A LA MAIRIE
C'était le 1er juillet. Jamais les habitants de Creux-de-Pile n'avaient vu de cérémonie aussi somptueuse que celle qui se préparait pour le mariage de mademoiselle Hyacinthe Forestier avec M. le receveur Francis Vire-à-Temps, plus communément appelé «le gros Francis».
On devait aller en voiture de la maison de la mariée jusqu'à l'église de la paroisse; mais grâce à l'heureuse combinaison des rues, des ponts, des montées et des descentes qui font de cette admirable ville quelque chose d'assez semblable à un bossu orné de plusieurs bosses, il ne fallait pas moins de trois quarts d'heure pour faire le trajet à découvert sous les yeux des passants.
Au reste, cet apparat ne déplaisait pas au père Forestier qui jouissait de sa puissance et qui se rengorgeait avec un très légitime orgueil en regardant sa fille.
Il avait l'air de dire à tous: «Voilà mon œuvre»; et en effet le capitaine Smintéry n'y était pour rien, n'ayant paru à Creux-de-Pile que trois ou quatre ans après la naissance d'Hyacinthe.
Pour elle, je m'aperçus avec étonnement qu'elle paraissait très gaie, d'une beauté charmante (cela va sans dire), et qu'elle ne regrettait pas du tout le pauvre Michel.
Plusieurs des spectateurs en firent tout haut la remarque, et, s'il faut tout dire, les spectatrices—celles du peuple surtout—ne furent pas indulgentes.
Dans la seconde voiture s'étalait le vieux Vire-à-Temps, à côté de Mme Rosine Forestier, qu'il couvrait de compliments et qui lui répondait par des sourires dont le capitaine Smintéry avait connu la puissance quinze ans plus tôt... Mais depuis ce temps-là, hélas! quel changement!
Les autres membres des deux familles et les amis suivaient dans quarante-cinq carrosses de différentes formes et grandeurs. Il y avait des pataches, des coupés, des landaus, des chars-à-bancs, des calèches et même des tape-fonds. Forestier et Vire-à-Temps, pour frapper d'une pierre deux coups, avaient invité tous les électeurs influents, et en particulier la plupart des maires de l'arrondissement, au dîner de noces qui devait avoir lieu dans le jardin. Après dîner, le sous-préfet, frère du gros Francis, s'était chargé, de concert avec le président, de leur enseigner leurs devoirs électoraux; madame Eva Vire-à-Temps, femme du sous-préfet, devait les charmer de ses regards; enfin, on comptait beaucoup sur l'effet de cette journée pour la réélection de M. Forestier.
C'est dans ce bel ordre de bataille et en voiture qu'on se rendit à la mairie, où je me précipitai à pied en jouant des poings, des coudes et des genoux pour me faire une place. Grâce à mon énergie, je me trouvai au premier rang, et je fus bien étonné de voir Michel à trois pas de là, tranquillement assis sur une chaise et accoudé sur la table.
Je lui demandai tout bas:
—Que fais-tu là? Ce n'est pas ta place. Veux-tu faire un scandale?
Il me répondit tranquillement:
—J'ai le droit, comme tout le monde, de regarder la cérémonie... et je regarde.
Cependant, malgré sa tranquillité apparente, j'étais frappé de sa pâleur et de la fixité de son regard. Évidemment il était très ému. Je me rapprochai de lui pour le soutenir ou le contenir au moment fatal.
Enfin toute la noce entra, le père Forestier et sa fille en tête, et les autres, chacun suivant son grade ou le degré de parenté.
Le maire, qui était en habit noir et en cravate blanche, ouvrit sa tabatière, se bourra le nez de façon à couvrir sa chemise de grains de tabac, se moucha fortement, posa son mouchoir à carreaux bleus sur la table comme en-cas, et commença à lire la formule de la loi.
Là, tous les cœurs battaient un peu. On regardait Michel avec étonnement et avec inquiétude. Lui-même ne regardait qu'Hyacinthe. Il pâlissait et rougissait de minute en minute.
Pour elle, sans le regarder, les yeux baissés, elle attendait modestement la question suprême:
Consentez-vous à prendre pour mari, etc.. etc.
Alors, d'une voix nette et claire, elle répondit:
—Non, monsieur le maire. Mon mari sera M. Michel Bernard ici présent. Je n'en aurai jamais d'autre.
A ces mots, Michel, transporté de joie, se leva et s'écria:
—Et moi, Hyacinthe, je jure de vous aimer éternellement.
Ce fut un coup de théâtre si imprévu que les parents d'Hyacinthe n'eurent pas le temps de s'y opposer.
Le gros Francis demeura consterné. Le vieux Vire-à-Temps parut très vexé. Le sous-préfet, frère aîné de Francis, leva les épaules comme pour dire: C'est une fantaisie de petite fille, cela passera. La femme du sous-préfet se mit à rire sans autre raison que de montrer ses dents blanches qui étaient fort bien rangées.
Quant aux amis et aux électeurs convoqués des quatre coins de l'arrondissement, leur stupéfaction était inexprimable, et je dois ajouter aussi leur tristesse.
Comment! on les avait fait venir de deux, trois, quatre, dix lieues pour assister à une noce, s'en fourrer jusque-là, voir leur député, leur sous-préfet, leur président, expliquer, recommander leurs affaires à ces gros bonnets, et tout d'un coup, patatras!... plus ce mariage!
Mais alors, plus de dîner, plus rien! Car enfin on ne peut pas décemment aller boire et manger chez des gens qui sont occupés à s'arracher les cheveux en famille. Non, en vérité, cela ne se fait pas! Que le diable emporte le caprice de cette petite Hyacinthe!... Voilà ce qui se lisait sur toutes les figures.
Franchement, ce n'était pas gai. Quant à la famille Vire-à-Temps, tous ses projets d'avenir étaient à vau-l'eau.
Mais que dire de la fureur de Mme Forestier? Rien ne pourrait en donner une idée.
—Maudite chipie!....
Et elle leva la main pour donner un soufflet à sa fille, mais le père Forestier, quoique fort désagréablement surpris, eut le bon sens et le temps de lui saisir le poignet, de manière à empêcher un plus grand malheur.
—Voyons, ma chère amie, dit-il, tu n'y penses pas! Hyacinthe elle-même est prise ce matin d'un caprice inexplicable, car enfin elle consentait hier et tous les jours précédents à ce mariage qui comblait tous vos vœux, qui resserrait notre intimité avec un vieil ami (il se tourna vers le président et lui serra la main avec effusion); qu'est-ce qui est donc arrivé qui a pu changer ainsi ses résolutions?
—Elle est folle, cria la mère.
Hyacinthe répliqua:
—Non, maman, je ne suis pas folle. Mais je ne veux pas qu'on dispose de moi sans mon consentement. Quand vous m'avez présenté Michel, je l'ai accepté de suite, parce qu'il m'aime, et que je l'aime. Vous n'en avez plus voulu... C'est bien; mais moi je n'ai pas changé comme vous, comme toi surtout, maman, et je ne changerai jamais.
—Et moi, s'écria la vieille Rosine, je jure que...
Mais le vieux Vire-à-Temps se leva et dit avec assez de grâce à Hyacinthe:
—Ma chère enfant, mon bonheur et celui de Francis auraient été de vous garder avec nous; mais vous comprenez bien que nous vous aimons trop l'un et l'autre pour avoir jamais eu la pensée de vous contraindre. Croyez que je ferai toujours pour vous, et Francis comme moi, les vœux les plus sincères.
Le pauvre gros Francis, n'étant pas éloquent, serra silencieusement la main d'Hyacinthe, et tous les deux se retirèrent, promptement suivis de leurs amis particuliers qui ne savaient quelle contenance garder, et qui, d'ailleurs, étaient pressés de dîner à l'auberge,—car c'était l'heure de la plupart des tables d'hôte.
Michel, voyant la salle se vider, voulut s'approcher d'Hyacinthe et la remercier de son courage, mais la vieille Rosine se campa au-devant de sa fille dans une attitude si belliqueuse que mon ami craignit d'être cause d'un nouveau scandale et sortit avec moi.
Quand nous fûmes dehors, Michel me dit:
—Eh bien, qu'en penses-tu, Trapoiseau? Le coup était-il bien combiné? A-t-il assez réussi?
—Comment, c'est toi qui...
—Parfaitement vrai.
—Je ne m'étonne plus de la tranquillité où tu vivais ces derniers jours.
—Voici. Grâce au mur du jardin et à la fenêtre grillée de sa chambre, je peux, sinon voir et toucher Hyacinthe, du moins lui parler toutes les nuits... C'est moi qui l'ai décidée à accepter la main du pauvre Francis, qu'elle avait d'abord nettement refusée. Je lui ai prouvé que nous ne pouvions obtenir le consentement de son père que par un coup d'éclat qui forcerait ce pauvre homme à prendre une résolution virile. Hyacinthe a combattu longtemps, mais enfin elle a fini par donner son consentement. De là, l'événement que tu viens de voir. Ce qui l'a décidée surtout, c'est le cartel que j'ai adressé à Francis; elle a eu peur d'un duel où je pouvais être tué. Pour prévenir ce danger, elle a fait elle-même l'acte de courage dont tu as été témoin tout à l'heure.
Et maintenant, cher ami, vive la joie!
Michel sautait et dansait de bonheur. Je lui demandai:
—Mais ton élection, qu'en fais-tu?
—Je me fais élire plus que jamais.
—Mais si tu es élu, papa Forestier te refusera la main d'Hyacinthe.
—Mais, Trapoiseau que tu es, si je ne me présente pas contre lui, comme il ne me craindra pas, il me la refusera bien mieux encore...
Il tira de sa poche une petite affiche-manifeste et me la mit sous les yeux.
—Tiens, lis ça et tu m'en diras des nouvelles.
SAMEDI PROCHAIN
4 juillet
M. MICHEL BERNARD fera une conférence dans la
grande salle du café de la perle
sur ce sujet:
LES PROCHAINES ÉLECTIONS
«Notre éminent concitoyen, qui s'est déjà fait connaître dans plusieurs de nos plus grandes villes, et dont les conférences sur les Populations de la France de l'Ouest ont obtenu un prodigieux succès au boulevard des Capucines, à Paris, se propose d'aborder samedi et de traiter avec la merveilleuse autorité qui lui est propre les questions si complexes que présente la crise actuelle où se débat la République.»
—Alors, tu vas faire un discours?
—Un, deux, trois, quatre discours.
—Et que diras-tu au public?
—Cela dépendra de la réponse que papa Forestier va faire demain.
—A quelle question?
—A celle que je lui poserai moi-même.
—Où?
—Chez M. Bouchardy, ton patron, qui le fera venir sous un prétexte... Toi, cher ami, va faire imprimer et coller mon affiche sur tous les murs.