I

«Oui, dit Quaterquem en posant sa plume sur la table, le problème est résolu, et le ballon va voler comme l'hirondelle et remplacer la diligence. J'aurai des millions.... (Dieu! que ce pain est dur!) et les duchesses se rouleront à mes pieds.... (ce sale Auvergnat devrait me donner de l'eau mieux filtrée); le monde est à moi. À propos, que vais-je en faire?»

À ce moment le portier entra.

«Monsieur, dit-il, c'est aujourd'hui le 15 avril!

—J'en suis bien aise. Fait-il chaud?

—Oui, monsieur, assez. Je vous apporte la petite quittance....

—Les feuilles commencent à pousser?

—Oui, monsieur. Le propriétaire....

—Et les oiseaux chantent dans les bois?

—Monsieur, je le présume. J'étais venu....

—Ô puissante nature, toujours belle et toujours riante dans sa jeunesse immortelle!

—Monsieur, c'est deux cents francs....

—Que tu m'apportes? Sois le bien venu, mon brave. Et quel est l'homme généreux?...

—Monsieur, c'est le propriétaire....

—Qui me les envoie? Oh! digne homme!

—Non, monsieur....

—Comment ton propriétaire n'est pas un digne homme?

—Je ne dis pas cela.

—Mais tu l'as dit.

—Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, je ne l'ai pas dit!

—J'ai donc menti?» dit Quaterquem en se levant d'un bond.

À cette vue, le portier ouvrit la porte et recula sur le palier.

«Monsieur, dit-il, au nom du ciel, ne vous fâchez pas. Je veux dire que mon propriétaire m'envoie, non pas vous donner, mais vous demander deux cents francs.

—Ouf! dit Quaterquem. Et à quelle occasion, je te prie? Est-ce aujourd'hui sa fête?

—Non, monsieur.

—Ou celle de sa femme, qui a le nez fait comme une vitelotte et rouge comme un homard cuit?

—Non, monsieur, c'est....

—Croit-il que je prête de l'argent à la petite semaine?

—Monsieur vous lui devez un terme.

—Déjà?

—Oui, monsieur; vous êtes entré ici le 15 janvier 1859: cela fait aujourd'hui trois mois.

—Trois mois! Comme le temps passe vite!

La vie est un vase fragile;

Le briser, hélas! est facile.

La vie, mon pauvre ami, est comme un mur dans lequel on enfonce quelques clous de distance en distance. Ces clous, ce sont les jours heureux. De loin, ils paraissent innombrables; arrachez-les, il n'y en pas assez pour remplir la main. Sais-tu qui a dit cela?

—Non, monsieur.

—C'est Bossuet. As-tu lu Bossuet?

—Non, monsieur.

—Tant pis. C'était un grand homme, un beau génie, un aigle de Meaux.

—Monsieur, je suis pressé. Si vous vouliez....

—Te payer? Si je le veux? Eh! mon pauvre ami, que ne parlais-tu plus tôt.»

Quaterquem tira de sa poche la clef de son secrétaire. Au moment de la mettre dans la serrure, il se retourna. Le portier frémit d'impatience.

«Es-tu bien sûr, dit-il, que nous sommes au 15 avril?

—Monsieur, voici l'almanach.

—Tu sais le proverbe: «Menteur comme un almanach.» Je me défie des almanachs.

—Voici le journal de ce matin.

—Est-ce que tu crois tout ce que dit un journal?

—Oui, monsieur; je crois tout ce qu'on imprime.

—Eh bien! mon cher ami, je vais te donner une preuve certaine que le journal a menti. Assieds-toi sur cette chaise et prête-moi une oreille attentive. Mon histoire ne sera pas trop longue.

—Monsieur, le propriétaire m'attend.

—Va lui dire qu'il débouche une bouteille de vin de Sauterne. Cela lui fera prendre patience.

—Monsieur....

—Ah! tu m'ennuies, à la fin. Veux-tu m'écouter, oui ou non?

—Monsieur je veux être payé.

—Eh! je ne suis pas sourd. Écoute d'abord mon histoire. Elle a plus de rapport que tu ne crois avec ta demande. Je suis né sur les bords de la Rance, qui est la plus belle rivière de la Bretagne, et, par suite, du monde entier. Mon père, qui est mort l'an dernier, m'a laissé huit ou dix hectares de landes que j'ai vendues six mille francs. J'attendais l'argent le 14 avril. Or, il n'est pas arrivé. Donc, nous ne sommes pas encore au 15. Donc, il faut prendre patience, et revenir ici quand le 15 avril sera arrivé, c'est-à-dire quand j'aurai reçu mes six mille francs. As-tu compris?

—Oui, monsieur; et je m'en vais.

—Bonsoir, mon ami.

—Je vais chez le propriétaire.

—Présente-lui mes compliments.

—Oui, monsieur; et je lui dirai que vous refusez de payer votre terme, et il vous fera mettre à la porte.

—Plaît-il?

—À la porte; oui, monsieur, à la porte,» dit le portier en prenant la fuite.

Quaterquem ne le poursuivit pas. Il s'assit dans son fauteuil, les bras croisés, les jambes étendues, et réfléchit profondément.

«Décidément, dit-il, la condition de locataire est insupportable. Il faut que je me fasse bâtir une maison.... Bah! à quoi bon? Quand on peut fendre l'air comme une hirondelle, faut-il se mettre en cage comme un serin?... Conçoit-on ce notaire qui garde mes six mille francs?»

Trois coups frappés à la porte interrompirent les réflexions de notre ami.

«Entrez!» dit-il.

Aussitôt un homme de mine douce et polie se présenta.

«Monsieur, dit-il en refusant la chaise que Quaterquem lui offrait, c'est à monsieur Yves Quaterquem, professeur de physique et de chimie, que j'ai l'honneur de parler?

—Oui, monsieur, à lui-même.

—Monsieur, je suis charmé de faire votre connaissance. C'est vous qui avez fait des recherches très-savantes sur la manière de diriger les aérostats?

—Oui, monsieur, et ces recherches viennent d'aboutir aujourd'hui même à la solution du problème. Depuis une heure, je suis certain du succès. Est-ce à un confrère que j'ai l'honneur de parler?

—Pas tout à fait, monsieur, bien que je fasse grand cas des sciences et que j'honore particulièrement les savants. Votre réputation, monsieur, est venue jusqu'à moi.

—Monsieur!...

—Dans la pratique de ma profession, j'ai souvent affaire aux hommes de votre génie, aux inventeurs, et j'ose dire qu'ils n'ont jamais eu qu'à se louer de moi.

—Monsieur, je vous crois. Quelle est votre profession, s'il vous plaît?

—Monsieur, je suis connu par mes exploits.

—Vous êtes officier?

—Oui, monsieur, officier public, ou si vous voulez, jurisconsulte chargé de citer, notifier et signifier, au plus juste prix, les ordonnances de justice, jugements et arrêts de messieurs de la cour et du tribunal civil.

—Ah! vous êtes huissier, mon cher monsieur; j'en suis bien aise. J'ai toujours aimé les huissiers. Asseyez-vous donc, je vous en prie.

—Monsieur je ne saurais....»

Ici l'homme tira de sa poche un papier timbré, parfaitement illisible.

«Croyez, continua-t-il, que j'accomplis à regret un pénible devoir. M. Mardochée, mon client, vous fait réclamer la petite somme de quinze cent trente-cinq francs quarante-trois centimes, composant en principal, intérêts et frais, le montant de sa créance.

—Ah! oui, je me souviens. Il me vendit il y a six mois, trois ou quatre instruments de physique. Cela faisait sept cents francs, si je ne me trompe.

—Oui, monsieur, et les frais de recouvrement de ladite créance font le reste. Vous avez été condamné par défaut.

—Et si je ne paye pas aujourd'hui, qu'arrivera-t-il?

—Monsieur, j'ai regret de le dire, mais je me verrai forcé de saisir vos meubles, vos papiers et vos instruments.

—Saisir!... Qui parle de saisir? cria-t-on du corridor. Les meubles sont à moi et garantissent le payement du loyer.»

Au même moment, un grand et gros homme entra dans la chambre.

«Ma foi, dit Quaterquem en s'asseyant dans un fauteuil, voyons qui l'emportera. Nous allons rire. Mon cher propriétaire, ajouta-t-il, je vous présente mon huissier; mon cher huissier, je vous présente mon propriétaire.

—Monsieur, dit le propriétaire, on ne se joue pas de moi. Je veux de l'argent!

—Parbleu! dit Quaterquem, vous n'êtes pas dégoûté. J'en demande au ciel tous les jours, et je ne sais comment l'obtenir. Croiriez-vous qu'hier même j'attendais six mille francs, et que je n'ai pas reçu une seule guinée, une seule piastre, un seul petit écu!»

L'huissier était assis et griffonnait en silence.

«Que faites-vous là? demanda le propriétaire.

—.... Où étant et parlant à sa personne.... dit l'huissier. Vous le voyez bien, j'instrumente et je dresse un procès-verbal de saisie.

—Ces meubles sont à moi! cria le propriétaire.

—Aussitôt que mon client sera payé, oui, monsieur.»

La querelle allait s'échauffer. Heureusement le facteur monta l'escalier et parut tenant à la main une lettre chargée. Quaterquem brisa le cachet et en tira six billets de banque de mille francs.

«Sauvé! dit-il; ô facteur chéri, porteur de la bonne nouvelle, prends cette pièce de cinq francs, la dernière qui orne mon porte-monnaie, et va boire à ma santé.»

Le facteur salua en mettant la main sur son coeur et partit.

«Et vous, amis généreux qui ne m'avez pas abandonné dans le malheur, soyez bénis! (Voici votre argent; rendez-moi la monnaie.) À celui qui a tout perdu, il reste toujours une dernière consolation, c'est le visage affligé de son créancier. Ses amis peuvent l'oublier, son chien peut chercher un autre maître, mais son créancier, toujours fidèle et dévoué, ne le quittera que sur le seuil du cimetière.»

Quand le propriétaire et l'ambassadeur de Mardochée furent partis, Quaterquem devint rêveur.

«Çà, dit-il, me voilà riche! De six mille francs ôtez dix-sept cent trente-cinq francs quarante-trois centimes dont j'ai fait présent à ces braves gens, il me reste quatre mille deux cent soixante-quatre francs et cinquante-sept centimes pour dîner ce soir. C'est un beau denier, et le fils de mon père est un puissant seigneur. Comment viendrai-je à bout d'une pareille somme?»

Tout en parlant, il regardait la pendule.

«Tiens, dit-il, il est trois heures, et je n'ai pas déjeuné. C'est l'effet des émotions violentes. Sortons. La promenade est la mère des idées, et le boulevard des Italiens est leur père.»

Là-dessus, il prit le chemin du boulevard. Il ne devinait guère quelle influence cette promenade aurait sur sa destinée.