XV

Le lendemain, dès deux heures de l'après-midi, Mlle Oliveira rendit visite à son amie. Le major Bonsergent, galant comme on l'était au siècle dernier la conduisit au jardin où déjà Claudie l'attendait. Les deux amies, restées seules, échangèrent d'abord quelques paroles insignifiantes qui n'avaient pour but que de préparer, ou, si l'on veut, de retarder l'explication décisive.

«Ce jardin est magnifique, dit Rita.

—Oui, assez beau, répondit négligemment Claudie.

—Cela vaut mieux qu'un salon. On reçoit son monde sous la voûte azurée des cieux, parmi les fleurs et les fruits, en vue d'une verte vallée. C'est un cadre qui fait mieux ressortir les personnages.

—Oui, dit Claudie en riant, mais quand ces personnages sont des niais ou des ennuyeux?

—Il y a bien autre chose que des ennuyeux à Vieilleville, dit Rita. On y voit des étrangers, des Parisiens, des....

—Des avocats! interrompit Claudie toujours en riant.

—Oui, des avocats. Mon philosophe, par exemple n'est pas trop ennuyeux.

—C'est vrai.

—Je parie qu'il vient souvent te voir.

—Tous les jours, dit Claudie, qui sentit que la lutte s'engageait, et qui l'accepta bravement.

—Tous les jours!

—Mon Dieu, oui; mon père assure qu'il aime passionnément l'horticulture.

—L'horticulture seulement? dit Rita d'un air assez froid.

—Que veux-tu qu'il aime de plus? demanda Claudie.

—Ton père, peut-être, qui la lui enseigne.

—Tu m'y fais penser, dit Claudie. Peut-être aussi aime-t-il l'histoire de la guerre d'Espagne, car mon père la sait sur le bout de son doigt, pour l'avoir apprise sur place et à ses dépens; aussi je t'assure qu'il ne se fait pas faute de la raconter.

—Et ton père, comment l'aime-t-il?

—Que veux-tu dire?

—L'aime-t-il un peu? beaucoup? passionnément?

—Est-ce que je suis juge de ces choses-là? demanda Claudie.

—Parlons franchement, dit Rita. On m'a dit que M. Brancas ne quittait pas ta maison.

—Tu vois bien qu'on s'est trompé, puisqu'il n'est pas là.

—On m'a dit qu'il t'aimait. Est-ce vrai?

—Qu'en sais-je? dit Claudie rougissant.

—Tu rougis; donc, c'est vrai. Pourquoi m'en faire un mystère?

—Et toi, un interrogatoire?

—Il est tout naturel que j'interroge. Supposons que j'aie un oison, un seul; qu'il aille chez mon voisin, et que mon voisin le tue et le mange; n'ai-je pas le droit de faire des réclamations?

—Très-bien, dit Claudie, si le voisin l'a attiré chez lui; mais si tu l'as envoyé chez le voisin?

—Tu avoues donc que tu l'as mangé?

—Mangé? Non, mais il est à la broche.

—Ah! Claudie, c'est mal. Comment! Je n'ai qu'un hégelien, un seul, un oison d'une espèce rare et hors de prix, et tu l'enlèves sous mes yeux. Claudie, Claudie! c'est une noirceur abominable.

—Tu tiens donc beaucoup à ton hégelien? demanda Claudie.

—Beaucoup? Non. Ce serait trop. Mais j'y tiens assez pour vouloir le garder dans ma ménagerie.

—Et l'épouser?

—Oh! non. Ce mariage est une invention de mon père et de M. Graindorge, ce conseiller d'État au crâne beurre frais que tu as vu chez nous.

—Tu as tout Paris et tu m'envies un avocat!

—Envies! Quel vilain mot! Sache, mon enfant, que je n'envie jamais. Je suis comme César, qui n'enviait rien....

—Mais qui prenait tout, dit Claudie.

—Parfait.... Donc, tu le prends?

—Oui.... non.... peut-être.... je ne sais pas....

—Que fais-tu de ton Audinet?

—Rien de bon. M. le secrétaire général, sous ombre que mes parents l'autorisent, est venu se jeter à mes pieds, en plein kiosque, hier.

—Et tu ne l'as pas prié de ne plus revenir?

—J'allais lui parler, et d'un bon style, lorsque l'avocat a eu la maladresse d'entrer.

—C'est fâcheux! et qu'as-tu fait?

—J'ai mis l'Audinet à la porte, et dit à l'autre: Je vais me faire coiffer, attendez-moi, s'il vous plaît.

—Claudie! s'écria Rita d'un air solennel, tu es une forte tête.

—Je le crois.

—Et tu iras loin, c'est moi qui te le prédis. À propos, dis-moi: Connais-tu ce fier binocle qui nous contemplait hier avec tant d'assurance, et que l'hégelien m'a présenté hier?

—Ah! ah! dit Claudie en riant, je vois que tu ne porteras pas longtemps le deuil de l'avocat.

—Coquette! tu voudrais, pour ta gloire, que je mourusse de jalousie. Quant au binocle, que tu appelles, je crois, Rouxpainsel ou Ratpainsel, ou je ne sais comment, quel homme est-ce, je te prie?

—C'est un druide.

—Claudie, ma petite Claudie, ne me fais pas languir, je t'en conjure, pense à l'hégelien que je t'ai cédé de si bon coeur, et parle-moi franchement.

—Eh bien, c'est un druide blond.

—Je l'ai vu. Après?

—C'est, dit Mlle Bonsergent, le meilleur garçon du monde et le plus gai; mais il a le goût de tous les gentilshommes de campagne; il adore les cuisinières.

—Fi donc!

—J'ai cru que tu voulais savoir la vérité vraie; si tu n'as demandé que la vérité officielle, excuse ma sincérité.»

À ce moment, Catherine parut et annonça M. Brancas. Rita voulut se lever.

«Non, reste, dit Claudie. Sa visite ne sera pas longue.»

Le Parisien parut surpris et gêné de la rencontre de Mlle Oliveira; cependant, comme ils avaient tous deux beaucoup d'usage du monde, cet embarras réciproque cessa bientôt. Brancas après réflexion, fut content d'avoir trouvé l'occasion de mettre fin à une situation ridicule. Il déploya la plus rare habileté pour faire entendre à Rita, sans l'offenser qu'il aimait Claudie; et Mlle Oliveira, qui riait de ses efforts pour expliquer une chose qu'elle entendait si bien et qui lui était indifférente, s'amusait à le pousser et à l'embarrasser.

Après une heure de cet exercice fatiguant, Brancas épuisé et désespérant de se faire comprendre, allait prendre congé des deux jeunes filles, lorsque la malicieuse Rita l'arrêta court.

«Monsieur, dit-elle, je vous entends, vous aimez Claudie et vous n'osez me le dire. Suis-je donc si terrible? Eh! mon Dieu, rien n'est plus simple, ma franchise vous paraîtra peut-être extraordinaire, et je ferai peut-être mieux, suivant les règles de la civilité puérile et honnête, de paraître ignorer les conventions de mon père et de M. Graindorge: mais quoi! je suis seule sur la terre, car un père est un père et ne peut se charger de certaines négociations difficiles et délicates. Vous êtes libre, monsieur, et je me charge de le dire à mon père. Claudie vous aime, je le sais....

—Je n'ai rien dit de pareil, s'écria Claudie.

—Bon! je l'ai deviné.

—Inventé!

—Deviné. Au reste, le mot ne fait rien à la chose. Je m'offre à vous servir de témoin.

—Mademoiselle, dit le Parisien en lui baisant la main, vous avez la grâce et l'esprit d'un ange.

—Mais, dit Claudie, si Rita est un ange, que me reste-t-il à moi?

—Tu seras une divinité, dit Rita en riant. Adieu mes amis, je vous quitte. Mariez-vous et soyez heureux, c'est le mieux que vous puissiez faire.»

Là-dessus, remettant son châle et son chapeau, elle sortit.

«Vous m'aimez donc? dit Brancas à Claudie.

—Puisqu'elle le dit!» répliqua-t-elle en souriant.

Comment peindre les transports et la joie de ces deux amants? Claudie était la plus heureuse des femmes. Elle oubliait Audinet, elle s'enivrait du bonheur présent et du bonheur à venir. Heureux moments, trop rares dans la vie de l'homme, et qui devaient être suivis d'un triste réveil!

Il fut convenu que Brancas, pressé de revenir à Paris, la demanderait en mariage le jour même, et que la noce se ferait le plus tôt possible, en dépit de tous les Audinet.

Le major Bonsergent, consulté, n'osa ni donner ni refuser son consentement. Comment violer la parole donnée au colonel Malaga? Comment rompre une amitié de cinquante ans? Cependant Claudie n'eut pas trop de peine à le déterminer.

«Eh bien! dit-il, si ma femme y consent....»

Mais Élodie répondit par un refus net et catégorique. Les empressements de Brancas, les prières et les larmes de Claudie ne purent la fléchir.

«Faites ce qu'il vous plaira, dit-elle, vous le pouvez, mais ma volonté est immuable. J'ai l'âme assez naïve encore pour ne pas comprendre qu'on manque à sa parole.»

En réalité, elle voulait se donner le temps de consulter Audinet.

«Ne la pressez pas trop, dit à voix basse le major à Brancas, vous la feriez butter comme un âne sur un caillou. Au reste, je réponds de tout.»

Brancas partit le coeur plein d'un bonheur infini. Son cheval fit en dix minutes le trajet entre Vieilleville et la maison d'Athanase.

«Je me marie! j'aime! je suis aimé!» dit le Parisien en sautant dans les bras de son ami.

—Cela se voit, dit Athanase, mon pauvre Éclair est fourbu. Maintenant, défie-toi du colonel Malaga, et souviens-toi de cet illustre blagueur qui disait que le Capitole est voisin de la roche Tarpéienne.