CHAMBRE DE MALADE

Le lendemain, Mme Bernard était au lit, pâle, gémissante, mais furieuse toujours et ne rêvant que la vengeance.

Près d'elle se tenait le vieux Vadlavan, qui lui tâtait le pouls, et d'un air affectueux disait:

—Ma chère enfant, il ne faut pas vous échauffer. Vous avez tort... tout ça comme ça... c'est grave, mais ça passera.

Elle répliqua d'une voix grinçante et sifflante:

—Ça passera... ça passera... Il en prend bien à l'aise, ce vieil imbécile! On voit bien que ce n'est pas lui qui a reçu le coup!

Après quoi, le docteur, qui était plus fin qu'éloquent et qui feignait d'être un peu sourd pour n'entendre que ce qui lui plaisait dans la conversation, continua:

—C'est une forte luxation... Tout ça comme ça... Si je n'avais pas été là, pour la réduire sur-le-champ, je ne sais pas ce qui aurait pu arriver... une forte fièvre, la gangrène, le tétanos peut-être...

Il semblait parler à Michel; mais la dame prêtait une oreille attentive et pâlissait de frayeur.

—Que dites-vous là, docteur? La gangrène! Le tétanos!

Vadlavan parut contrarié d'avoir été entendu; au fond, il était enchanté; la crainte de la mort assurait son empire sur sa malade.

—Ne craignez rien, ma chère enfant. Je vais vous envoyer un de mes petits flacons. Vous en prendrez une cuillerée à café dans un grand verre d'eau sucrée, tous les quarts d'heure... Vous aurez soin de ne pas vous mettre en colère dans les intervalles. Cela est essentiel...

Il tira sa montre, regarda l'heure et ajouta:

—Il faut que j'aille prendre le train express. La femme du préfet de ***

Il nomma une ville située à vingt lieues de là.

... M'a fait appeler pour une opération des plus dangereuses, qu'on n'ose pas confier à mes confrères de là-bas... Il s'agit de vie ou de mort...

Comme il allait sortir, Mme Bernard, effrayée, s'écria:

—Mais, docteur, si le tétanos venait tout à coup, qu'est-ce qu'il faudrait faire?

Elle attendait son arrêt avec angoisse.

Il répondit tranquillement:

—Rien autre chose que prendre les cuillerées à café de mon petit flacon, toujours délayées dans l'eau sucrée...

—Et quand le flacon sera vide?

—Je vais en envoyer trois... Bonsoir et bonne nuit, ma chère enfant... Tout ça comme ça... Du calme surtout, du calme, le plus grand calme!

Il prit son chapeau à larges bords, sa canne et sortit. Michel l'accompagna jusque dans la rue et revint d'un air fort tranquille.

La consultation des médecins étant terminée, celle des hommes de loi allait commencer.

Elle fut vive et violente. Mme Bernard ne parlait d'abord que de traduire son assassin en cour d'assises.

Soufflé par Michel, je fis observer modestement que le jury était si indulgent...

—Ou plutôt si lâche! interrompit la dame.

—... Si lâche, si vous préférez, qu'il ne manquera pas d'acquitter, tandis qu'un bon petit procès en police correctionnelle ne pouvait pas manquer d'aboutir à l'amende et à la prison.

Et comme Michel sortait de nouveau pour commander des compresses, sa mère me dit:

—Comprenez-vous ça, Trapoiseau? Mon fils a l'air de prendre ça comme la pluie ou le beau temps?

Je lui ai dit hier: fais-moi venir le juge d'instruction et le procureur de la République. Il a répondu: «Oui, maman!» Et il les a fait venir.

—Mais, madame, que voulez-vous qu'il fît de plus?

—Ah! s'il avait du sang dans les veines! il aurait massacré ce gros Forestier et sa coquine de femme... Mais non, c'est tout le portrait de son grand dadais de père; il n'est étonné de rien; il ne se fâche de rien; on égorgerait sa mère sous ses yeux qu'il enverrait tout bonnement chercher le médecin et les gendarmes!...

J'osai risquer:

—Mais, madame, après tout...

Elle me coupa la parole.

—Vous d'abord, Trapoiseau, taisez-vous! Qu'est-ce que vous pouvez comprendre au déchirement du cœur d'une mère qui se voit abandonnée de son fils, oui, lâchement abandonnée du fruit de ses entrailles?...

Je fis signe en silence qu'en effet n'ayant jamais été lâchement abandonné du fruit de mes entrailles, je ne pouvais pas comprendre le déchirement.

—... Eh bien, alors, continua la dame, fichez-moi la paix!

Je la lui fichai sur sa demande et j'allais prendre congé lorsque le juge de paix parut, qui venait offrir comme tous les autres ses compliments de condoléance.

Mais il fut bien reçu! ah! oui, bien reçu!

Dès les premiers mots Mme Bernard lui dit:

—Monsieur Robin, c'est votre faute! Tout ça ne serait pas arrivé si vous m'aviez rendu justice l'autre jour, mais la Smintéry—car on ne peut plus l'appeler maintenant la Forestier,—encouragée par votre jugement...

Alors le vieux juge de paix répliqua d'un ton paternel:

—Ma chère enfant, je t'aime beaucoup...

—Il y paraît, dit amèrement la dame.

—Je t'ai vue naître...

—Vous êtes assez vieux pour avoir vu naître ma grand'mère.

—Et je ne peux pas m'empêcher de penser que le curé Torlaiguille avait raison quand il disait: «Il n'y a pas, dans ma paroisse, de femme plus folle et plus méchante que Mme Forestier...»

—Ah! qu'il a donc raison monsieur le curé! s'écria Mme Bernard, triomphante... C'est un homme sage et de bons sens, celui-là!

—Attends donc, ma chère enfant, tu ne connais pas la fin de sa phrase. La voici: «... excepté madame Bernard!»

Les yeux de la dame étincelèrent.

—Il n'a pas dit ça, monsieur Robin. Vous mentez! M. le curé est incapable de dire une sottise pareille!... Et, s'il l'avait dite, vous seriez un sot de me la répéter.

Le père Robin se leva de son fauteuil et répliqua:

—Ma chère enfant, il avait tort de parler avec si peu de respect des deux dames les plus aimables et les mieux élevées de France; mais enfin il l'a fait et je l'ai entendu de mes oreilles; au reste, tu pourras t'en assurer tout à l'heure, car le voici.

En effet, mon oncle le curé s'avançait à travers le jardin d'un pas majestueux, et fut introduit sur-le-champ.

Mais il avait à peine fini de saluer et de s'informer de la santé de l'intéressante malade, lorsque le juge de paix lui demanda brusquement:

—Est-il vrai, mon cher curé, que vous avez dit devant moi ce matin...

Et il répéta la phrase:

Ici le curé regarda Mme Bernard, puis le juge de paix, devina ce qui s'était passé, et répondit en souriant d'un air de reproche:

—Toute vérité n'est pas bonne à dire. Si j'avais laissé entrevoir une opinion défavorable pour quelqu'une de mes paroissiennes, il est vrai, monsieur le juge de paix, que j'aurais eu tort, mais...

Alors Mme Bernard l'interrompit d'une voix brève:

—C'est bon, c'est bon, monsieur le curé. Je ne veux pas en apprendre davantage. Je sais maintenant ce qu'il faut penser de votre amitié.

J'avais écouté sans rien dire ces discours et ces répliques, mais le juge de paix, pour détourner la conversation, me demanda des nouvelles de la politique du jour. Qu'est-ce que je pensais de M. de Broglie?

—Un homme bien fin, celui-là, un fameux diplomate parlementaire!

—Ah! et M. de Fourtou?

—Un ministre à poigne, qui fera mettre en prison tous les récalcitrants!

Et celui-ci, et celui-là... Et qu'est-ce que je pensais de la Hollande?

—Rien que de bon.

—De l'Angleterre?

—J'avais des soupçons.

—De l'Allemagne?

—Des inquiétudes.

—De l'Italie?

—J'y voyais du zist et du zest.

—De la Russie?

—Elle a des vues sur l'Orient.

—De la Turquie?

—Elle devrait payer ses dettes.

—De l'Autriche?

—C'est bien compliqué. Les ultraleithans et les cisleithans...

—De la Grèce?

—Ils ont Athènes et veulent avoir Constantinople. C'est un trop gros morceau. Ils s'étoufferont en voulant l'avaler.

Pendant que nous étions perchés sur ces hauteurs de la politique, Mme Bernard qui ne dormait pas à cause de son bras luxé et qui grognait comme un sanglier, en nous tournant le dos dans son lit, se retourna tout à coup et s'écria:

—Marion! Marion!

La cuisinière parut.

—Courez vite, ma fille, au fond du jardin. Dites que je n'y suis pas...

—Eh! madame, tout le monde sait que vous êtes couchée! répondit la trop sincère Marion.

—Je vous répète que je n'y suis pas, que je n'y serai jamais, que je ne veux jamais recevoir ni ce gros imbécile, ni personne de sa famille.

Et du doigt elle montrait le malheureux député qui venait s'excuser, ou plutôt excuser sa femme, supplier qu'on lui épargnât ce scandale, et qui s'avançait accompagné de Michel.

Mon oncle le curé dit à demi-voix:

—Madame, à tout péché miséricorde. Ce n'est pas la faute de ce pauvre M. Forestier, si...

—Monsieur le curé, répliqua aigrement la dame, je vous prie de m'épargner vos conseils. A mon âge on sait ce qu'on doit faire, je suppose!

—En effet, madame! Ou bien si on l'ignore, on croit le savoir. Ça revient tout à fait au même. Sapiens est qui credit esse, comme dit saint Thomas d'Aquin.

Quant au juge de paix il n'offrit pas ses conseils, devinant sans doute qu'ils seraient aussi mal reçus que ceux de son voisin. Il attendit, le menton appuyé sur la pomme de sa canne, ce qui allait arriver.

Michel, contre l'usage, entra le premier, frayant la route au député, et dit:

—Maman, voici M. Forestier qui vient te rendre visite et t'exprimer ses regrets...

—... Des regrets plus profonds qu'il n'est possible d'imaginer, continua le député.

Il attendit quelques secondes une réponse encourageante qui ne vint pas.

Michel reprit:

—Maman c'est M. Forestier...

Alors la dame répliqua:

—Forestier! Qui ça, Forestier?... Le mari de la Smintéry?...

A ce mot, le malheureux député se leva d'un bond et courut à la porte. Mais la voix perçante et vengeresse de Mme Bernard le suivit jusqu'au fond du jardin.

—Dis-lui, Michel, de ne jamais remettre les pieds ici. Dis-lui que mon tapis n'est pas fait pour les souliers d'un...

—Madame, interrompit le curé, je suis venu vous voir de peur que vous n'eussiez besoin de mon ministère; à la manière dont vous parlez, je vois que vous êtes vivante et bien vivante...

—Grâce à Dieu, monsieur le curé! Voudriez-vous déjà me voir enterrée?

—Non, madame; mais je voudrais vous voir plus douce envers le prochain, surtout envers celui que vous avez offensé!... Venez-vous faire un tour de promenade à monsieur le juge de paix?

—Avec plaisir, mon cher curé.

Je les suivis, et sur le seuil de la porte je rencontrai Michel qui me dit:

—Trapoiseau, il n'y a plus de milieu pour moi. Il faut être député ou mourir.

—Eh bien, ne meurs pas!

—Tu m'aideras?

—Certes!

Et ce fut la préface de cette fameuse élection dont on a tant parlé plus tard à Versailles et même en Europe.