierre avait dit que c'était Jeanne qui venait, et la mère se demandait si sa fille allait la reconnaître, et la malheureuse redoutait que son enfant, n'ayant entendu parler d'elle que comme d'une coupable, hésitât à venir vers elle… Geneviève restait à genoux pour tendre à son enfant ses mains jointes. Mais Pierre, en la voyant retomber è ses pieds, avait couru vers la porte dont déjà la serrure craquait; il l'avait repoussée en disant brutalement:
—Je veux être seul… Qu'on me laisse…
La porte s'était fermée, et il avait poussé le verrou… Alors on entendit la voix argentine de l'enfant qui disait:
—Oh! tu vois, Simon, tu fais gronder petit père!
Alors, comme dans une extase, Geneviève étendit les bras; il semblait qu'elle voyait au travers de la porte. Charmée, ravie, souriant à sa vision, penchant la tête pour entendre encore ce chant aimé: la voix de son enfant.
Pierre, haletant, était revenu vers elle.
—Tais-toi! tais-toi!, disait-il… Tu reverras ta fille.
Alors elle leva les yeux vers lui; il lui sembla qu'il était transformé, il lui sembla que des larmes coulaient sur ses joues; il répétait, suppliant:
—Tais-toi…, je t'en supplie, tais-toi.
Geneviève cependant ne disait, ou plutôt ne balbutiait que des mots sans suite:
—C'est elle, ma Jeanne!… mon ange! Jeanne! mon trésor!
Et Pierre dit:
—Geneviève…, il faut avoir de la raison… Il faut que l'ont dise à l'enfant pourquoi elle revoit sa mère… Geneviève… Dans l'idée qu'un jour peut-être, sur sa route, Jeanne pouvait te revoir, je lui ai dit que les morts revenaient quelquefois…; car pour elle tu es morte… et, sur sa demande, un jour j'ai fait porter des couronnes sur ta tombe… A cette heure… la nuit… l''enfant à peine éveillée te prendrait peut-être pour une vision, pour un fantôme… Et qui sait si le bouleversement de la peur ne tuerait pas… notre enfant…
Geneviève s'était redressée alors, effrayée, tendant les mains comme les gens qui disent: Chut! se soumettant; lorsque Pierre, après avoir hésité, dit: «Notre enfant!» elle eut un gros soupir de soulagement et se jetant dans ses bras…
—Oh! merci! merci…, s'écria-t-elle.
Pierre ne la repoussa pas. Elle vacillait, il la soutint, et comme les sanglots la faisaient haleter, il appuya sa tête sur son épaule, et plaça sa main caressante sur ses beaux cheveux blonds…
La vie humaine a son côté matériel, son côté positif, son côté charnel… et peut-être ce rapprochement des deux êtres fit-il plus que tout. En sentant battre sur son cœur le cœur de celle qu'il avait tant aimée, en sentant sous ses doigts cette chair de velours et ces cheveux de soie, en respirant le parfum de la femme autrefois adorée, en admirant enfin cette superbe créature qui était à lui, cette beauté complète, l'amour se réveilla. Il y eut un tressaillement dans son être, et Geneviève le ressentit.
En une minute, le tableau de la vie austère de la veuve passa devant les yeux de Pierre; il comprit le courage dépensé par cette femme, jeune et belle, par cela même livrée à toutes les tentations, à cette femme jetée dans la vie misérable et abandonnée, libre, puisqu'elle était veuve… et qui avait eu le courage de remonter l'abîme dans lequel elle était tombée. Seule, sans appui, sans soutien, n'ayant qu'une pensée: bien faire, pour racheter sa faute… Habituée au luxe, elle avait vécu pauvre, sans se plaindre: châtiée par lui, elle n'avait gardé que l'adoration de sa mémoire… Il n'y avait eu en elle qu'un désir: racheter sa faute…
Il la pressait dans ses bras, et les battements de leur cœur se rencontraient. En sentant les tressaillements de son mari, Geneviève releva la tête en les attribuant, la pauvre femme, à la répulsion qu'elle inspirait, et son regard suppliant cherchait le regard de Pierre. Elle sentit une larme tiède tomber sur son front, elle exclama:
—Pierre! Pierre! ne pleure pas!
Pierre lui prit la tête et, la regardant bien en face, les yeux dans les yeux, il lui demanda:
—Que veux-tu, Geneviève?
Elle répondit:
—Le pardon… le pardon…
Alors Pierre sourit, et comme il soutenait sa tête, il avança son visage; leurs lèvres se rencontrèrent dans un long baiser… Geneviève eut comme un spasme, et, fermant les yeux, perdant connaissance, elle dit en défaillant dans les bras de Pierre:
—Je puis mourir maintenant… Dieu est bon!…
Mais le matelot avait sa tête à lui, et lorsqu'il s'était promis quelque chose, il fallait que ce quelque chose arrivât. Or, il voulait brusquer la situation, et carrément. Sans souci de ce que pourrait dire ou penser son maître, il avait été réveiller la petite Jeanne, en lui disant:
—Vite, mamzelle, sur le pont… Petite mère est revenue de son grand voyage, et elle nous attend en bas…
Et la ravissante enfant avait ri en lui répondant:
—Je ne le rêvais donc pas, Simon…?
Simon, en entendant ça, resta bouche ouverte; il faillit en perdre sa praline, et, ne trouvant rien à dire, il exclama:
—Espère! espère!
Prenant l'enfant en toilette de nuit, c'est-à-dire presque nue, dans ses bras, il la descendit au salon. Nous avons vu ce qui s'était passé… Mais le matelot avait répliqué:
—Bon sens! par mon saint patron, pour une fois que je mange la consigne, je la mangerai jusqu'au bout… Et il s'enfonça dans le couloir, pour regagner le vestibule, marchant sur la pointe du pied.
Arrivé devant la porte du salon, il posa l'enfant et lui dit:
—Mamzelle, courez voir maman!
Et brusquement, il ouvrit la porte. Oh! alors, il baissa la tête, relevant les épaules, s'apprêtant à recevoir une bordée d'injures. Rien!
L'enfant, en reconnaissant sa mère, courut se jeter dans ses bras, et pendant deux grandes minutes ce ne fut qu'un bruit de baisers, de sanglots, qu'un balbutiement de mots, de tendresse, d'amour.
—Jeanne! ma fille! ma chérie, ma vie! je meurs!…
Et Pierre, qui les tenait toutes deux embrassées, pleurait…
Le matelot cligna de l'œil en dessous, et, en voyant la scène de bonheur qu'il avait amenée, tout stupéfait, mais heureux, il s'avança, et, ne pouvant résister à ce qu'il éprouvait, il fit une épouvantable grimace; de grosses larmes coulèrent sur ses joues, et il les tamponnait avec de grands coups de manche, des coups à s'écraser le nez… Enfin, succombant sous l'émotion, il tomba à genoux, et, joignant ses larges mains, il s'écria avec des sanglots:
—Ah! monsieur notre Seigneur le bon Dieu, vous, mon saint patron… et vous, Notre-Dame de chez nous, ah! bon Dieu de bon sang! que vous êtes de bonnes gens!… Simon peut mourir… Il les a vus tous heureux…
Alors Pierre releva la tête et dit avec émotion en lui tendant les bras:
—Simon!… Simon!… Allons, viens, mon vieux fidèle…, viens prendre ta part du bonheur auquel tu as contribué. Et après celles de Pierre, les lèvres fraîches de Geneviève se placèrent sur la peau dure du vieux matelot. L'enfant disait:
—Oh! petite mère, c'est gentil d'être revenue… pour longtemps, dis?…
Les grands yeux humides de Geneviève regardèrent Pierre, et celui-ci répondit à l'enfant:
—Petite mère est revenue pour toujours.
A cette heure, Madeleine de Soizé, qui s'était éveillée au bruit, avait entendu la scène; triste, elle était remontée chez elle; elle avait dit tout bas:
—Si cruel qu'il ait été, mon devoir est accompli.
Elle écrivit deux lignes qu'elle mit sous enveloppe à l'adresse de
Pierre. Ces lignes étaient:
«Adieu, je serais de trop. Ma présence rappellerait sans cesse le passé, qui doit être oublié, et je souffrirais trop de voir une femme vous aimer. C'est au couvent que j'irai ensevelir l'amour que je vous ai caché. Pierre, adieu! Je prierai pour votre bonheur à tous.
«Madeleine de Soizé.»
Le lendemain, lorsqu'on s'éveilla dans le pavillon du bord de l'eau, Madeleine était partie… Pierre lut la lettre. Étonné, il hocha la tête et murmura:
—Noble créature!… Et le misérable ne l'avait pas devinée…
Il dit à sa femme et au matelot que, depuis longtemps, Madeleine avait dit que le jour où Geneviève reviendrait, elle partirait; qu'elle avait hâte de vivre dans sa famille. L'animosité de Mme Davenne s'éteignit en apprenant que souvent Madeleine l'avait défendue et avait réclamé le pardon.
Pierre lut avec stupéfaction dans le journal l'épouvantable fin de Fernand et du vieux Rig… Et, vivement impressionné par l'horreur de cette mort, il bénit le sort qui empêchait ainsi un procès scandaleux, dans lequel la haine de Fernand n'aurait pas manqué de le mêler.
Ce que devint Iza, la belle Moldave, ce serait bien long à raconter… Toute la jeunesse élégante et extravagante l'a connue sous le nom d'Iza la Ruine; elle a été rendue presque célèbre par un épouvantable procès. Un jour, peut-être, écrirons-nous cette autre histoire.
FIN DU TOME SECOND
TABLE DES MATIÈRES DU TOME SECOND
Troisième partie
I. La veuve d'un vivant
II. À l'œuvre, Simon!
III. Ce qu'était devenue Mme Davenne
IV. Le rendez-vous
V. Les ahurissements de Simon
VI. Comment Rig écrivait l'histoire
VII. Les rêves dorés de la belle Iza
VIII. La petite Jeanne
IX. Le Calvaire d'une femme
X. Le doute
XI. Deux promenades en voiture
XII. Une révélation
XIII. Désespoir
XIV. Le quart d'heure de Rabelais
XV. La médecine secrète du vieux Rig
XVI. Le plan de Geneviève
XVII. Où le vieux Rig fait un cours pratique de chirurgie
XVIII. Une mère
_____________________________________________ Paris.—Imp. Vve Albouy, 75, avenue d'Italie.