CONCLUSION

Le lendemain; dans l'après-midi, papa Forestier, la tête basse, l'air inquiet et préoccupé, se parlant à lui-même et faisant des gestes, parut au bout du jardin de M. Bouchardy.

Mais, dans l'intervalle, le plan de bataille de Michel avait été changé. C'était à moi de soutenir le premier et principal choc, à lui d'emporter la victoire et d'en recueillir le fruit.

Mon patron, qui était dans la confidence de Michel, était sorti tout exprès pour me laisser seul avec le député.

Je fis ses excuses en son nom, cela va sans dire, alléguant une affaire pressée et qu'il n'aurait pu remettre, sans grave préjudice pour ses clients. J'eus soin pourtant d'ajouter qu'il allait rentrer «d'un instant à l'autre», afin de retenir le poisson accroché à la ligne.

Au reste, M. Forestier lui-même n'était pas fâché de trouver ce prétexte pour causer avec moi, qu'il savait l'intime ami de Michel et le dépositaire de ses secrets. Il s'y prit donc finement et, tout en feignant de bâiller pendant que je faisais de mon côté semblant d'écrire, il me dit d'un air goguenard:

—Vous vous mêlez donc aussi de politique, Trapoiseau?

—Peut-être, monsieur le député. Mais comment le savez-vous?

—On me l'a dit... Il paraît que vous êtes républicain?

—Tout-à-fait.

—Oh! mais un chaud, chaud républicain, de ceux qui disent: «Sois mon frère, ou je te tue!»

—Hé! hé! monsieur, il en est quelque chose...

Je riais, il riait aussi, car Dieu sait si je suis farouche et si j'en ai la mine.

Il continua:

—On m'a dit que vous seriez candidat aux prochaines élections...

Je répondis simplement:

—Cela pourra venir, mais il faut que Michel passe avant moi.

Il parut très étonné:

—Comment Michel se présente?... Pas possible!

—Lisez sur les murs l'annonce de sa conférence.

M. Forestier leva les épaules.

—Michel n'a pas de chances, dit-il. Michel est trop jeune. Michel n'a pas fait ses preuves. Michel n'a pas une nombreuse clientèle et l'appui du gouvernement, de la magistrature et du clergé que j'ai, moi. Michel n'a pas la possession d'état. Il n'est pas député de Creux-de-Pile depuis vingt ans. Enfin Michel est trop exalté. Il aura contre lui tout ce qui pense bien, tout ce qui est riche, tout ce qui veut vivre paisible et honoré... Allons donc, Michel n'aura pas cinq cents voix!

Cette fois le bonhomme parlait avec chaleur et ne cachait plus sa pensée ou plutôt son âpre désir de rester député à tout prix.

Voyant cela, je répliquai négligemment que le suffrage universel était chose journalière comme le vent et la pluie; qu'on avait été très mécontent à Creux-de-Pile que le député n'eût pas voté dans la séance fameuse où 363 héros avaient affirmé la République...

M. Forestier parut troublé.

—Eh! dit-il en m'interrompant, est-ce que je savais tout ça, moi? Est-ce que je pouvais deviner la pensée de mes électeurs? Si j'avais su à quel parti ils voulaient me voir passer, est-ce que je n'aurais pas tout fait pour les contenter? Qu'est-ce que ça me fait à moi, au fond,—entre quat'z-yeux, je peux bien vous le dire, Trapoiseau,—qu'est-ce que ça me fait de voter à droite ou à gauche?.. Encore à présent ils n'ont qu'à parler, mes électeurs! je dirai, je ferai tout ce qu'ils voudront, pourvu qu'ils me réélisent!...

Le pauvre homme perdait la tête et me parlait comme à sa conscience.

Je répondis gravement:

—Il est trop tard, monsieur Forestier, oui, trop tard. Nous avons choisi Michel, qui est jeune, qui nous plaît, qui parle bien, qui ne nous abandonnera pas, qui votera toujours pour la République, et—ici je parlai plus lentement pour avertir mon interlocuteur de faire attention,—à moins que Michel lui-même ne renonce à sa candidature...

Les yeux du bonhomme brillèrent d'une idée soudaine. On eût dit un bec de gaz allumé tout à coup dans un cabinet obscur. Il s'écria tout ému:

—Mais s'il y renonçait?

Alors voyant que le goujon mordait, pour le ferrer plus fortement je dis:

—Je le connais! Michel n'y renoncera pas. Il est ambitieux, il est orateur, il a devant lui un long avenir; ma foi, il serait bien sot d'y renoncer, ayant d'ailleurs toutes les chances possibles, car les comités secrets s'organisent de toutes parts et ont reçu des instructions de Paris...

M. Forestier pâlit à cette nouvelle. Cependant il essaya de faire bonne contenance.

—J'ai pour moi, dit-il, tout ce qu'il y a de mieux, de plus riche et de plus influent dans le pays... M. le président Vire-à-Temps d'abord, qui dispose à lui seul de trois mille voix...

A ces mots j'éclatai de rire.

—Vous ne savez donc pas la nouvelle?

—Quoi encore?

—M. Vire-à-Temps est, depuis hier soir, candidat pour son propre compte.

—Ah! mon Dieu! Est-ce possible?

—Hier, aussitôt en revenant de la mairie, lui et son fils le sous-préfet ont réuni les maires qui étaient venus pour assister au mariage de mademoiselle Hyacinthe...

—Maudite enfant! s'écria le père. C'est elle qui est cause de tout.. Enfin qu'ont-ils décidé?

—... Que M. le président se présenterait aux élections contre vous et contre Michel, que les maires et les curés le soutiendraient chaudement, etc., etc. Le sous-préfet a même dit en riant quelque chose que je ne voudrais pas répéter...

—Quoi donc, voyons?

—Que les conservateurs votant pour son père et les républicains pour Michel, vous resteriez entre deux chaises... Assis par terre.

—Il a dit ça cet imbécile! s'écria Forestier indigné; eh bien, nous verrons!... Et pour commencer...

Au même instant, Michel parut dans le jardin. Il s'avançait lentement et saluait Angéline à sa fenêtre sans faire semblant d'apercevoir le père Forestier.

Mais celui-ci, tout chaud des révélations que je venais de faire, me quitta en disant:

—Je vais vous laisser à votre travail, Trapoiseau, et faire un tour de promenade.

Je ne cherchai pas à le retenir, et voici, d'après le récit de Michel, ce qui se passa entre eux.

Chacun des deux fit comme au théâtre et s'arrangea pour heurter l'autre par hasard, se récrier d'étonnement et s'excuser.

—Ah! ah! dit le député, je ne m'attendais guère à vous rencontrer ici, monsieur Michel Bernard! Mais puisque vous voilà, nous allons nous expliquer, s'il vous plaît.

Cela fut dit d'un ton demi-fâché, demi-affectueux, qui fit voir à Michel que j'avais très bien rempli mes instructions. Il répondit donc avec respect qu'il était trop heureux de cette rencontre, qu'il l'aurait sollicitée s'il avait osé ou si mademoiselle Hyacinthe l'avait permis...

—Enfin, dit Forestier, qui depuis quelques minutes paraissait avoir pris son parti de beaucoup de choses, vous l'aimez?

—Passionnément.

—Elle vous aime?

—Vous l'avez entendue hier.

—Eh bien, prenez-la, je vous la donne...

Michel se jeta dans ses bras en s'écriant:

—Ah! vous serez vraiment mon père!

M. Forestier ajouta:

—Ah! mais, minute!... D'abord les conditions du contrat seront les mêmes qu'autrefois, excepté pour votre belle-mère qui, je vous en réponds, ne donnera pas un centime, même de revenu...

—Qu'importe? répliqua fièrement Michel.

—Il importe beaucoup, mon jeune ami; vous vous en apercevrez plus tard quand vous aurez des enfants... De plus, écoutez-moi bien!... Au lieu d'être mon adversaire aux élections, vous serez mon principal avocat et soutien.

—Ah! dit Michel, mes amis veulent avoir un député républicain.

—Eh bien, et moi? Me prenez-vous pour un mollusque ou pour un crustacé? Je suis républicain, mon cher ami, et de la plus pure farine... Vous allez me dire—je le lis dans vos yeux,—que j'étais bonapartiste au Corps législatif de l'empire... eh bien, qu'est-ce que cela prouve?... Mes électeurs voulaient Bonaparte, alors je faisais comme eux... Maintenant ils veulent la République, c'est donc mon devoir de voter pour elle... Enfin je m'y engage, et dès demain je vais écrire à tous les journaux mes regrets de n'avoir pas été à Versailles le jour du vote des 363. J'aurais été le trois cent soixante-quatrième. Êtes-vous content?

—Oui, dit Michel.

En effet, dès le soir même tout fut arrangé. Il rentra dans la maison Forestier.

Il fit, le samedi suivant, en faveur de son futur beau-père, le discours qu'il s'était engagé à faire contre lui au café de la Perle, et cela fut trouvé «très fort,» au dire de mon ami Néanmoins.

Un hasard heureux empêcha la vieille Rosine d'y mettre obstacle. La nuit précédente, cette femme poétique, rêvant à sa fenêtre pendant qu'il pleuvait, avait attrapé une pleurésie, et mourut quelques jours après, laissant peu de regrets.

On lui fit cependant des funérailles très convenables, et la belle Hyacinthe, que tout le monde croyait sans dot, se trouva la plus riche héritière de tout le pays. Il est vrai que Michel se hâta de restituer au pauvre M. Forestier toute sa fortune personnelle, ce qui le rendit plus joyeux qu'un poisson dans l'eau.

Madame Reine Bernard avait voulu susciter quelques difficultés, mais mon oncle, le curé Torlaiguille, homme de bon sens et de bon conseil, lui fit sentir qu'elle ne ferait qu'éloigner de sa maison Michel et ses futurs petits-enfants. D'ailleurs elle était contente, ayant vu mourir son ennemie. Elle rechigna donc, garda la plus grande partie de l'héritage de son mari et accusa son fils d'ingratitude, mais donna son consentement, c'était l'essentiel.

Le gros Francis Vire-à-Temps, un peu démonté par l'affront qu'il avait reçu de la belle Hyacinthe, épousa Berthe aux grands pieds, la fille de M. Patural, «jurisconsulte éminent»; il n'était pas homme, le bon gros receveur, à se chagriner longtemps ni à préférer fortement une femme à une autre. Pourvu que son dîner fût bon et servi tous les jours à la même heure, il était heureux.

Il l'est encore.

Quant à moi,—les siècles futurs voudront-ils croire à mon bonheur?—j'ai épousé ma chère Angéline, voici comment:

Une après-midi, M. Bouchardy, mon patron, homme robuste et bien portant mais un peu gros, eut un soupçon d'apoplexie. Comme il était prudent et sage, il se tint pour averti, voulut régler ses affaires et m'en fit confidence. Il songeait à vendre son étude et voulait la faire afficher dans les journaux de Paris.

Le soir je racontai l'histoire à ma mère, qui du premier mot me dit:

—Achète-la.

—Avec quoi, maman?

—Avec ce que tu vas voir, Félix!

Et alors elle tira du fond de son armoire, où je n'avais jamais cherché, des titres de rentes et des actions de chemins de fer pour plus de deux cent mille francs.

Comme je la regardais avec étonnement, elle me dit:

—Félix, voilà trente ans que je travaille à te faire riche; si je te l'avais dit quand tu étais petit, tu te serais mis à flâner, comme tant de fils de bourgeois qui ne savent rien faire de leurs dix doigts. Tu t'es cru pauvre, tu as travaillé, tu es un homme maintenant. Voilà. Tout est à toi! Achète l'étude de ton patron. Mon mari était huissier, mais mon fils sera notaire, et qui sait? Peut-être un jour président de la République!

Alors je l'embrassai tendrement, j'achetai l'étude, j'étonnai maître Bouchardy, qui ne me croyait pas si riche, je demandai Angéline en mariage et je l'obtins; Michel et la belle Hyacinthe vinrent à la noce avec le papa Forestier, que nous avions fait réélire et que nous fîmes ensuite nommer sénateur, après la mort de son cousin. Michel a remplacé son beau-père à la Chambre des députés. Quant à moi, je suis conseiller municipal depuis deux ans, père depuis dix-huit mois et maire de Creux-de-Pile depuis six mois.

Que Dieu vous garde, mes frères!