V
Le physicien vit entrer dans le salle d'attente Cornelius Hornsby avec sa femme et sa fille, et résista au désir violent qu'il avait de saluer Alice; mais la prudence l'emporta. Il se tourna du côté du mur, et lut avec intérêt le catalogue de la Bibliothèque des chemins de fer. Cependant il regardait la jeune Anglaise du coin de l'oeil, et il eut le plaisir de voir qu'il en était fort regardé.
Dès qu'on ouvrit la double porte de la salle d'attente, Cornelius s'avança le premier vers un wagon vide, et tout d'abord s'installa confortablement dans un coin. En face de lui était sa femme, et à côté de lui, sa fille. Une quatrième place restait vide, réservée à Hercules.
Quaterquem avança d'un air insouciant la tête dans l'intérieur du wagon.
«Entrez vite, monsieur, dit un employé en le poussant. Le convoi va partir.
—La place est gardée pour un ami, s'écria Cornelius Hornsby.
—Votre ami entrera dans un autre wagon, dit l'employé qui crut que l'Anglais usait de ruse pour ménager de la place à son manteau. Et vous, monsieur, dépêchons.»
Quaterquem se hâta d'entrer, et l'employé ferma la portière.
«Excusez-moi, dit gracieusement notre ami en prenant la place d'Hercules, si je vous cause quelque gêne. Tous les autres wagons sont remplis. L'administration du chemin de fer est d'une négligence impardonnable.»
Cornelius Hornsby grommela quelques mots que Quaterquem feignit de prendre pour un assentiment poli. Pendant ce temps, Mme Hornsby le regardait avec attention, et Alice, les yeux baissés, lisait avec recueillement un livre ouvert sur ses genoux. Tout à coup notre ami parut les reconnaître.
«Par quelle heureuse rencontre est-ce que je vous trouve ici, madame? dit-il à Mme Hornsby. Je ne m'attendais guère au plaisir de vous revoir sitôt.»
À ces mots Alice leva les yeux et sourit. Quaterquem vit qu'on l'avait deviné et que sa hardiesse ne déplaisait pas. Il en conçut un heureux augure.
«Nous allons entre Tours et Poitiers chercher le cimeterre d'Abdérame», dit mistress Kate Hornsby, qui, n'ayant pas grand crédit dans la maison, n'était pas fâchée de s'amuser aux dépens de son seigneur et maître Cornelius.
Le Breton remarqua cette nuance, mais il ne voulut pas fournir des armes à l'un des deux époux contre l'autre. C'était un jeu trop dangereux.
«L'archéologie, dit-il d'un ton sérieux, est une science admirable, et j'ai regret de dire qu'elle doit ses plus grands progrès au génie de votre nation.»
Le front de Cornelius se dérida.
«Bon, je le tiens, pensa Quaterquem. À qui devons-nous, continua-t-il avec enthousiasme, les statues de Rome, les bas-reliefs du Parthénon d'Athènes et tous ces débris des plus beaux monuments de l'antiquité? À qui, si ce n'est à des mains anglaises, remplies d'argent anglais et dirigées par le génie anglais?»
Le plus gracieux des sourires errait sur les lèvres de Cornelius.
«Eh bien, monsieur, dit-il en interrompant Quaterquem, on nous dispute cette gloire. Je connais un Normand qui se vante d'avoir moulé toutes les inscriptions de Korsabad, et il y en a trente mille, monsieur, trente mille, c'est-à-dire de quoi couvrir tout le British Museum de la tête aux pieds. Vous ne sauriez croire jusqu'où va la présomption de ces gens là.
—Avez-vous visité Ninive? dit Quaterquem. On dit que M. Place, le consul de France, n'a laissé rien à faire à ses successeurs.
—Rien à faire! dit Cornelius indigné. Monsieur, tout est à faire. Oui, j'ai vu Ninive, ses palais et ses temples en briques qui couvrent de leurs débris trois ou quatre lieues carrées de terrain. J'ai fait mieux, monsieur, j'ai vu Ecbatane, la ville du fameux Déjokh, la ville aux sept enceintes, derrière lesquelles se trouvait le palais du roi.
—Ecbatane! dit Quaterquem frappé d'admiration. Est-ce possible?
—Tout est possible à un Anglais, dit Cornelius en se rengorgeant avec fierté. En 1857, j'étais à Khiva et je dînais chez le khan des Tartares avec le prince Barowsky, gouverneur d'Arkhangel. Tout à coup, j'aperçois parmi les esclaves qui nous servaient un grand diable au visage basané que je crois reconnaître. Je lui fais signe de s'approcher, et je lui dis: «Bourdaké Pharana, c'est-à-dire: N'es-tu pas un ancien serviteur anglais?» Il me répond: «Krack, c'est-à-dire: Je suis Franck.» Vous pensez bien que nous parlions le turcoman le plus pur. «Burnes perodhé barnaiâ, continua-t-il, c'est-à-dire: J'ai servi le colonel Burnes, qui fut massacré dans ce chien de pays par le Tartare chez qui vous dînez aujourd'hui, et je suis esclave de ce féroce gredin.» Il faut vous dire que le turcoman est la langue la plus énergique et la plus concise de l'univers.
—Je le vois bien, répliqua Quaterquem. Continuez ce récit, je vous en prie, je suis curieux d'en connaître la suite.
—La confidence de ce pauvre diable, car il m'avait parlé tout bas, me coupa l'appétit. Je replaçai sur mon assiette un morceau de cheval rôti, qui était la meilleure partie du festin, et je rêvai aux moyens de lui rendre la liberté.
«Justement, le khan qui était en face de moi remarqua que je ne mangeais plus. Or, chez ces braves gens c'est un outrage impardonnable de laisser le maître de la maison boire et s'enivrer seul. Vous ne buvez pas, dit-il; est-ce que vous n'aimez pas le lait de jument?» Je m'en défendis fort et vidai à la santé du khan et des sultanes quatre ou cinq cornes de taureau. Après dîner, le khan, déjà tout attendri par le lait de jument et par l'eau-de-vie que Barowsky avait apportée en présent, donna la liberté à mon protégé, et je partis sur-le-champ pour ne pas lui laisser le temps de se repentir de sa générosité.
—Comment s'appelait l'esclave? demanda Quaterquem.
—Mahmoud. C'était un lascar, né d'une Indienne et d'un Anglais. Il avait, sous la direction de Burnes, visité toute l'Asie centrale, le Khoraçân, le Mazanderan et les bords de la mer Caspienne. Il me fit voir Ecbatane. Moi seul en Europe, monsieur, ai vu les ruines de cette superbe ville, en comparaison de qui Londres même n'est qu'une vaste fourmilière. J'ai retrouvé le titre préliminaire du code du fameux roi Djemschid, cet abrégé de toute sagesse.
—Et vous n'avez rien publié?
—À quoi bon? Aurais-je dépensé deux cent mille francs, exposé ma vie, passé les mers, traversé les plus hautes montagnes du globe, erré dans le désert de Gobi et dans cette vaste solitude de l'ancienne Arie; aurais-je bravé le sable des Tartares, la soif, la faim, la fatigue et le soleil brûlant pour donner à des millions d'oisifs le plaisir d'être, moyennant trois francs et la lecture de mon livre, aussi savants que moi? Non, non. S'ils veulent connaître Ecbatane, qu'ils partent, qu'ils dépensent leur argent et leur santé; alors ils recevront le prix de leurs fatigues.
—Parbleu! dit Quaterquem, je vous admire.
—Vous êtes bien bon. Je me soucie, non pas d'être admiré, mais d'agir à ma fantaisie, et ma fantaisie est de retrouver les monuments de l'antique histoire. Feu Napoléon nous appelait des boutiquiers: pour moi, ce nom est un titre de gloire. Je veux prouver qu'avec mon argent je puis avoir de tout, même du goût pour les arts, si cela me plaît. Le boutiquier dans sa boutique est roi, et tous les jours il reçoit à son comptoir les hommages des artistes et des faiseurs de livres. Il remue l'or dans ses tiroirs, et à ce bruit tous s'inclinent. S'il le voulait, il serait dieu.»
La conversation continua quelque temps sur ce ton. Quaterquem eut grand soin de ne contredire que faiblement Cornelius, de manière à lui laisser le plaisir de pérorer et de vaincre. Il eut le plaisir de voir que la belle Alice comprenait cette tactique et lui en savait gré. La digne Kate, ennuyée d'Ecbatane et d'une discussion trop détaillée sur les divers genres de cruches de l'antiquité, s'endormit du sommeil des justes.
Sur ces entrefaites, on arrivait à Étampes, et le train s'arrêta pendant quelques minutes. La jeune Anglaise voulut descendre de wagon et marcher. Cornelius et sa femme restèrent assis, et Quaterquem suivit Alice. Son coeur battait violemment. C'était l'heure décisive.
«Miss Hornsby,... dit-il.
—Vous savez mon nom? s'écria-t-elle étonnée.
—Oh! je sais beaucoup d'autres choses. Je sais que vous êtes fiancée à M. Hercules Harrison, le gentleman aux favoris roux qui vous donnait le bras avant-hier; c'est de lui qu'il faut que je vous parle.
—Lui serait-il arrivé quelque accident?
—Oh! peu de chose. Il a manqué le convoi; mais vous le reverrez demain. Il s'est pris de querelle avec dix-sept de mes meilleurs amis, et on l'a conduit au poste.
—Avec dix-sept de vos meilleurs amis?
—La cloche va sonner, dit Quaterquem, et je n'ai pas le temps de vous expliquer ce mystère. Sachez seulement que c'est par mes ordres qu'on l'a retenu à Paris.
—Mais, monsieur, quelle est cette folie? Que vous a fait Hercules?
—Il vous aime.»
La jeune Anglaise rougit, abaissa son voile sur sa figure, et remonta en wagon sans dire un mot.
Quaterquem la suivit, un peu inquiet du succès de son audace. Sans être tout à fait inexpérimenté en amour, ce n'était pas non plus un don Juan, et il était déjà trop amoureux pour ne pas craindre. Heureusement le premier regard qu'il jeta sur sa compagne de voyage lui fit voir qu'elle ne gardait aucun ressentiment d'une déclaration si hardie et si brusque.
«As-tu vu Hercules dans le convoi? demanda Cornelius à sa fille.
—Non mon père.»
Et elle sourit en regardant Quaterquem.
«Bon! pensa celui-ci, elle n'aime pas le sieur Harrison. Tout va bien, j'ai gagné la moitié de mon procès.»
Pendant ce temps, le vieil Hornsby, charmé de trouver un auditeur si complaisant, avait formé le projet, rare et extraordinaire pour un Anglais, de faire plus ample connaissance avec Quaterquem, et il prit un détour adroit.
«Monsieur, dit-il, je vois bien à vos discours que vous êtes un archéologue très-distingué; avez-vous voyagé en Orient?
—Non, dit le Breton, mais je suis allé plusieurs fois de Saint-Malo à Paris et de Paris à Saint-Malo. Cela suffit à mon bonheur.
—Vous devez être tout au moins un des membres de l'Institut, ou l'un des correspondants?
—Je n'en suis pas même le portier, dit Quaterquem. Je suis un pur X., et j'ai dans mon portefeuille un millier de francs qui forme le plus clair de mon bien.»
Tout en parlant, il examinait la physionomie de la jeune Anglaise pour savoir si cette nouvelle ne l'abaisserait pas dans son esprit; mais Alice, bien qu'étonnée d'une confidence si inattendue, ne parut pas s'en émouvoir beaucoup. M. Hornsby ne fut pas aussi satisfait, et son visage témoigna clairement qu'il avait cru parler à un gentleman plus respectable, c'est-à-dire plus riche. Alice devina au fier regard de Quaterquem qu'il méprisait Cornelius; elle se hâta d'intervenir.
«Monsieur, dit-elle, qu'est-ce qu'un X, s'il vous plaît?
—Ouvre ton dictionnaire de poche,» répliqua Cornelius.
Quaterquem sourit.
«Miss Hornsby, dit-il, ne trouvera pas ce renseignement dans son livre. On ne trouve dans les dictionnaires que ce qu'on n'a pas besoin d'y chercher. Un X, mademoiselle, est un homme ennuyeux comme tous les hommes utiles, et qui fait toutes les besognes difficiles de la création. Un géomètre est un X; un physicien est un X; un chimiste est un X; un naturaliste, un algébriste, voilà des X. C'est un X qui inventa les bateaux à vapeur; c'est un autre X qui inventa les chemins de fer; c'est un troisième X qui inventa l'imprimerie. Partout où il s'est fait quelque chose de grand et d'utile, vous trouvez un X. Hiram, le fameux architecte qui bâtit le temple de Salomon était un X, comme Albert le Grand, qui trouva le secret de transmuer en or un rayon de soleil enfermé dans un tombeau.
—Avez-vous longtemps vécu à Saint-Malo? demanda miss Hornsby.
—Jusqu'à l'âge de quinze ans, et depuis dix ans je suis à Paris. Le nom de Quaterquem est bien connu à Saint-Malo.
—Quaterquem! s'écria Cornelius étonné. Quel singulier nom!
—C'est un des plus nobles de France, répliqua le Breton, bien que mon père, qui ne savait pas lire, ait été matelot toute sa vie. Notre noblesse date du feu roi saint Louis. Pendant la croisade d'Égypte, mon grand-père, qui était un brave paysan breton, assomma dans une seule bataille trente ou quarante douzaines de Sarrasins. Quatre fois les mamelucks le criblèrent de coups de sabre et le foulèrent sous les pieds des chevaux, quatre fois il se releva et se remit à les assommer de plus belle sous les yeux du roi émerveillé. Saint Louis, qui était savant comme un clerc, se tourna vers son chapelain et lui dit en bon latin: «Iste Quaterquem vidimus occisum fortior renascitur». Le chapelain répéta les paroles du roi, et toute l'armée appela mon grand-père Quaterquem. Le roi le créa baron et lui fit présent d'une belle baronnie, qui se fondit, il y a plus d'un siècle, entre les mains des usuriers. Depuis ce temps là mon grand-père et mon père ont pêché la morue à Terre-Neuve, ce qui n'est pas déroger, et passé leur vie sur l'Océan; et moi, pour ne pas être indigne d'eux, je cherche un moyen de naviguer dans l'air.
—Comment! s'écria M. Hornsby, c'est de vous que ma fille m'a parlé toute la journée d'hier?
—«Oh! quelque peu moins, mon père,» dit Alice rougissant.
Quaterquem était le plus heureux des hommes. Elle avait parlé de lui toute la journée; donc elle avait pensé à lui; donc elle l'aimait ou l'aimerait un jour; donc..... son imagination présomptueuse ne s'arrêtait plus dans la série de ces donc.
«Oui, dit-il, j'ai trouvé le moyen de diriger les ballons.
—Un moyen sûr?
—Parfaitement sûr. J'en ai fait l'expérience avant-hier.
—Monsieur, dit l'Anglais, si votre secret est éprouvé, s'il est infaillible, je vous l'achète un million.
—Pour l'exploiter?
—Oui, et pour y mettre mon nom. Je ne veux pas qu'il soit dit qu'une pareille découverte n'a pas été faite par un Anglais.»
Quaterquem se mit à rire.
«Un milliard ne payerait pas ce secret, répliqua-t-il. En dix ans le genre humain fera la besogne de vingt siècles. L'Angleterre, dont toute la force est dans ses vaisseaux, ses mines de fer et ses mines de houille, ne sera plus qu'un petit coin de la terre habitable. Ses ports seront déserts; ses chantiers déserts; ses ateliers déserts. Les corbeaux viendront croasser dans la chambre des lords, et les pies babiller dans la chambre des communes.»
Un regard de miss Hornsby l'arrêta à temps. Il sentit qu'il se fourvoyait. Cornelius était indigné de son audace; mais il désirait le confondre, et il continua la conversation. Quaterquem sut regagner ses bonnes grâces et parla d'archéologie tant que l'Anglais le voulut.
Cependant on approchait d'Orléans. Kate ouvrit les yeux et la bouche.
«À quel hôtel descendons-nous?» dit-elle.
M. Hornsby ouvrit le guide Bradshaw.
«À l'hôtel du Loiret, dit-il. C'est celui que préfère Sa Grâce, le duc de Bedford, et Hercules sait que nous devons nous y arrêter.
—Parbleu! dit Quaterquem, la rencontre est heureuse. J'avais justement dessein de faire halte à Orléans; Je vous montrerai, si vous voulez, les antiquités du voisinage.
—J'en suis ravi,» répliqua Cornélius qui faisait grand cas du Breton depuis qu'il le voyait propriétaire d'un secret si précieux.
Miss Hornsby ne dit mot; mais Quaterquem vit bien qu'il faisait du chemin dans le coeur de la jeune Anglaise. La digne Kate, muette comme un poisson, n'était occupée que de l'espérance de bien dîner.
Cette espérance ne fut pas trompée, et deux bouteilles d'excellent vin portèrent au comble la joie de M. Hornsby.
«Ma foi, dit-il en mettant les coudes sur la table, vous êtes un bon compagnon, cher monsieur Quaterquem, et je suis enchanté de vous voir. J'avais pour vous, sans vous connaître, une antipathie extrême, et je suis bien aise de voir que je m'étais trompé.
—Vraiment, vous me haïssiez? dit Quaterquem. Et pour quelle raison, s'il vous plaît?
—Parce que, sans votre père, je serais à la chambre des lords.
—Eh! dans quel pays l'avez-vous connu, s'il vous plaît?
—Je ne l'ai jamais vu, même en peinture; mais écoutez mon histoire. En 1806, mon père, Lucius Hornsby, était l'ami intime et le bras droit de Nelson. Il commandait sous lui l'un des vaisseaux de l'escadre, et avait promesse de Nelson qu'il serait fait vice-amiral à la première vacance, par malheur, votre père a tué Nelson et déchiré le brevet promis à Lucius. Les lords de l'amirauté le mirent à la retraite au lieu de lui donner le commandement d'une escadre. Mon père, furieux, se maria au Northumberland, et ne voulut plus entendre parler de pairie; et moi, qui devrais être lord et secrétaire d'État, je suis à peine cinq ou six fois millionnaire.
—Il est vrai, dit Quaterquem, que c'est un sort déplorable et que vous avez raison d'accuser le destin, pour moi, je n'essayerai pas de justifier mon père. Il est inexcusable d'avoir tué Nelson et gêné l'avancement de M. Lucius Hornsby. Cependant, réfléchissez que nous sommes tous mortels et que Nelson, s'il eût échappé à mon père, aurait sans doute péri d'une autre main.
—Je le sais bien, s'écria M. Hornsby; et c'est ce qui m'indigne contre toute votre nation. Aussi j'ai juré que ma fille, quoi qu'il pût arriver, n'épouserait jamais un Français.
—C'est fort sagement pensé, dit Quaterquem, et je vous approuve, surtout si vous avez un bon gendre anglais tout préparé.
—J'ai mon ami Hercules, qui serait la perle des gendres s'il ne bâillait pas si fort quand je parle d'archéologie.
—Parlez-vous de M. Harrison?
—Oui; est-ce que vous le connaissez?
—Je le crois. N'est-ce pas un grand jeune homme roux qui se débattait de toutes ses forces sous le vestibule quand le convoi est parti? Entre nous, et sauf l'honneur qu'il a d'être le fiancé de miss Hornsby, je crois qu'il était entre deux vins.
—Entre deux vins! C'est impossible, monsieur, Hercules ne boit que du Porto. Vous vous trompez, à coup sûr.
—Admettons, si vous voulez, qu'il ne boive que du Porto. À coup sûr il a le Porto très dangereux. Je l'ai vu chercher querelle à quinze ou vingt personnes qui s'efforçaient vainement de le calmer.
—En effet, dit Cornelius, son absence est fort singulière, il faut qu'il lui soit arrivé quelque accident. Au reste, je suis tranquille; il nous aura bientôt rejoints.
—Qu'allons-nous faire ici en l'attendant? demanda Alice.
—Si nous commencions une partie de whist,» dit la paisible Kate.
Quaterquem frémit. Parmi plusieurs belles qualités, ce pauvre garçon avait le terrible défaut de ne pas savoir s'ennuyer. Or, le whist est, comme on sait, la plus brillante incarnation de l'ennui. Je n'en dis rien de plus pour ne pas contrarier plusieurs de mes amis qui n'ont pas su s'en garantir; mais je tiens tout joueur de whist pour un mauvais coeur et un égoïste féroce.
Heureusement, Cornelius Hornsby, aussi effrayé que son nouvel ami de la pensée du whist, se hâta de prendre son chapeau.
«Il fait beau temps, dit-il, allons voir les environs. Venez-vous avec nous, monsieur?»
Quaterquem ne se le fit pas répéter et offrit son bras à la belle Alice.
On prit le chemin d'Olivet. À peine était-on arrivé au pont d'Orléans, lorsque le garçon de l'hôtel courut sur les pas de M. Hornsby et lui remit une dépêche télégraphique. L'Anglais rompit le cachet et lut ce qui suit:
«Paris, 17 avril 1859, onze heures du matin.
«Mon cher Hornsby, une sotte querelle que je viens d'avoir avec je ne sais qui, m'a fait retenir sous les verrous pendant une heure, et m'a fait manquer le convoi. Maintenant je suis libre, et je vais intenter un procès au sergent de ville pour arrestation illégale. Je veux apprendre à ces Français qu'on ne met pas impunément la main sur un citoyen anglais. Tout à vous et à ma chère Alice.
«HERCULES HARRISON.»
P. S. «Ce procès m'oblige de rester à Paris jusqu'à demain.»
Quaterquem eut beaucoup de peine à ne pas éclater de rire en voyant l'heureux effet de ses intrigues. Quant à miss Hornsby, elle se moqua franchement de son fiancé.
«Hercules, dit-elle, n'est guère pressé de nous rejoindre.
—Il a raison, ma chère, répondit M. Hornsby; il ne faut pas qu'un pareil attentat contre les droits et la liberté d'un citoyen anglais demeure impuni.»
L'incident n'eut pas de suite. Le Breton, ravi de son bonheur, et voyant qu'il n'avait pas de temps à perdre, résolut d'aller droit au fait. Il pressa le pas, et, laissant M. Hornsby et Kate à quelque distance, il put enfin causer librement avec sa maîtresse.
«Est-ce que tous les amants anglais sont faits sur ce modèle? dit-il en riant.
—À peu près, répondit Alice. Ces messieurs sont si parfaitement maîtres de leurs passions, qu'on ne les voit jamais quitter un rendez-vous d'affaires pour un rendez-vous d'amour. Harrison ne pense à rien aujourd'hui, si ce n'est à se venger du sergent de ville qui lui a mis la main au collet. Il mènera ce sergent de ville devant tous les tribunaux de France, jusqu'à ce qu'il l'ait fait condamner à la prison et à l'amende.
—Pauvre sergent de ville! dit Quaterquem; il a mis la main sur un vrai porc-épic. Heureusement il n'a rien à craindre de ses poursuites, et M. Harrison en sera pour ses frais.
—Mais vous, monsieur, qui vous vantez à moi d'avoir joué ce mauvais tour à mon futur mari, que diriez-vous si je répétais cette confidence à mon père et à ma mère?»
Quaterquem vit bien, au ton et à la gaieté de miss Hornsby, qu'elle n'était pas fâchée de son audace, et il répondit gaiement:
«J'avoue, mademoiselle, que mon crime est impardonnable; mais j'espère que vous me ferez grâce en faveur de l'intention.
—Et quelle est cette belle intention? dit-elle d'un ton demi-léger, demi-sérieux.
—Je n'ose ni parler ni me taire. Je crains que ma franchise ne vous déplaise.»
Quelque effort qu'il fît pour paraître calme, son coeur battait si violemment qu'elle s'en aperçut, et qu'elle sentit cette douce émotion de l'amour se communiquer à elle. Cependant, elle voulut soutenir ce ton de plaisanterie.
«Parlez donc, monsieur; suis-je si redoutable?
—Mille fois plus que vous ne pensez.
—Vous me faites mourir d'impatience et de curiosité. Quoi que ce soit, monsieur, parlez, je vous pardonne d'avance.
—Eh bien! miss Hornsby, permettez-moi une question.
—Interrogez si vous voulez; mais je ne m'engage pas à répondre.
—Avez-vous lu des romans?
—Oh! bien peu; deux ou trois milles tout au plus.
—Ce n'est pas trop.
—N'est-ce pas, monsieur! Hélas! la vie est si courte.
—Croyez-vous qu'un homme sincère et passionné puisse aimer une femme tout à coup, en une minute, pour l'avoir rencontrée au bal ou à l'Opéra?
—Je ne sais pas, monsieur. Ma cousine Charlotte s'est fait enlever il y a cinq ans par un lieutenant de hussards avec qui elle avait valsé deux fois la veille.
—Et leur amour dure encore?
—Assurément. Est-ce qu'en France on se lasse quelquefois d'aimer?
—Je ne dis pas cela. On peut donc aimer du premier coup et pour toute la vie; c'est vous qui l'avouez.
—Que voulez-vous que je vous dise, monsieur? je n'en sais rien. Je n'ai pas l'expérience de ces choses-là.
—Eh bien! mademoiselle, supposons qu'on vous aime de cette manière, que l'homme qui vous aime soit prêt à donner sa vie pour vous; supposons qu'il n'ait aimé que vous seule, et que, malgré des obstacles de toutes sortes qui devraient le décourager, il ose vous le dire, que répondrez-vous?
—Monsieur, dit Alice ému, je n'aime pas à examiner de pures hypothèses.
—Mais enfin si tout cela était vrai; si la vie, l'avenir, et peut-être la gloire de cet homme dépendaient de vous seule?
—Vous oubliez M. Harrison.
—Je ne l'oublie pas. C'est lui qui vous oublie pour un procès ridicule.
—Il est vrai qu'il aurait mieux fait de nous suivre; mais vous, monsieur, à moins que vous n'ayez pour l'archéologie et les vieilles dagues rouillées autant de passion que mon père, que faites-vous ici?
—Vous ne le devinez pas?
—Non, je vous jure.
—Eh bien, vous le voyez, j'examine avec vous des hypothèses.
—Et vous dites du mal de mon pauvre Hercules. Que vous a-t-il fait?
—Tenez, mademoiselle, dit Quaterquem, parlons sérieusement. Je vous aime et je sens que je vous aimerai toute ma vie....
—Vous êtes bien prompt, et vous auriez dû me consulter avant de faire cette folie. Sérieusement cher monsieur, et tout en parlant elle s'appuya doucement sur le bras de Quaterquem, vous ne pouvez pas m'aimer. Sans parler de moi-même, que penserait et que ferait mon père, qui a donné sa parole à Harrison, et qui a pour vous et pour votre nation une antipathie invincible?
—Bah! le plaisir de parler archéologie l'emportera sur le désespoir de donner sa fille au meurtrier de Nelson.
—Mais, monsieur, pour qu'il me donne à vous, il faut que je me sois donnée moi-même, et j'en suis encore fort loin.
—Vous n'aimez pas Harrison.
—Qu'en savez-vous? c'est un excellent homme dont je fais tout ce que je veux et qui m'aime à la folie.
—Le beau mérite de vous aimer et de vous obéir! Le soleil, la lune et les étoiles en feraient bien autant, si vous daigniez le leur commander.
—Je n'en doute pas; mais qui leur portera mes ordres? et en attendant, n'est-il pas bien commode d'avoir sous la main un bon mari tout prêt, accoutumé à mes caprices, qui connaît mes défauts comme je connais les siens, et qui m'aimera tranquillement et éternellement?
—Bien tranquillement, en effet!
—Mon Dieu! ce n'est pas l'idéal, je le sais bien, et les héros de lord Byron sont d'un tout autre style; mais cet honnête Anglais, sans passions, sans faiblesses, sans vices....
—Et sans vertus...
—Ajoutons, si vous voulez, sans vertus, remplira fort bien son rôle de mari à Londres.
—Oui, il aura de l'argent, du crédit, de l'importance, de la réputation peut-être; mille autres en ont qui ne valent pas mieux que lui, mais il vous donnera le spleen. Vous serez pour lui comme un beau meuble, vous présiderez les fêtes qu'il donnera (s'il en donne), vous serez enviée pour votre beauté, votre grâce irrésistible, votre esprit plein de charmes; mais vous sécherez intérieurement d'ennui et de dégoût, et vous maudirez mille fois le jour où vous aurez accepté un mari anglais de la main de votre père.
—Peut-être; mais qui me répond que vous m'aimerez davantage, et que cette déclaration si galante et si imprévue n'est pas l'effet d'un rayon de soleil, du printemps qui s'avance, ou du chant des rossignols dans les bois, et que votre amour ne sera pas court et fugitif comme ce grand réveil de la nature qui l'excite aujourd'hui?
—Alice, dit Quaterquem en lui prenant la main avec émotion, je jure de vous aimer éternellement.
«Dès le premier jour que je vous ai vue, mon âme a été à vous tout entière; je n'ai plus de pensée qui ne soit la vôtre. Vous serez ma femme, ou je mourrai.
—Vous oubliez M. Harrison et mon père.
—Harrison! Je le tuerai. Votre père, je le convertirai, et, s'il le faut, je lui céderai mon secret et ma gloire!
—Votre gloire! si vous le faites, je saurai que vous m'aimez, et ce jour-là?...
—Achevez! Ce jour-là?...
—Eh bien, je vous permettrai d'espérer.»
Quaterquem, ravi de joie, lui baisa la main avec passion.
«Prenez garde, dit-elle vivement en retirant sa main, mon père se retourne et va nous voir.»
Si quelqu'un trouve que miss Hornsby est un peu prompte à disposer de son coeur et de sa main; qu'il eût été plus convenable d'attendre le consentement de son père et de sa mère et qu'une pareille précipitation ne fait pas grand honneur à l'éducation si parfaite que lui avait donnée la digne Kate, je répondrai à ce critique impertinent que miss Hornsby est Anglaise, c'est-à-dire fort libre de ses actions, qu'elle aime Quaterquem (ce qui après tout n'est ni improper ni sans exemple dans les annales des nations), qu'elle n'aime pas Harrison, qu'elle a pour ce pauvre homme l'éloignement bien naturel qu'une jeune fille riche, spirituelle, jolie et volontaire ne peut pas manquer d'avoir pour un automate savant tel que le brave Hercules; j'ajouterai qu'un mari présenté par un père n'a pas, à beaucoup près, la même saveur et le même attrait qu'un mari qui se présente tout seul et qu'il faut faire entrer par la porte dérobée; enfin je conviendrai, si vous voulez, que mon héroïne n'est pas parfaite et qu'elle ferait bien mieux de lire la Bible ou d'écouter les pieux discours du révérend Spurgeon, que d'accueillir si favorablement les discours d'un garçon fort sincère, fort amoureux, fort honnête homme, et en même temps fort étourdi, tel que notre ami Quaterquem. Au reste, quelque jugement qu'on en puisse porter, le fait est certain, l'histoire est authentique. Ce n'est donc pas à moi qu'il faut reprocher la conduite un peu légère de l'aimable miss Alice Hornsby, fille unique du docte Cornelius.