DEUX CITATIONS

C'est un vendredi que ce déplorable événement eut lieu. Je veux dire la mort de César. Croyez que celle du vainqueur des Gaules, qui fut assassiné au milieu du Sénat, ne fit pas plus de bruit à Rome que celle du malheureux paon de madame Bernard à Creux-de-Pile.

Dès le lendemain matin, madame Rosine Forestier, à son lever, reçut, en même temps que son chocolat, la citation suivante à comparaître devant M. le juge de paix.

«L'an mil huit cent soixante-dix-sept et le vingt-cinq mai.

»A la requête de madame veuve Bernard, propriétaire, demeurant à Creux-de-Pile, laquelle fait élection de domicile en sa demeure.

»Je, sousigné, Chrysostôme Pouscaillou, huissier, audiencier, ai cité le sieur Charles Forestier, député, rue du Faubourg-Saint-Hilaire, en son domicile et parlant à la fille Mihiète, sa servante, ainsi qu'elle m'a dit être et se nommer.

»A comparaître le jeudi 1er juin prochain, onze heures du matin, devant M. le juge de paix du canton de Creux-de-Pile, dans le local ordinaire de ses audiences, sis à la maison de ville, pour:

»Attendu que, soit par les mains, soit par les ordres ou sur les instigations dudit sieur Forestier, son épouse, de la demoiselle Hyacinthe leur fille mineure et légitime ou des domestiques de la famille, un paon, oiseau de l'espèce la plus précieuse et la plus chère, appartenant à l'ordre des gallinacés et à la famille des phasianidés, si rare qu'on ne rencontre ses congénères que dans les plaines les plus reculées de l'Asie centrale, a été trouvé décapité, mais chaud encore, le 23 mai, dans le jardin de madame veuve Bernard, sa propriétaire;

»Attendu que la mort tragique de ce brillant animal, qui faisait la joie de madame veuve Bernard et des voisins, ne saurait être attribuée ni à l'effet ordinaire des lois de la nature, puisque César (c'est son nom), était encore à la fleur de l'âge, ni au dégoût prématuré de la vie, puisqu'il avait eu la tête tranchée d'un coup de couperet (ce qui exclut toute idée de suicide), ni à la malveillance des passants, puisqu'il ne sortait jamais de la cour ou du jardin sans la permission de ses maîtres;

»Attendu, de plus, que de certaines discussions récentes entre les deux familles et de certaines paroles malsonnantes et injurieuses prononcées, soit par la dame Forestier, soit par la fille Mihiète, sa servante, il résulte la certitude que le meurtre de César avait été dès longtemps prémédité et préparé dans l'intention de vexer et molester madame veuve Bernard;

»Attendu, de plus et subséquemment, que les paroles suivantes:—Fallait pas qu'il passât par-dessus le mur de notre jardin, madame l'avait défendu, c'est bien fait! prononcées devant trente témoins, par la fille Mihiète, prouvent jusqu'à l'évidence que le coup avait été préparé;

»—S'entendre condamner, ledit sieur Forestier, député, à trois cents francs d'amende et cinq cents francs de dommages-intérêts, avec les intérêts, tels que de droit à partir de ce jour, et, en outre, aux dépens;

»Et pour que ledit sieur Forestier, député n'en ignore, j'ai, en son domicile et parlant comme dessus à ladite Mihiète, servante ci-dessus dénommée, laissé copie du présent exploit dont le coût est de un franc vingt-cinq centimes.

»Signé: POUSCAILLOU.»

C'est le samedi que ce poulet fut remis. La réplique ne tarda guère.

Dès le lundi suivant, c'est-à-dire le surlendemain, Chienduroy, autre huissier audiencier, rival de Pouscaillou, déposa entre les propres mains de madame Bernard une citation «analogue et reconventionnelle», comme il disait lui-même, à comparaître le même jeudi, à la même heure, devant le juge de paix, pour s'expliquer sur les injures dites à la dame Forestier, sur les ravages causés par le paon Bernard dans la pâtée des poules Forestier pour s'entendre condamner à payer les frais et les dommages-intérêts, dont ce magistrat respectable serait chargé de fixer le montant.

Peindre la colère des deux dames serait impossible. Si chacune des deux avait eu son mari sous la main, le pauvre homme aurait passé martyr et subi le sort des chrétiens dans le cirque. Mais le mari de l'une était mort, et le mari de l'autre, le pauvre M. Forestier, dès le lendemain de la signature du contrat, s'entendant appeler publiquement Sganarelle devant cent personnes, ne sachant comment parer le coup, ni comment consoler la pauvre Hyacinthe qui se désolait de voir son mariage rompu, avait pris le train express pour Paris et prétexté que les affaires publiques les plus graves l'appelaient à Versailles.

Michel, qui avait son plan, était parti quelques heures auparavant, de sorte que les deux tigresses ou si vous voulez, les deux belles-mères, se trouvèrent face à face.

Si l'une et l'autre avaient pu suivre leurs penchants naturels, n'ayant personne qui osât les séparer, elles se seraient griffées d'abord et dévorées ensuite; je n'en fais aucun doute. Mais qu'aurait dit la «société?»

Or, ces deux dames ne craignaient ou ne respectaient rien, excepté cet être insaisissable et redoutable.

Et encore, je parle surtout de madame Rosine Forestier, car la mère de Michel, petite femme brune et moustachue, au nez allongé en forme de presqu'île, aux yeux en vrille, qui louchait toutes les fois qu'elle se mettait en fureur, c'est-à-dire presque à toutes les heures du jour, se souciait moins que sa voisine de l'opinion publique. Dès qu'elle ouvrait la bouche, la chère dame, les injures les plus atroces venaient se poser sur le bout de sa langue comme dans leur séjour naturel, et elle les crachait sans relâche à la figure des gens.

Quant à sa rivale, la grosse et couperosée Rosine, chez elle aux premiers mots tout était sucre et miel. Vous eussiez dit l'âme la plus douce, la plus gracieuse, la plus éthérée, une âme d'ange! Mais à la première contradiction l'ange repliait ses ailes et devenait vipère.

C'est donc le lundi que la seconde bombe éclata car la première avait éclaté l'avant-veille, et Creux de-Pile fut averti que les deux «dames» les plus distinguées de tout le pays, autrefois amies intimes, maintenant ennemies mortelles, allaient se rencontrer devant M. le juge de paix.

Ce sage et savant magistrat s'en réjouissait d'avance, car on s'ennuie,—quand on sent dans sa cervelle s'agiter la sagesse du roi Salomon,—de ne juger que des affaires de bornage ou de régler les comptes embrouillés d'un boulanger avec ses pratiques.

Et si les deux dames voulaient venir plaider leur cause, face à face, Reine contre Rosine, c'est là que le juge de paix aurait de quoi se réjouir, et le public aussi. Éloquentes, impétueuses et venimeuses comme on les connaissait, elles ne manqueraient pas de faire des révélations intéressantes et piquantes sur la vie privée de l'une et de l'autre... D'avance les autres dames de Creux de-Pile faisaient retenir leurs places à l'audience. Ah! quelle joie!

Je pensais à ces choses et je taillais soigneusement mes ongles au fond de l'étude de M. Bouchardy lorsque la grande Marion entra tout essoufflée et me dit:

—Monsieur Trapoiseau, madame Bernard vous demande. Venez vite!... vite!... vite!...

Je la suivis, demandant si par hasard quelque malheur était arrivé, si Michel...

—Non, non, n'ayez pas peur, répondit Marion, c'est madame qui veut vous consulter. Voilà tout.

En effet, madame Bernard me reçut assez froidement, mais assez poliment, comme elle avait l'habitude de le faire quand elle avait besoin des gens, se réservant d'ailleurs de les insulter horriblement à la première occasion.

Elle me montra les deux citations, que je ne connaissais pas encore,—si ce n'est de réputation,—et me dit:

—Mon cher Trapoiseau, Michel est à Paris, il arriverait trop tard pour plaider sa cause; d'ailleurs, c'est trop peu important pour le déranger. Est-ce que vous voulez vous en charger?

C'est en ces termes gracieux que la dame me demandait un service. Notez que j'étais le seul avocat et licencié en droit qu'elle pût prendre, car les autres, sans être plus savant que moi, auraient dédaigné de plaider devant la justice de paix. Mon seul concurrent possible était un de mes amis, premier clerc d'avoué, savant lui aussi en droit, ferré sur la dialectique, mais désigné d'avance par M. Forestier, pour plaider toutes ses causes en justice de paix. Et il en avait beaucoup, vu l'âpre caractère de la belle Rosine.

C'était donc mon adversaire naturel.

Je répondis assez froidement à la dame, car je me souvenais qu'elle avait devant moi, trois jours auparavant, appelé ma mère «la Trapoiseau»; cependant je promis, «pour rendre service à Michel», de plaider tout ce qu'on voudrait.

Elle vit bien la nuance; mais comme elle avait besoin de moi, elle ne se montra pas difficile.

—Surtout, dit-elle avec hauteur, souvenez-vous bien que je ne veux pas que vous ménagiez ces Forestier. Si vous le faisiez, j'en serais très mécontente, et Michel aussi.

Je promis d'écorcher vifs dans mon discours le pauvre député et madame Rosine; mais le mercredi suivant, veille de l'audience, je reçus de Michel la lettre suivante:

«Paris, 29 mai 1877.

»Cher ami,

»Je sais tout; les malheurs qui ont suivi mon départ et celui de M. Forestier, le meurtre affreux du pauvre César qui paie pour tout le monde, comme tous les êtres faibles et sans défense, les citations, les exploits d'huissier et la bataille que tu vas livrer devant le juge de paix.

»C'est cette bataille surtout que je crains. Ma mère et ma belle-mère (car la vieille Rosine sera ma belle-mère ou je lui couperai le cou comme elle l'a fait à César) ont juré de me séparer d'Hyacinthe. J'ai juré, moi, de l'épouser, et mon serment vaut le leur.

»Mais il faut user d'adresse.

»A parler sincèrement, j'avais pensé d'abord à l'enlever comme on faisait au siècle dernier, l'épée à la main. Malheureusement (ou heureusement peut-être) ma chère Hyacinthe a des idées bourgeoises. N'en parlons plus.

»Pour me consoler et arriver au même but par un autre moyen, j'ai formé un projet d'une profondeur étonnante.

»Amour et politique, je ne te dis que ça... Dans quelques jours, et de vive voix, je t'expliquerai mon idée.

»En attendant, cher ami, poursuis le moins possible la vengeance de César qu'on ne peut plus le ressusciter. Mets autant d'huile dans les ressorts que ma mère et ma belle-mère y voudront mettre de vinaigre pour les rouiller et les faire grincer. Si l'une et l'autre pouvaient être renvoyées, dos à dos, dépens compensés, mon bonheur serait au comble.

»A propos, on m'écrit que le gros Francis et son père, le rusé Vire-à-Temps, tournent autour d'Hyacinthe. Serait-il vrai, grand Jupiter! Dans ce cas, j'étranglerai Francis. Dis-lui ça, et que tu seras mon témoin.

»Adieu, ami,»

»MICHEL.»

Sur ces derniers mots, je repliai la lettre et je dormis d'un sommeil paisible en attendant la bataille du lendemain qui fonda pour longtemps à Creux-de-Pile ma réputation de dialectique et d'éloquence.