II
Terrible duel. Heureux déjeuner. Comment le beau
Buridan mit la nappe aidé de la jeune Pasithéa.
On frappa à la porte, et deux hommes boutonnés jusqu'au cou entrèrent.
«Messieurs, dit l'un d'eux, qui de vous est M. Jean Claude?
—C'est moi, répondit celui-ci.
—Monsieur, continua l'orateur d'un ton diplomatique, vous avez gravement insulté M. le comte de Seckendorf, et nous venons de sa part vous demander une réparation.
—Monsieur, dit Claude, votre ami n'est-il pas un gros homme avec des favoris noirs, des breloques et une canne?
—Précisément.
—De quoi se plaint-il?
—D'une grave injure. Il ne nous a donné aucun détail.
—Je vais vous en donner, moi.
M. le comte de Seckendorf a insulté hier une jeune fille sans défense. Je passais, j'ai voulu la protéger, il a levé sur moi sa canne. Je l'ai arrachée de ses mains et jetée sur la chaussée. Voilà toute l'injure. C'est à vous, messieurs, de voir quelle réparation peut demander votre ami.
—Monsieur, dit celui qui avait déjà parlé, ceci ne nous regarde pas. Seckendorf veut se battre et il se battra.
—Comme il vous plaira. M. le comte de Seckendorf est-il Français?
—Non, monsieur; il a comme moi l'honneur d'être Prussien.
—Je vous en fais à tous deux mon compliment. Soyez assez bon, monsieur, je vous prie, pour lui dire de ma part que cette querelle est une vraie querelle d'Allemand; du reste, je suis à ses ordres. Quelle est votre heure?
—Trois heures.
—Votre arme?
—Le sabre.
—Et le lieu?
—Vincennes, derrière les bosquets d'Idalie.
Les deux envoyés sortirent.
—Sais-tu te battre? dit Buridan.
—Moi! point du tout.
—Le Prussien va te découper comme une mauviette.
—Je l'en défie, dit Claude. J'ai le poignet solide, le pied leste, et du sang-froid. Ces trois choses valent bien cent leçons de Grisier.»
A trois heures, Claude, accompagné de Buridan et d'un autre témoin, arrivait au bosquet d'Idalie. Il y trouva son adversaire. Les sabres mesurés et les cérémonies d'usage terminées, les deux adversaires se mirent en garde.
Dès la première passe, les deux témoins de Claude frémirent. Seckendorf était de première force au sabre. Claude seul ne désespéra point. Il s'escrimait d'estoc et de taille, attaquant toujours avec un vivacité inouïe et ne cherchant pas à se défendre. La seule chose prudente qu'il pût faire était de ne montrer aucune prudence. Au bout d'une minute, il reçut dans la poitrine la pointe du sabre du Prussien et tomba. Le vainqueur essuya proprement son sabre sur l'herbe, endossa sa redingote et partit avec ses témoins sans prononcer une parole.
Claude s'évanouit. On le transporta chez lui.
«La blessure est grave, dit le chirurgien à Buridan, mais il n'en mourra pas. Le sang qu'il a perdu est la seule cause de sa faiblesse.»
Buridan s'assit à côté du lit et prit soin du blessé.
Le dimanche suivant, Claude était hors d'affaire. Trop faible encore pour se lever, il ne songeait plus qu'à la visite de Juliette. Dès cinq heures du matin, il s'agitait impatiemment dans son lit. Neuf heures sonnèrent, et une main légère frappa à la porte.
«Vénus est exacte comme un huissier, dit Buridan.
—Au nom du ciel! dit Claude, ouvre la porte et épargne-lui tes mauvaises plaisanteries.»
Juliette entra, et fut très surprise de trouver Claude dans son lit. Elle fit un pas en arrière.
«Pardon, messieurs, dit-elle, je me trompe, sans doute.
—Non, voua ne vous trompez pas, céleste jeune fille, dit le beau Buridan. Vous êtes ici dans le palais de Raphaël. Malheureusement, Raphaël a reçu un coup de sabre dans le sternum, et je remplis, par intérim, le rôle de grand-maître des cérémonies.
—Quoi! vous êtes blessé, monsieur, et à cause de moi peut-être?
—Rassurez-vous, mademoiselle, dit Claude, c'est une blessure très légère, et je suis trop heureux,...
—De mourir à votre service, interrompit Buridan. Oui, mademoiselle, des chevaliers français tel est le caractère.
—Buridan, s'écria Clause, viens ici.
Scélérat, lui dit-il tout bas, tu veux donc me faire mourir. Tu vas l'effrayer et l'obliger de partir. Je me sens de l'appétit. Va commander le déjeuner.
—Pour trois? demanda le peintre.
—Assurément.»
Buridan sortit, la belle Juliette s'approcha de Claude et lui dit d'une voix émue:
«Combien je regrette, monsieur, le malheur qui vous frappe. Je ne me consolerai jamais d'en avoir été cause.
—Mademoiselle, dit Claude voulez-vous guérir d'un seul coup ma blessure et me rendre plus heureux que je ne le fus jamais? Donnez-moi votre main.»
Juliette la tendit avec un sourire charmant. Le bon Claude la baisa avec une telle dévotion que la jeune fille rougit et alla s'asseoir près de la fenêtre.
«Je viens de l'effrayer comme un sot, pensa Claude. O malheur éternel! je l'adore, et elle ne m'aimera jamais.»
Des deux côtés, le silence devenait embarrassant. Le peintre vit que Juliette allait sortir; il fit un effort sur lui-même.
«Mademoiselle, dit-il, reconnaissez-vous cette esquisse, que j'ai commencée le lendemain de notre rencontre?»
Elle la regarda et la trouva fort ressemblante.
«Ah! monsieur, dit-elle naïvement, que vous m'avez faite belle! Est-ce le portrait que vous voulez me donner pour la fête de ma tante?
—Non, Juliette, ceci est un souvenir que je garderai éternellement de la première heure de ma vie où j'aie goûté un bonheur parfait. Quant à votre portrait, vous l'aurez, si vous voulez poser seulement quelques heures devant moi.
—Oui, monsieur, aussi longtemps que vous voudrez. Ma tante sera bien heureuse.»
Buridan rentra, suivi d'un garçon de restaurant qui portait dans ses bras un déjeûner fort convenable. Le vin surtout n'y manquait pas.
«O la plus belle des Grâces, dit Buridan, divine Pasithéa, aidez-moi, je vous prie, à mettre la nappe.
—Monsieur, dit simplement Juliette, je le veux bien; mais pourquoi m'appelez-vous la divine Pasithéa?
—Pasithéa, dit le peintre, était une impératrice qui n'avait pas sa pareille pour raccommoder les serviettes de son mari et ourler son linge.
—Eh bien, monsieur, c'est justement mon fort, et de plus, je fais de belles chemises, je m'en vante.
—Voilà, dit Buridan, une rencontre admirable; j'ai besoin justement d'une douzaine de chemises, et si vous voulez bien vous charger de la commande, ma chère demoiselle Pasithéa....
—Juliette, monsieur, interrompit-elle.
—C'est cela même, Juliette Pasithéa.
—Le déjeuner sera froid, dit Claude, qui craignit quelque plaisanterie trop forte de son ami. Mangeons.»
Le déjeuner fut très gai. Claude était plongé dans les ravissantes délices d'un premier amour. Tout ce que disait Juliette lui paraissait admirable. Son ingénuité le remplissait de joie. Il était devant elle comme une mère qui trouve dans les premières paroles de son enfant des symptômes d'un génie supérieur. Elle demandait à boire avec une grâce sans pareille. Elle se renversait sur sa chaise d'une façon toute divine. Elle riait avec une délicatesse exquise. Oh! les belles dents! les purs diamants! Oh! la bouche petite et gracieuse! Oh! les yeux bleus et doux! Oh! les cheveux fins et soyeux! Claude n'avait pas tort d'admirer. C'était une chevelure abondante et épaisse comme une forêt des tropiques. Disons tout en un mot. Elle était vraiment belle, et Claude l'adorait.
Pendant ce temps, Buridan ne perdait pas un coup de dent. C'était un bon compagnon, peu mélancolique, qui aimait toutes les femmes, et qui, moyennant quelques complaisances, les tenait quitte de tout. Claude s'étant égaré dans une théorie platonique, Buridan lui répondit avec chaleur:
«Mon petit, ta méthode peut être bonne, mais la mienne est excellente. Les femmes sont faites pour rire, pour aimer et pour avoir des enfants. Hors de là, elles ne sont bonnes à rien.
—Oh! dit Claude indigné.
—Tu as beau te récrier, reprit Buridan, il faut se soumettre à l'inflexible vérité. Dis-leur qu'elles sont belles, elles te sauteront au cou; parle-leur de philosophie, tu les verras bâiller comme des carpes hors de l'eau. Prends la plus vertueuse de toutes, dis-lui qu'elle a le pied bien fait, elle relèvera sa robe jusqu'au genou. Tu ne peux pas savoir tout cela, mon pauvre Quasimodo; tu vis comme un ermite, et les pensées de ce monde ne t'occupent guère; mais je les connais, moi, et je te jure que la plus sage de toutes est une écervelée.
—Tais-toi, malheureux ivrogne, dit Claude, et cuve en paix ton vin. N'outrage pas la seule partie du genre humain qui vaille encore quelque chose. Qui es-tu pour parler ainsi? Parce que tu barbouilles quelques singes et quelques chats, tu te crois un grand homme et quelque chose de précieux sur la terre. Réponds-moi, Buridan; combien de gens ont barbouillé, barbouillent et barbouilleront mille fois mieux que toi? Quelle idée as-tu mise au monde? Quelle invention as-tu faite pour la patrie? Toi qui n'atteins dans tes oeuvres la beauté véritable que par hasard, et qui souvent la défigures; toi qui es fier de quelques coups de pinceau où peut-être son ombre a laissé des traces, tu oses mépriser la femme, qui est la beauté même, l'éternelle beauté, et la seule image de Dieu sur la terre! Sur la foi de quelques créatures qui ne sont d'aucun sexe, tu oses dire que les femmes ne sont faites que pour la joie et les plaisirs. Rentre en toi-même, malheureux Buridan, et confesse ton repentir, si tu ne veux pas que la foudre céleste te punisse de ton blasphème.
—Brrrr! dit le peintre en allumant un cigare, comme tu pérores pour un homme qui a reçu deux pouces de fer entre la troisième et la quatrième côte! Respectons ce sexe aimable, puisque tu le protéges. Divine Pasithéa, fumez-vous?
—Non, monsieur, je vous remercie.
—C'est dommage; voilà un vrai puro.»
En même temps, il entonna, d'une voix puissante cette chanson:
Aux environs de Lille en Flandre (bis)
Lon lan la {bis)
Je rencontrai deux Flamandes (bis)
Lon lan la. (bis)
Ici le sage Claude interrompit fort à propos le chanteur.
«Que le diable t'emporte! dit Buridan, à moitié ivre. On ne peut donc plus rire ici. On ne boit plus, on ne chante plus, on parle poliment des belles. Si cela continue, on ne pourra plus fumer. Adieu, les amis. Je reviendrai quand vous serez plus gais.
Son départ fit grand plaisir à Claude.
«Votre ami est bien amusant, dit Juliette, mais il est bien mal élevé.
—C'est un charmant garçon, répliqua le peintre, qui a été mon témoin mardi dernier et qui a grand soin de ma blessure; mais il n'est pas habitué à parler aux honnêtes femmes.
—Est-ce qu'il a des maîtresses? demanda la jeune fille.
—Je n'en sais rien, répondit Claude étonné. Pourquoi me faites-vous cette question?
—J'ai parlé au hasard, dit-elle en rougissant. Qu'est-ce que cela me fait, que M. Buridan ait des maîtresses ou non?»
Si Claude avait eu plus d'expérience, cette rougeur subite l'eût inquiété. Peu à peu, Juliette devint pensive, et ne répondit plus qu'à peine aux discours du jeune homme. Après quelques instants, elle se leva, promettant de revenir.
Huit jours après, Claude, encore fatigué de la perte de son sang, mais déjà guéri, commença le portrait de la belle Juliette. On croira aisément qu'il n'allait pas vite en besogne. Aucune esquisse ne lui paraissait digne de son modèle. Il s'était fait pendant la semaine un plan de campagne profondément combiné. «Puisque le hasard veut que j'aie rencontré, disait-il, l'une des plus jolies filles de Paris, et à coup sûr l'une des plus innocentes, je veux qu'elle n'ait pas d'autre maître que moi. Le ciel m'a refusé la beauté, mais il m'a laissé l'ascendant qu'un esprit cultivé et une passion forte donnent à un homme sur une femme ignorante et pure. J'éclairerai son esprit, j'élèverai son âme, je lui ferai connaître le ciel et la terre, et peut-être pourrai-je surmonter les obstacles que m'oppose la nature. Le destin se lassera de poursuivre un malheureux.»
Claude était éloquent; il était savant comme un peintre de ce seizième siècle, où Michel-Ange et Raphaël connaissaient et pratiquaient à la fois tous les arts. Tout le monde sait la puissance de la solitude. Le peintre, plein de force et de génie, avait vécu comme les solitaires de la Thébaïde; ses passions, longtemps contenues, n'en étaient que plus fortes. Il aimait Juliette avec la violence d'un homme qui aime pour la première fois, et qui n'attache de prix qu'à l'amour.
Elle se sentait troublée devant lui sans savoir pourquoi. Il affectait de lui parler peinture; mais ses yeux ardents, fixés sur elle, l'instruisaient assez de ce qu'il ne voulait pas avouer. Il était heureux d'aimer; mais le sentiment de son irrémédiable laideur glaçait la parole sur ses lèvres. Le triste nom de Quasimodo lui revenait sans cesse à l'esprit. La laideur n'est-elle pas, comme la vieillesse, l'antipode de l'amour?
Après une heure de travail, la belle Juliette voulut retourner à Passy. Claude l'accompagna, et la conduisit à travers le bois de Boulogne. La matinée était belle; les arbres étaient couverts de feuilles; le ciel était pur, et les oiseaux chantaient sur la cime des chênes. Claude se sentait rempli d'une joie délicieuse. Il courait légèrement dans les allées, entraînant sa compagne, qui était aussi gaie que lui-même. Il jouissait du bonheur de faire goûter le premier à cette âme naïve le fruit de l'arbre de la science. Il lui expliquait tout ce qu'il voyait; il lui parlait botanique, religion, philosophie, histoire même, proportionnant son langage à la faiblesse de cette intelligence encore peu exercée. Il lui enseignait les lois et les moeurs des animaux, des végétaux et leurs amours; il parlait des pays lointains, de l'Italie, qu'il avait vue; de l'Orient, qu'il voulait voir et qu'il devinait déjà. La jeune fille écoutait ses discours avec une admiration profonde; elle comprenait tout, et elle questionnait toujours. Au sortir du bois, Claude voulut se retirer.
«Pourquoi ne venez-vous pas avec moi? dit-elle.
—Votre tante ne me connaît pas.
—Elle vous connaît parfaitement. Croyez-vous que je n'aie point parlé de vous le premier jour, et du service que vous m'avez rendu? Suis-je si ingrate? Ma tante sera ravie de vous voir. Elle sait la surprise que vous lui ménagez, et serait offensée si vous refusiez de venir chez elle.
—Par le Dieu vivant! pensa le peintre, je suis en veine aujourd'hui. Une journée tout entière avec elle! Aurais-je osé l'espérer?»
Là-dessus, sans faire la moindre objection, il suivit la jeune fille et entra chez la fruitière.
C'était une grosse femme gaie, rouge de teint, active, bavarde, prompte à faire connaissance, et regardant comme ses amis tous ceux qu'elle connaissait. Elle était riche, et quarante mille francs placés en rentes sur l'État, joints aux profits de son petit commerce, ajoutaient à son bonheur. Elle avait une tendresse aveugle pour sa nièce, qu'elle regardait comme le miroir de la sagesse et comme un puits d'érudition.
A peine eut-elle vu le peintre, qu'elle lui donna la main, le fit asseoir, le fit manger, le fit parler, et lui vanta sa nièce, de sorte qu'au bout de trois quarts d'heure, Claude croyait avoir vécu toute sa vie dans la maison et prenait goût à la fruiterie.
Le dimanche suivant était le jour de la fête de la bonne femme, et il fut convenu que Claude se hâterait de terminer le fameux portrait, et que la fruitière donnerait ce jour-là un grand dîner, suivi d'un bal de voisins.
Claude partit. A peine était-il sur le seuil que Juliette le rappela. Il accourut, léger comme un chevreuil.
«A propos, dit-elle, puisque ma tante donne un grand dîner dimanche, ne voulez-vous pas amener quelqu'un de vos amis?
—Je n'ai guère d'amis, dit Claude.
—Et ce monsieur qui vous a servi de témoin, et qui m'appelait la divine Pasithéa, comment le nommez-vous?
—Buridan.
—Il est bien mal élevé, mais il nous fera rire. N'est-ce pas, tante, tu veux bien que M. Claude l'invite?
—Si je le veux! dit la fruitière. Tu n'as qu'à parler, ma petite, et tout ce que tu demanderas te sera servi sur-le-champ.
—Je l'amènerai, dit Claude. Et vous, Juliette, ne m'accorderez-vous rien en échange?
—Que voulez-vous que je vous donne?
—Cette rose que vous tenez.
—La voici.»
Claude rentra chez lui, plein d'amour et d'illusions. Il aimait, et paraît son idole de toutes les vertus. Juliette s'endormit eu rêvant que Buridan l'embrassait.