1898

PROLOGUE

I

L'Académie des sciences (de Lyon) et le capitaine Corcoran.

Ce jour-là,—le 29 septembre 1856,—vers trois heures de l'après-midi, l'Académie des sciences de Lyon était en séance et dormait unanimement. Il faut dire, pour l'excuse de messieurs les académiciens, qu'on leur lisait depuis midi le Résumé succinct des travaux du célèbre docteur Maurice Schwartz, de Schwartzhausen, sur l'empreinte que laisse dans la poussière la patte gauche d'une araignée qui n'a pas déjeuné. Du reste, aucun des dormeurs ne s'était rendu sans combat. L'un, avant d'appuyer ses coudes sur la table et sa tête sur ses coudes, avait essayé d'esquisser à la plume le profil d'un sénateur romain, mais le sommeil l'avait surpris au moment où sa main savante traçait les plis de la toge; un autre avait construit un vaisseau de ligne avec une feuille de papier blanc, et le doux ronflement qu'il faisait entendre semblait un vent léger destiné à enfler les voiles du navire. Le président seul, penché en arrière et appuyé sur le dossier de son fauteuil, dormait avec dignité, et,—la main sur la sonnette, comme un soldat sous les armes,—gardait une attitude imposante.

Pendant ce temps, le flot coulait toujours, et M. le docteur Maurice Schwartz, de Schwartzhausen, se perdait en considérations infinies sur l'origine et les conséquences probables de ses découvertes. Tout à coup l'horloge sonna trois coups et tout le monde s'éveilla. Alors le président prit la parole:

«Messieurs, dit-il, les quinze premiers chapitres du beau livre dont nous venons d'entendre la lecture contiennent tant de vérités nouvelles et fécondes, que l'Académie, tout en rendant hommage au génie de M. le docteur Schwartz, ne sera pas fâchée, je crois, de remettre à la semaine prochaine la lecture des quinze chapitres suivants. Par là, chacun de nous aura plus de temps pour creuser et approfondir ce magnifique sujet et pour proposer, s'il y a lieu, ses objections à l'auteur.»

M. Schwartz ayant donné son consentement, on se hâta de remettre la lecture à un autre jour et de parler d'autre chose.

Alors un petit homme se leva, qui avait la barbe et les cheveux blancs, les yeux vifs, le menton pointu, et dont la peau semblait collée sur les os, tant il était maigre et décharné. Il fit signe qu'il allait parler, et tout le monde aussitôt garda le silence, car il était de ceux qu'on écoute et qu'on se garde d'interrompre.

«Messieurs, dit-il, notre très-honorable et très-regretté collègue, M. Delaroche, est mort à Suez le mois dernier, au moment où il allait s'embarquer pour l'Inde, et chercher dans les montagnes des Ghâtes, vers la source du Godavery, le Gouroukaramtâ, premier livre sacré des Indous, antérieur même aux Védas, qu'on dit être caché par les indigènes à la vue des Européens. Cet homme généreux, dont le souvenir restera éternellement cher à tous les amis de la science, se voyant mourir, n'a pas voulu laisser son oeuvre imparfaite. Il a légué cent mille francs à celui qui voudra se charger de la recherche de ce beau livre, dont l'existence, si l'on en croit les dires des brames, ne peut pas être mise en doute. Par son testament il institue votre illustre Académie son exécutrice testamentaire, et vous prie de choisir vous-mêmes le légataire. Ce choix offre d'ailleurs plus d'une difficulté, car le voyageur que vous enverrez dans l'Inde doit être robuste pour résister au climat, courageux pour braver la dent des tigres, la trompe des éléphants et les piéges des brigands indous; il doit même être rusé pour tromper la jalousie des Anglais, car la Société royale asiatique de Calcutta a fait d'inutiles recherches et ne voudrait pas laisser à un Français l'honneur de découvrir le livre sacré. De plus, il faut qu'il connaisse le sanscrit, le parsi et toutes les langues vulgaires ou sacrées de l'Inde. Ce n'est donc pas une petite affaire, et je propose à l'Académie de mettre ce choix au concours.»

Ce qui fut fait sur l'heure, et chacun alla dîner.

Les concurrents se présentèrent en foule et briguèrent les suffrages de l'Académie; mais l'un était faible de complexion, l'autre était ignorant, un troisième ne connaissait des langues orientales que le chinois ou le turcoman, ou le pur japonais. Bref, plusieurs mois s'écoulèrent sans que l'Académie eût fait un choix entre les candidats.

Enfin, le 26 mai 1857, l'Académie étant en séance, on remit au président la carte d'un étranger qui demandait à être admis sur-le-champ.

Sur cette carte était le nom: Le capitaine Corcoran.

«Corcoran! dit le président. Corcoran! Quelqu'un connaît-il ce nom-là?»

Personne ne le connaissait. Mais l'assemblée, qui était curieuse comme toutes les assemblées, voulut voir l'étranger.

La porte s'ouvrit et le capitaine Corcoran parut.

C'était un grand jeune homme de vingt-cinq ans à peine, qui se présenta simplement, sans modestie et sans orgueil. Son visage était blanc et sans barbe. Dans ses yeux, d'un vert de mer, se peignaient la franchise et l'audace. Il était vêtu d'un paletot de laine alpaga, d'une chemise rouge et d'un pantalon de coutil blanc. Les deux bouts de sa cravate, nouée à la colin, pendaient négligemment sur sa poitrine.

«Messieurs, dit-il, j'ai appris que vous étiez dans l'embarras, et je viens vous offrir mes services.

—Dans l'embarras! interrompit le président d'un air hautain, vous vous trompez, monsieur. L'Académie des sciences de Lyon n'est jamais dans l'embarras, non plus qu'aucune autre académie. Je voudrais bien savoir ce qui embarrasse une société savante qui compte parmi ses membres, j'ose le dire,—mettant à part l'homme qui a l'honneur de la présider,—tant de beaux génies, de belles âmes et de nobles coeurs....»

Ici l'orateur fut interrompu par trois salves d'applaudissements.

«Puisqu'il en est ainsi, répliqua Corcoran, et que vous n'avez besoin de personne, j'ai l'honneur de vous saluer.»

Il fit demi-tour à gauche et s'avança vers la porte.

«Eh! monsieur, lui dit le président, que de vivacité! Dites-nous au moins le sujet de votre visite.

—Voici, répondit Corcoran, vous cherchez le Gouroukaramtâ, n'est-ce pas?»

Le président sourit d'un air ironique et bienveillant à la fois.

«Et c'est vous, monsieur, dit-il, qui voulez découvrir ce trésor?

—Oui, c'est moi.

—Vous connaissez les conditions du legs de M. Delaroche, notre savant et regretté confrère?

—Je les connais.

—Vous parlez anglais?

—Comme un professeur d'Oxford.

—Et vous pouvez en donner une preuve sur-le-champ?

Yes sir, dit Corcoran. You are a stupid fellow. Voulez-vous quelque autre échantillon de ma science?

—Non, non, se hâta de dire le président, qui n'avait de sa vie entendu parler la langue de Shakspeare, excepté au théâtre du Palais-Royal. C'est fort bien, cher monsieur.... Et vous connaissez aussi le sanscrit, je suppose?

—Quelqu'un de vous, messieurs, serait-il assez bon pour demander un volume de Baghavatâ Pouranâ? J'aurai l'honneur de l'expliquer à livre ouvert.

—Oh! oh! dit le président. Et le parsi? et l'indoustani?»

Corcoran haussa les épaules.

«Un jeu d'enfant!» dit-il.

Et tout de suite, sans hésiter, il commença dans une langue inconnue un discours qui dura dix minutes. Toute l'assemblée le regardait avec étonnement.

Quand il eut fini de parler:

«Savez-vous, dit-il, ce que j'ai eu l'honneur de vous raconter là?

—Par la planète que M. Le Verrier a découverte! répondit le président, je n'en sais pas le premier mot.

—Eh bien! dit Corcoran, c'est de l'indoustani. C'est ainsi qu'on parle à Kachmyr, dans le Nepâl, le royaume de Lahore, le Moultan, l'Aoude, le Bengale, le Dekkan, le Carnate, le Malabar, le Gandouna, le Travancor, le Coïmbetour, le Maissour, le pays des Sikhs, le Sindhia, le Djeypour, l'Odeypour, le Djesselmire, le Bikanir, le Baroda, le Banswara, le Noanagar, l'Holkar, le Bopal, le Baitpour, le Dolpour, le Satarah et tout le long de la côte de Coromandel.

—Très-bien! monsieur. Très-bien! s'écria le président. Il ne nous reste plus qu'une question à vous faire. Excusez mon indiscrétion. Nous sommes chargés, par le testament de notre regrettable ami, d'une si lourde responsabilité, que nous ne saurions trop....

—Bon! dit Corcoran. Parlez librement, mais vite, car Louison m'attend.

—Louison! reprit le président avec dignité. Qui est cette jeune personne?

—C'est une amie qui me suit dans tous mes voyages.»

A ces mots, on entendit un bruit de pas précipités dans la salle voisine. Puis une porte fut fermée avec un grand fracas.

«Qu'est cela? demanda le président.

—C'est Louison qui s'impatiente.

—Eh bien, qu'elle attende, continua le président. Notre Académie n'est pas, je suppose, aux ordres de Mme ou Mlle Louison.

—Comme il vous plaira,» dit Corcoran.

Et, prenant un fauteuil que personne n'avait eu la politesse de lui offrir, il s'assit, commodément appuyé pour écouter le discours de l'académicien.

Or, le savant homme était fort en peine pour trouver un exorde, car on avait oublié de mettre sur la table de l'eau et du sucre, et chacun sait que le sucre et l'eau sont les deux mamelles de l'éloquence. Pour réparer cet oubli impardonnable, il tira le cordon de la sonnette.

Mais personne ne parut.

«Ce garçon de salle est bien négligent, dit-il enfin; je le ferai renvoyer.»

Et il sonna deux fois, trois fois, cinq fois, mais toujours inutilement.

«Monsieur, dit Corcoran qui eut pitié de son martyre, ne sonnez plus. Ce garçon se sera pris de querelle avec Louison et aura quitté la salle.

—Avec Louison! s'écria le président. Mais cette jeune personne est donc d'un bien mauvais caractère?

—Non. Pas trop mauvais. Mais il faut savoir la prendre. Il aura voulu la brusquer. Elle est si jeune, elle se sera emportée, probablement.

—Si jeune! Quel âge a donc Mlle Louison?

—Cinq ans tout au plus, dit Corcoran.

—Oh! à cet âge-là, il est facile d'en venir à bout.

—Je ne sais pas. Elle égratigne quelquefois, elle mord....

—Mais, monsieur, dit le président, il n'y a qu'à la transporter dans une autre salle.

—C'est difficile, répliqua Corcoran. Louison est volontaire; elle n'est pas habituée à se voir contrariée. Elle est née sous les tropiques, et ce climat brûlant a excité encore l'ardeur naturelle de son tempérament....

—Voyons, dit le président, c'est assez causer de Mlle Louison. L'Académie a quelque chose de plus important à faire. Je reviens à notre interrogatoire. Vous êtes d'une santé robuste, monsieur?

—Je le suppose, répliqua Corcoran. J'ai eu deux fois le choléra, une fois la fièvre jaune, et me voilà. J'ai mes trente-deux dents, et quant à mes cheveux, touchez vous-même et voyez s'ils ressemblent à une perruque.

—C'est bien. Et vous êtes vigoureux, j'espère?

—Euh! dit Corcoran, un peu moins que mon défunt père, mais assez pour ma consommation journalière.»

En même temps, il regarda autour de lui, et, voyant que la fenêtre était scellée de gros barreaux de fer, il prit d'une main l'un des barreaux et, sans effort apparent, il le tordit comme un bâton de cire rouge ramolli par le feu.

«Diable! voilà un vigoureux gaillard, s'écria un des académiciens.

—Oh! répliqua Corcoran d'un air tranquille ceci n'est rien. Mais si vous me montrez un canon de 36, je m'engagerai volontiers à le porter sur la montagne de Fourvières.»

L'admiration des assistants commençait à devenir de l'épouvante.

«Et, continua le président, vous avez vu le feu, je suppose?

—Une douzaine de fois, dit Corcoran. Pas davantage. Dans les mers de la Chine et de Bornéo, vous savez, un capitaine marchand doit toujours avoir quelques caronades à bord pour se défendre des pirates.

—Vous avez tué des pirates?

—A mon corps défendant, répliqua le marin, et deux ou trois cents tout au plus. Oh! je n'étais pas seul à la besogne, et sur ce nombre, je n'en ai guère tué plus de vingt-cinq ou trente pour ma part. Mes matelots ont fait le reste.»

A ce moment, la séance fut interrompue.

On entendit dans la salle voisine le bruit d'une et de plusieurs chaises, qu'une personne inconnue venait de renverser.

«C'est insupportable! s'écria le président. Il faut voir ce que c'est.

—Quand je vous disais qu'il ne fallait pas impatienter Louison! dit Corcoran. Voulez-vous que je l'amène ici pour la calmer? Elle ne peut pas vivre sans moi.

—Monsieur, répliqua assez aigrement un académicien, quand on a chez soi un enfant morveux, on le mouche; ou quinteux, on le corrige; ou criard, on le met au lit; mais on ne l'amène pas dans l'antichambre d'une société savante!

—Vous n'avez plus de questions à faire? demanda Corcoran sans s'émouvoir.

—Pardon! une encore, monsieur, dit le président en raffermissant sur son nez ses lunettes d'or avec l'index de la main droite. Êtes-vous?... voyons, vous êtes brave, fort et bien portant, cela se voit. Vous êtes savant, et vous nous l'avez prouvé en nous parlant couramment l'indoustani, qu'aucun de nous ne comprend; mais, voyons, êtes-vous.... comment dirai-je?... fin et rusé, car vous savez qu'il faut l'être pour voyager chez ces peuples perfides et cruels. Et, quelque désir que l'Académie ait de vous décerner le prix proposé par notre illustre ami Delaroche, quelque passion qu'elle ait de retrouver le fameux Gouroukaramtâ que les Anglais ont cherché vainement dans toute la presqu'île de l'Inde, cependant nous nous ferions un cas de conscience d'exposer une vie aussi précieuse que la vôtre, et....

—Si je suis ou non rusé, interrompit Corcoran, je l'ignore. Mais je sais que mon crâne étant celui d'un Breton de Saint-Malo, et les poignets qui pendent au bout de mes deux bras étant d'une rare pesanteur, et mon revolver étant de bonne fabrique, et mon dirk écossais étant d'une trempe sans pareille, je n'ai encore vu nul être vivant qui ait mis impunément la main sur moi. C'est aux poltrons d'être rusés. Dans la famille des Corcoran, on fait son trou devant soi, comme un boulet de canon, et l'on passe.

—Mais, dit encore le président, quel est donc cet affreux vacarme? C'est encore, je suppose, Mlle Louison qui s'amuse? Allez la calmer un instant, monsieur, ou la menacer du fouet, car on n'y peut plus tenir.

—Ici, Louison, ici!» s'écria Corcoran sans quitter son fauteuil.

A cet appel, la porte s'ouvrit comme enfoncée par une catapulte, et l'on vit apparaître un tigre royal d'une grandeur et d'une beauté extraordinaires. D'un bond, l'animal s'élança par-dessus la tête des académiciens et vint tomber aux pieds du capitaine Corcoran.

«Eh bien! Louison, eh bien! ma chère! dit le capitaine, vous faites du bruit dans l'antichambre, vous dérangez la société! C'est fort mal; couchez-vous! Si vous continuez, je ne vous mènerai plus dans le monde.»

Cette menace parut causer une terrible frayeur à Louison.

II

Comment l'Académie des sciences (de Lyon)
fit connaissance avec Louison.

Mais quelle que fût l'émotion de Louison lorsque le capitaine Corcoran l'eut menacée de ne plus la conduire dans le monde, à coup sûr cette émotion n'approchait pas de celle dont furent saisis les membres de l'illustre Académie des sciences (de Lyon). Et si l'on veut bien réfléchir que leur profession habituelle étant d'être savants et non de jongler avec les tigres du Bengale, peut-être ne leur saura-t-on pas mauvais gré d'avoir eu leur part de faiblesse humaine.

Leur première pensée fut de regarder du côté de la porte et de se précipiter dans la salle voisine, d'où ils comptaient gagner l'antichambre qui aboutit à un bel escalier par où l'on descend dans la rue.

Là, il ne leur serait pas difficile de gagner du terrain, car un bon fantassin, lorsqu'il ne porte sur son dos ni vivres ni bagages, peut faire aisément douze kilomètres à l'heure.

Or, l'académicien le plus éloigné de son domicile n'avait guère plus d'un kilomètre ou deux à mesurer avant d'arriver au but, c'est-à-dire au coin de sa cheminée. Il avait donc de grandes chances d'échapper en quelques minutes à la société de Louison.

Quelque long que semble ce raisonnement lorsqu'on l'écrit sur le papier, il fut fait avec une rapidité si grande et si unanime, qu'en un clin d'oeil tous les académiciens se levèrent et voulurent prendre la fuite.

Le président lui-même, bien qu'en toute circonstance il dût donner l'exemple, et qu'en celle-ci il eût montré tout le zèle imaginable, n'arriva pourtant que le dix-neuvième à la porte d'entrée brisée par le choc de Louison.

Mais personne ne s'avisa de franchir le seuil. Louison, qui s'ennuyait d'être enfermée, devina leur dessein, et voulut, elle aussi, prendre l'air.

En un clin d'oeil et d'un bond elle passa pour la deuxième fois par-dessus leurs têtes et tomba justement devant M. le secrétaire perpétuel, qui se hâtait de sortir le premier. Cet homme vénérable fit un pas en arrière, et en aurait fait volontiers plusieurs autres, si les pieds de ceux qui le suivaient n'avaient été un obstacle insurmontable.

A la vérité, quand on vit que Louison servait d'avant-garde, tout le monde se hâta de reculer, et le secrétaire perpétuel fut dégagé. Sa perruque seule eut quelques faux plis.

Cependant Louison, toute joyeuse, avait pris le grand trot et se promenait dans la salle d'attente comme un jeune lévrier qui va partir pour la chasse. Elle regardait les académiciens avec des yeux vifs et pleins de malice, et paraissait attendre les ordres du capitaine Corcoran.

L'Académie fut fort indécise. Sortir n'était pas sûr à cause des caprices de Louison. Rester était moins sûr encore.

On se groupait, on se pelotonnait dans un coin de la salle. On entassait fauteuils sur fauteuils pour former une barricade.

Enfin le président, qui était un homme sage, ainsi qu'on a pu en juger par ses discours, émit tout haut l'avis que le capitaine Corcoran ferait honneur et plaisir à tous les membres présents de l'honorable assemblée, s'il consentait à «filer par le chemin le plus direct et le plus court.»

Bien que le mot filer ne fût pas très-parlementaire, Corcoran ne s'en offensa point, sachant bien qu'il est des minutes où l'on n'a pas le temps de choisir ses mots.

«Messieurs, dit-il, je regrette bien vivement que....

—Ne regrettez rien, au nom de Dieu! et partez! s'écria le secrétaire perpétuel. Je ne sais ce que votre Louison regarde en moi, mais elle me donne froid dans le dos.»

Effectivement, Louison était fort intriguée. Dans la confusion de la mêlée, M. le secrétaire avait, sans y prendre garde, laisser glisser sa perruque sur son épaule droite; de sorte que le crâne paraissait tout nu aux yeux de Louison, et ce spectacle nouveau l'étonnait beaucoup.

Corcoran s'en aperçut, et, sans dire un mot, il montra le chemin à Louison et s'avança vers la seconde porte d'entrée.

Mais cette porte était solidement barricadée en dehors. Et, pour comble de malheur, comme elle était en bronze, Corcoran lui-même n'aurait pu l'ébranler. Cependant il fit un effort et donna un tel coup d'épaule, que la porte et la muraille tremblèrent et que la maison tout entière en parut ébranlée. Il allait en donner un second, mais le président l'arrêta.

«Ce serait bien pire, dit-il, si vous faisiez tomber la maison sur nos têtes.

—Que faire? dit alors le capitaine.... Ah! je vois un moyen.... Nous allons passer par la fenêtre, Louison et moi.»

Le président eut un mouvement de générosité.

«Capitaine, dit-il, prenez garde. D'abord, il faut desceller les barreaux de fer. De plus, il y a trente pieds depuis la fenêtre jusqu'au pavé de la rue. Vous aller vous casser le cou. Quant à votre vilain animal....

—Chut! répondit Corcoran. Ne dites pas de mal de Louison. Elle est très-susceptible. Elle se fâcherait.... Quant aux barreaux, c'est peu de chose.»

Et, en effet, il en arracha trois presque sans effort apparent.

«Maintenant, ajouta-t-il, on peut passer.»

A vrai dire, l'Académie était partagée entre la crainte de le voir se casser le cou et le plaisir de dire adieu à Louison.

Corcoran s'assit sur la fenêtre et se disposa à descendre dans la rue en s'aidant des sculptures et des saillies de la muraille. Mais, tout à coup, le président le rappela.

«Eh! dit-il, capitaine, est-ce que vous allez nous laisser seuls avec Louison?

—Ma foi! répliqua Corcoran, il faut bien que quelqu'un passe le premier, et jamais Louison ne sautera si je ne lui donne pas l'exemple.

—Oui, reprit le président; mais si, quand vous serez descendu, Louison refuse de sauter?

—Ah! si le ciel tombait, répliqua Corcoran, bien des allouettes seraient prises. Une dernière fois, faut-il descendre, oui ou non?

—Faites descendre Louison d'abord, dit le président.

—C'est juste! reprit Corcoran. Mais si je prends Louison par la peau du cou et si je la jette par la fenêtre, Louison, qui est fantasque, ne m'attendra pas, et se mettra à courir dans les rues, et dévorera peut-être dix ou douze personnes avant que j'aie pu venir à leur secours. Vous ne connaissez pas l'appétit de Louison! Et justement il est quatre heures, et elle n'a pas fait son lunch. Car elle fait son lunch tous les jours à une heure après-midi, comme la reine Victoria. Sabre et mitraille! elle n'a pas pris son lunch aujourd'hui! Ah! maudite étourderie!»

Au mot de lunch, les yeux de Louison étincelèrent de plaisir.

Elle regarda l'un des académiciens, brave homme, bien portant, gros, gras, frais et rose, ouvrit et ferma deux ou trois fois les mâchoires et fit claquer sa langue d'un air de satisfaction. De l'académicien, son regard se porta sur Corcoran. Elle paraissait lui demander si le moment était venu de luncher. L'académicien vit ces deux regards et pâlit.

«Allons, dit Corcoran, je reste.... Et toi, ma belle, ajouta-t-il en caressant Louison, tiens-toi tranquille. Si tu ne lunches pas aujourd'hui, tu luncheras demain, parbleu! Il ne faut pas être sur sa bouche.»

Ici Louison gronda légèrement.

«Silence, mademoiselle, dit Corcoran en levant sa cravache. Silence ou vous aurez affaire à Sifflante!»

Est-ce le discours du capitaine? est-ce la vue de Sifflante qui calma la tigresse? Elle se coucha à plat ventre en frottant sa belle tête contre la jambe de son ami en imitant le ron ron des chats.

«Messieurs, dit le président, je vous invite à vous rasseoir. Si la porte est fermée et barricadée c'est sans doute parce que le portier est allé chercher du secours. Prenons patience en l'attendant, et si vous voulez, pour ne pas perdre de temps, examinons sur-le-champ le beau travail de notre savant confrère M. Crochet sur l'origine et la formation de la langue mandchoue.

—Il s'agit bien de mandchou, interrompit en grognant un des académiciens. Je donnerais le mandchou, tous ses composés, tous ses dérivés, et par-dessus le marché le japonais et le thibétain, pour me chauffer à l'heure qu'il est les pieds au coin de mon feu. A-t-on jamais vu un coquin de portier comme celui-là? Brigand! je lui casserai ma canne sur les épaules!

—Je crois, suggéra le secrétaire perpétuel, que l'honorable assemblée ne jouit pas tout à fait du calme moral qui est si propre à favoriser les investigations de la science, en sorte qu'il paraîtra peut-être convenable de remettre à un autre jour l'affaire des Mandchous. En revanche, s'il plaisait au capitaine de nous raconter par suite de quelles aventures nous nous trouvons aujourd'hui face à face avec Mlle Louison....

—Oui, reprit le président, capitaine, racontez-nous vos aventures et surtout l'histoire de votre jeune amie.»

Corcoran s'inclina d'un air respectueux et commença son discours en ces termes:

III

D'un tigre, d'un crocodile et du capitaine Corcoran.

«Peut-être avez-vous entendu parler, messieurs, du célèbre Robert Surcouf, de Saint-Malo. Son père était le propre neveu du beau-frère de mon bisaïeul. Le très-illustre et très-savant Yves Quaterquem[1], aujourd'hui membre de l'Institut de Paris, et qui a découvert, comme chacun sait, le moyen de diriger les ballons, est mon cousin germain. Mon grand-oncle Alain Corcoran, surnommé Barberousse était au collége en même temps que feu M. le vicomte François de Chateaubriand, et eut l'honneur, le 23 juin 1782, d'appliquer son poing fermé sur l'oeil du vicomte, pendant la récréation, entre quatre heures et demie et cinq heures de l'après-midi. Vous voyez, messieurs, que je suis de bonne maison, et que les Corcoran peuvent lever haut la tête et regarder le soleil en face.

Note 1: [(retour) ]

Voir les Amours de Quaterquem.

De moi-même j'ai peu de chose à dire. Je suis né une ligne de pêche à la main. Je montais seul dans la barque de mon père à l'âge où les autres enfants connaissent à peine l'alphabet, et quand mon père eut péri en portant secours à un bateau pêcheur en détresse, je m'embarquai sur la Chaste Suzanne, de Saint-Malo, qui allait pêcher la baleine vers le détroit de Behring; après trois ans de courses vers le pôle nord et le pôle sud, je passai de la Chaste Suzanne sur la Belle-Émilie, de la Belle-Émilie sur le Fier-Artaban et du Fier-Artaban sur le Fils de la Tempête, un brick ailé qui file ses dix-huit noeuds à l'heure, toutes voiles dehors.

—Monsieur, interrompit le secrétaire perpétuel de l'Académie, vous nous avez promis l'histoire de Louison.

—Prenez patience, répliqua Corcoran, la voici.»

Mais un bruit lointain de tambours lui coupa la parole. On battait le rappel.

—Qu'est ceci? demanda le président avec inquiétude.

—Je devine, répondit Corcoran. C'est le portier effrayé qui a barricadé la porte et qui est allé demander du secours au poste voisin. Poltron, va!

—Parbleu! dit un académicien, il aurait bien mieux fait de laisser la porte ouverte. Je ne perdrais pas mon temps à écouter l'histoire de Louison.

—Attention! dit le capitaine. Voici qui devient sérieux. On sonne le tocsin.»

Effectivement le tocsin retentit au clocher le plus voisin, et se communiqua bientôt à tous les autres avec la rapidité de la flamme poussée par le vent.

«Bombes et mitraille! dit en riant le capitaine. L'affaire sera chaude, ma pauvre Louison, car je vois qu'on va t'assiéger comme une place forte....»

Pour revenir à mon histoire, messieurs, c'était vers la fin de l'année de 1853, j'avais fait construire le Fils de la Tempête à Saint-Nazaire, et je venais de décharger dans le port de Batavia sept ou huit cents barriques de vin de Bordeaux. L'affaire était bonne. Donc, content de moi, de mon prochain, de la divine Providence et de l'état de mes affaires, je résolus un jour de prendre un plaisir qu'on n'a pas souvent sur mer: c'est celui de la chasse au tigre.

Vous n'ignorez pas, messieurs, que le tigre, qui est, d'ailleurs, le plus bel animal de la création,—regardez Louison,—a reçu malheureusement du ciel un appétit extraordinaire. Il aime le boeuf, l'hippopotame, la perdrix, le lièvre; mais ce qu'il préfère à tout, c'est le singe, à cause de sa ressemblance avec l'homme; et l'homme, à cause de sa supériorité sur le singe. De plus, il est délicat, il ne mange jamais deux fois du même morceau, et par exemple, si Louison avait dévoré à déjeuner une épaule de M. le secrétaire perpétuel, rien ne pourrait l'obliger à goûter de l'autre épaule à l'heure du lunch. Elle est friande comme un chat d'évêque. (Ici le secrétaire fit la grimace.)

«Mon Dieu, monsieur, continua Corcoran, je sais bien que Louison aurait tort, et que les deux épaules se valent: mais c'est son caractère; on ne se refait pas.»

Je partis de Batavia, portant mon fusil sur l'épaule, et chaussé de grandes bottes comme un Parisien qui va chercher un lièvre dans la plaine Saint-Denis. Mon armateur, M. Cornélius Van Crittenden, voulait me faire accompagner par deux Malais chargés de dépister le tigre et de se faire manger à ma place, si par hasard le tigre était plus habile que moi. Vous entendez bien que moi, René Corcoran, dont le bisaïeul était l'oncle du père de Robert Surcouf, je me mis à rire en entendant cette proposition. On est Malouin, ou l'on n'est pas Malouin, n'est-ce pas? Or, je suis Malouin, et, de mémoire d'homme, on n'a jamais entendu parler d'un Malouin mangé par un tigre. Du reste, la réciproque est vraie, et l'on ne sert pas souvent de tigres sur la table des Malouins.

Cependant, comme, après tout, il me fallait des aides pour transporter ma tente et mes provisions, les deux Malais me suivirent, conduisant un chariot.

Je rencontrai d'abord, à quelques lieues de Batavia, une rivière assez profonde qui traversait la forêt des singes, aussi grande et plus peuplée d'animaux carnassiers que le département même de la Seine. C'est dans ces épais fourrés qu'on trouve le lion, le tigre, le boa constrictor, la panthère et le caïman, les plus féroces de toutes les bêtes de la création,—l'homme seul excepté, qui tue sans besoin et pour le plaisir de tuer.

Dès qu'il fut dix heures du matin, la chaleur devint si forte, que les Malais eux-mêmes, accoutumés pourtant à leur propre climat, demandèrent grâce et se couchèrent à l'ombre. Pour moi, je m'étendis dans le chariot, la main sur ma carabine, car je craignais quelque surprise, et dormis profondément.

Un spectacle étrange m'attendait au réveil.

La rivière sur le bord de laquelle j'avais établi mon campement était appelée Mackintosh, du nom d'un jeune Écossais qui était venu chercher fortune à Batavia. Un jour, comme il la remontait en bateau avec quelques amis, un coup de vent jeta son chapeau dans la rivière. Mackintosh étendit le bras pour le ressaisir, mais au moment où il le touchait, une gueule effroyable et qui semblait appartenir à quelque tronc d'arbre flottant sur l'eau se referma sur sa main, la saisit et l'entraîna au fond de l'eau.

Cette gueule était celle d'un caïman qui n'avait pas déjeuné.

On fit d'inutiles efforts pour repêcher Mackintosh et pour le venger; mais la Providence se chargea de châtier le meurtrier.

La longue-vue de l'Écossais pendait en bandoulière sur sa poitrine. Soit que le caïman fut trop vorace ou trop affamé pour bien distinguer ce qu'il avalait, la longue-vue de Mackintosh se mit, à ce qu'il paraît, en travers du gosier de l'amphibie, de manière qu'il ne put ni avaler tout à fait cet infortuné jeune homme, ni remonter du fond de l'eau à la surface pour respirer plus à l'aise, et qu'il mourut victime de sa gloutonnerie. On le retrouva quelques jours après noyé, étendu sur le rivage, et n'ayant pas lâché Mackintosh.

«Monsieur, interrompit le président de l'Académie, il me semble que vous vous écartez sensiblement de votre sujet; vous nous aviez promis de nous donner l'histoire de Louison et non pas celle de la longue-vue de monsieur Mackintosh.

—Monsieur le président, répliqua Corcoran avec déférence, je reviens à Louison.»

Il était donc à peu près deux heures de l'après-midi lorsque je fus éveillé tout à coup par des cris horribles. Je me mets sur mon séant, j'arme ma carabine, et j'attends avec patience l'ennemi.

Ces cris étaient poussés par mes deux Malais, qui accouraient tout effrayés, pour chercher un asile sur le chariot.

«Maître! maître! dit l'un des deux, voici le seigneur qui s'avance! Prenez garde!

—Quel seigneur? dis-je.

—Le seigneur tigre!

—Eh bien, il m'épargnera la moitié du chemin. Voyons donc ce terrible seigneur!»

Tout en parlant, je sautai à terre et j'allai à la rencontre de l'ennemi. On ne le voyait pas encore, mais on pouvait deviner son approche à la frayeur et à la fuite de tous les autres animaux. Les singes se hâtaient de remonter sur les arbres, et du haut de ces observatoires, lui faisaient des grimaces pour le braver. Quelques-uns même, plus hardis, lui jetaient à la tête des noix de cocos. Pour moi, je ne devinai la direction dans laquelle il marchait qu'au bruit des feuilles qu'il foulait et froissait sous ses pieds. Peu à peu, ce bruit se rapprocha de moi, et comme le chemin était à peine assez large pour laisser passer deux chariots, je commençai à craindre de l'apercevoir trop tard, et de n'avoir pas le temps de l'ajuster, car l'épaisseur du fourré le cachait entièrement.

Heureusement, je reconnus bientôt qu'il devait passer près de moi, mais sans me voir, et qu'il allait tout simplement boire dans la rivière.

Enfin je l'aperçus, mais seulement de profil. Sa gueule était ensanglantée; il avait l'air satisfait et les jambes écartées, comme un rentier qui va fumer son cigare sur le boulevard des Italiens après un bon déjeuner.

A dix pas de moi, le bruit sec du chien de ma carabine que j'armais parut lui causer quelque inquiétude. Il tourna la tête à demi, m'aperçut à travers un buisson qui nous séparait et s'arrêta pour réfléchir.

Je le suivais de l'oeil; mais pour le tuer d'un coup, il aurait fallu l'ajuster au front ou au coeur et il s'était posé de trois quarts, comme un tigre de qualité qui fait faire son portrait par le photographe.

Quoi qu'il en soit, la divine Providence m'épargna ce jour-là un meurtre déplorable; car ce tigre, ou plutôt cette tigresse, n'était autre que ma belle et charmante amie, cette douce Louison que vous voyez et qui nous écoute d'une oreille si attentive.

Louison (je puis bien à présent lui donner ce nom) avait déjeuné, comme je vous l'ai dit, et ce fut un grand bonheur pour moi et pour elle. Elle ne pensait qu'à digérer en paix. Aussi, après m'avoir regardé obliquement pendant quelques secondes.... tenez, à peu près comme elle regarde à présent le secrétaire perpétuel....

(Ici le secrétaire changea de place et alla s'asseoir derrière le président.)

Elle continua lentement son chemin et s'avança vers la rivière qui coulait à quelques pas de là.

Tout à coup je vis un curieux spectacle. Louison, qui marchait jusque-là d'un air indifférent et superbe, ralentit tout à coup son pas, et, allongeant son beau corps, si long déjà, elle s'avança, en rasant le sol et prenant les plus grandes précautions pour n'être ni vue ni entendue, auprès d'un large et long tronc d'arbre qui était étendu sur le sable, au bord de la rivière Mackintosh.

Je marchais derrière elle, la carabine à l'épaule, toujours prêt à tirer, attendant une occasion favorable.

Mais je fus bien étonné. En approchant du tronc d'arbre, je vis qu'il avait des pattes et des écailles qui brillaient au soleil; les yeux étaient fermés et la gueule était ouverte.

C'était un crocodile qui dormait sur le sable, au soleil, comme un juste. Aucun rêve ne troublait ce tranquille sommeil. Il ronflait paisiblement, comme ronflent les crocodiles qui n'ont pas de mauvaise action sur la conscience.

Ce sommeil, cette pose pleine de grâce et d'abandon, je ne sais quoi encore, probablement quelque inspiration de l'esprit malin, tout parut tenter Louison. Je vis ses lèvres s'écarter. Elle riait comme un jeune polisson qui va jouer un bon tour à son maître d'école.

Elle avança doucement la patte et l'enfonça tout entière dans la gueule du crocodile. Elle essayait d'arracher la langue du dormeur pour la manger en guise de dessert, car Louison est très-friande; c'est le défaut de son sexe et de son âge.

Mais elle fut bien sévèrement punie de sa mauvaise pensée.

Elle n'eut pas plutôt touché la langue du crocodile, que la gueule de celui-ci se referma. Il ouvrit les yeux,—de grands yeux couleur vert de mer, que je vois encore,—et regarda Louison d'un air de surprise, de colère et de douleur qu'il est impossible de peindre.

De son côté, Louison n'était pas à la noce. La pauvre chérie se débattait comme un diable entre les dents aiguës du crocodile. Heureusement, elle serrait si fort la langue de celui-ci avec ses griffes, que le malheureux n'osait user de toutes ses forces et lui couper la patte, comme il l'aurait fait aisément si sa langue avait été libre.

Jusque-là le combat était égal, et je ne savais pour qui faire des voeux, car enfin l'intention de Louison n'était pas bonne, et sa plaisanterie était fort désagréable pour son adversaire; mais Louison était si belle! Elle avait tant de grâces dans les formes, tant de souplesse dans les membres, tant de variété dans les mouvements! Elle ressemblait à une jeune chatte, à peine en sevrage, qui joue au soleil sous les yeux de sa mère.

Mais, hélas! ce n'était pas pour jouer qu'elle se tordait sur le sable en poussant des cris rauques qui faisaient retentir la forêt. Les singes, perchés en sûreté sur les cocotiers, regardaient en riant ce terrible combat. Les babouins montraient Louison aux macaques et lui faisaient, le petit doigt posé sur le nez et la main déployée en éventail, le geste moqueur des gamins de Paris. L'un d'eux même, plus hardi que les autres, descendit de branche en branche jusqu'à six ou sept pieds de terre, et là, se suspendant par la queue, il osa du bout de ses ongles gratter légèrement le mufle de la redoutable tigresse. A cette plaisanterie, tous les babouins poussèrent de grands éclats de rire; mais Louison fit un geste si prompt et si menaçant, que le jeune babouin qui l'avait essayée n'osa pas la recommencer, et se tint pour très-heureux d'avoir échappé aux dents meurtrières de son ennemie.

Cependant le crocodile entraînait la pauvre tigresse dans la rivière. Elle leva les yeux au ciel, comme pour implorer sa pitié ou le prendre à témoin de son martyre, et les abaissa sur moi par hasard.

Quels beaux yeux! Quel mélancolique et doux regard où se peignaient toutes les angoisses de la mort! Pauvre Louison!

Au même instant le crocodile plongea, entraînant Louison sous l'eau. A cette vue je me décidai.

Le bouillonnement de la rivière indiquait les efforts de Louison pour se dégager. J'attendis pendant une demi-minute, la carabine à l'épaule, le doigt sur la détente, l'oeil fixe.

Heureusement, Louison, qui est un animal, si vous voulez, mais qui n'est pas une bête, s'était dans son désespoir accrochée fortement à un tronc d'arbre qui pendait sur le bord de l'eau.

Cette précaution lui sauva la vie.

A force de se débattre, elle parvint à élever sa tête au-dessus de la rivière et à se tirer par là du danger le plus pressant, celui de se noyer.

Peu à peu le crocodile lui-même sentit le besoin de respirer, et, moitié de gré, moitié de force, revint avec elle au rivage.

C'est là que je l'attendais. En un clin d'oeil son sort fut décidé. L'ajuster, tirer mon coup de carabine, lui envoyer une balle dans l'oeil gauche et lui briser le crâne, ce fut l'affaire de deux secondes. Le malheureux ouvrit la gueule et voulut gémir. Il battit le sable de ses quatre pieds et expira.

La tigresse, plus prompte encore que moi, avait déjà retiré de la gueule de son ennemi sa patte à demi déchirée.

Son premier mouvement, je dois le dire, ne fut pas un témoignage de confiance ou de reconnaissance. Peut-être pensait-elle avoir plus à craindre de moi que du crocodile. Elle essaya d'abord de fuir; mais la pauvre bête, réduite à trois pattes et presque estropiée de la quatrième, ne pouvait aller bien loin. Au bout de dix pas, je l'atteignis.

Je vous avouerai, messieurs, que je me sentais déjà beaucoup d'amitié pour elle. D'abord je lui avais rendu un grand service, et vous savez qu'on s'attache bien plus à ses amis par les services qu'on leur rend que par ceux qu'on reçoit d'eux. De plus, elle me paraissait d'un très-bon caractère, car la plaisanterie même qu'elle avait voulu faire au crocodile indiquait un naturel porté à la joie; or, la joie, vous le savez, messieurs, quand elle n'est pas feinte, est le symptôme d'un bon coeur et d'une bonne conscience.

Enfin j'étais seul, en pays étranger, à cinq mille lieues de Saint-Malo, sans amis, sans parents, sans famille. Il me sembla que la société d'un ami qui me devrait la vie,—cet ami eût-il quatre pattes, des griffes redoutables et des dents terribles,—vaudrait toujours mieux que rien.

Avais-je tort?

Non, messieurs. Et la suite l'a bien prouvé.

Mais, pour ne pas anticiper sur mon histoire, je dois dire que Louison ne me parut pas avoir besoin d'un ami autant que moi.

Quand je m'approchai d'elle, je la vis, ne pouvant se soutenir qu'avec peine sur trois pattes, se coucher sur le dos, et là, attendre mon attaque en désespérée. Elle poussait le cri rauque qui lui est habituel quand elle se met en colère, elle grinçait des dents, elle me montrait ses griffes et semblait prête à me dévorer, ou tout au moins à vendre chèrement sa vie.

Mais je sais apprivoiser les êtres les plus féroces.

Je m'avançai donc d'un air paisible. Je déposai ma carabine sur le sable, à portée de la main, je me penchai sur la tigresse, et je lui caressai doucement la tête comme à un enfant.

D'abord elle me regarda obliquement, comme pour m'interroger. Mais quand elle vit que mes intentions étaient bonnes, elle se remit sur le ventre, lécha doucement ma main, et d'un air triste me présenta sa patte malade. Je sentis à mon tour tout le prix de cette marque de confiance, et je regardai cette patte avec soin. Rien n'était brisé. Les dents du crocodile n'avaient même pas pénétré fort avant, à cause de la manière dont Louison lui serrait la langue.

Je me contentai de laver la plaie avec soin. Je tirai de ma carnassière un flacon d'alcali dont je versai une ou deux gouttes sur la blessure, et je fis signe à Louison de me suivre.

Soit reconnaissance, soit désir d'être pansée avec soin, elle se laissa conduire et me suivit jusqu'au chariot, où les deux Malais qui m'accompagnaient faillirent mourir de peur en l'apercevant. Ils sautèrent à bas du chariot et rien ne put les décider à y remonter.

Le jour suivant nous retournâmes à Batavia. Cornélius van Crittenden fut bien étonné de me voir arriver avec ma nouvelle amie, à qui j'avais donné tout de suite le nom de Louison, et qui me suivait dans les rues comme un jeune chien.

Huit jours après je levai l'ancre, emmenant la tigresse, qui n'a jamais cessé de me tenir fidèle compagnie. Une nuit même, dans les parages de Bornéo, elle m'a sauvé la vie.

Mon brick fut surpris par un temps calme à trois lieues de l'île. Vers minuit, comme mon équipage, composé de douze hommes seulement, s'était endormi, une centaine de pirates malais monta tout à coup à bord et jeta dans la mer le matelot qui tenait le gouvernail.

Ce meurtre fut commis si promptement, que personne n'entendit le moindre bruit et ne put défendre le malheureux matelot.

De là on courut à la porte de ma chambre pour l'enfoncer. Mais Louison dormait à l'intérieur, au pied de mon lit.

Elle s'éveille au bruit, et commence à grogner d'une manière terrible.

En deux secondes je fus debout, un pistolet dans chaque main, ma hache d'abordage entre les dents.

Au même instant, les pirates enfoncent la porte et se précipitent dans ma cabine. Le premier qui s'avança eut la cervelle brisée d'un coup de pistolet. Le second tomba frappé d'une balle. Le troisième fut jeté à terre par Louison, qui, d'un coup de dent, lui brisa la nuque.

Je fendis la tête au quatrième d'un coup de hache, et je montai sur le pont en appelant mes matelots à l'aide.

Pendant ce temps, Louison faisait merveille. D'un bond elle renversa trois Malais qui voulaient me poursuivre. D'un autre bond elle fut au milieu de la mêlée. Ses mouvements avaient la promptitude de l'éclair.

En deux minutes elle tua six des pirates. Les ongles de ses griffes pénétraient comme des pointes d'épée dans la chair de ces malheureux. Quoiqu'elle perdit son sang par trois blessures, elle n'en paraissait que plus ardente à la bataille et me couvrait de son corps.

Enfin mes matelots arrivèrent, armés de revolvers et de barres de fer. Dès lors la victoire fut décidée. Une vingtaine de pirates furent jetés à l'eau. Les autres s'y jetèrent eux-mêmes pour regagner leurs barques à la nage, et nous ne perdîmes qu'un seul homme, celui qui avait été égorgé d'abord.

Je vous laisse à deviner si Louison fut bien pansée. Depuis cette nuit-là, où elle m'avait payé sa dette, entre elle et moi, c'est à la vie, à la mort. Nous ne nous quittons jamais.

Je vous prie donc, messieurs, d'excuser la liberté que j'ai prise de l'amener jusqu'ici.

Je l'avais laissée dans l'antichambre, mais le portier l'aura vue, aura pris peur, aura fermé la porte, et fait sonner le tocsin pour venir à votre secours.

—Tout ceci, monsieur, dit doucement le président, n'empêche pas que par votre faute, ou par la faute de Mlle Louison et du portier, nous avons passé l'après-midi dans la société d'une bête féroce, et que notre dîner en sera refroidi.»

Ici M. le président de l'Académie des sciences de Lyon fut interrompu par un grand bruit. On entendit les tambours battre, et l'on mit la tête aux fenêtres.

«Dieu soit loué! s'écria le secrétaire perpétuel, voici la force publique qui arrive. Nous touchons à la délivrance.»

En effet, trois mille personnes remplissaient la place et les rues environnantes. Une compagnie d'infanterie était à l'avant-garde et chargeait ses fusils en face du palais de l'Académie.

Tout à coup un commissaire de police, ceint d'une écharpe tricolore, s'avança, fit signe aux tambours de se taire et dit d'une voix forte:

«Au nom de la loi, rendez-vous!

—Monsieur le commissaire, cria le président par la fenêtre, il ne s'agit pas de nous rendre, mais d'ouvrir la porte.»

Le commissaire fit signe alors à des ouvriers serruriers, qu'il avait amenés par précaution, de débarrasser la porte d'entrée de tous les obstacles que le portier de l'Académie avait accumulés pour barrer le passage à Louison.

Quand ses ordres eurent été exécutés, l'officier qui commandait la compagnie d'infanterie cria:

«Apprêtez vos armes! En joue!»

Et se tint prêt à faire fusiller Louison dès qu'elle paraîtrait.

«Messieurs, dit Corcoran aux académiciens, vous pouvez sortir. Quand vous serez en sûreté, je sortirai moi-même du palais, et Louison ne quittera la place qu'après moi. N'ayez donc aucune crainte.

—Surtout, capitaine, pas d'imprudence!» dit le président en lui serrant la main et lui disant adieu.

Les académiciens se hâtèrent de sortir. Louison les regardait d'un oeil étonné, et paraissait prête à s'élancer sur leurs traces; mais Corcoran la retint.

Aussitôt qu'ils furent tous deux seuls dans le palais, Corcoran fit signe à la tigresse de rentrer dans la salle des séances, et s'avança sur le perron pour parler au commissaire.

«Monsieur le commissaire, dit-il, je suis prêt à emmener mon tigre paisiblement, si l'on veut bien me promettre de ne pas lui faire de mal. Nous irons droit au bateau à vapeur qui est sur le Rhône, et je m'engage à enfermer Louison dans ma cabine de manière qu'elle ne pourra gêner ni effrayer personne.

—Non! non! à mort le tigre! cria la foule, qui se réjouissait déjà de la pensée de voir une chasse au tigre.

—Écartez-vous, monsieur,» cria le commissaire.

Corcoran essaya un nouvel effort, mais rien ne put persuader l'inflexible magistrat.

Alors le Malouin parut prendre son parti. Il se pencha vers Louison et l'embrassa tendrement. On eût dit qu'il lui parlait à l'oreille.

«Voyons, dit l'officier, toutes ces tendresses sont-elles finies?»

Corcoran le regarda d'un air qui n'annonçait rien de bon.

«Je suis prêt, dit-il enfin, mais ne tirez pas, je vous prie, avant que je sois hors de portée. Je ne veux pas avoir la douleur de voir mon unique ami assassiné sous mes yeux.»

On trouva sa demande raisonnable, et quelques personnes commencèrent même à s'intéresser au sort de Louison. Corcoran eut donc toute liberté de descendre l'escalier. Louison, tapie derrière la porte de la salle, le regardait s'éloigner, mais ne montrait pas la tête et semblait soupçonner le danger qui la menaçait. Il y eut un moment de terrible attente.

Tout à coup Corcoran, qui avait déjà dépassé la compagnie d'infanterie, se retourna brusquement et cria trois fois:

«Louison! Louison! Louison!»

A ce cri, à cet appel, le tigre fit un bond terrible et tomba au pied de l'escalier.

Avant que l'officier eût ordonné de faire feu, Louison s'élança d'un second bond par-dessus la tête des soldats et se mit à suivre au grand trot le capitaine Corcoran.

«Tirez! tirez donc!» criait la foule épouvantée.

Mais l'officier fit désarmer les fusils. Pour atteindre le tigre, on aurait tué ou blessé cinquante personnes. On se contenta donc de suivre Corcoran et Louison jusqu'au port, où ils s'embarquèrent paisiblement, suivant la promesse du capitaine.

Le lendemain, le capitaine Corcoran arriva à Marseille, et attendit les instructions de l'Académie des sciences de Lyon. Ces instructions, rédigées par le secrétaire perpétuel lui-même, étaient dignes de passer à la postérité la plus reculée; mais un malheureux accident obligea plus tard le capitaine à les jeter au feu, de sorte qu'on est réduit à en deviner le contenu par le récit même des actions du célèbre Malouin. Au reste, il suffira de dire qu'elles étaient dignes de la savante Académie qui les avait envoyées et de l'illustre voyageur à qui elles étaient destinées.