ENTRE ÉLECTEURS

Le même jour, vers quatre heures de l'après-midi, pendant que je rédigeais le testament d'une vieille dame dont on avait beaucoup parlé à Paris trente ans auparavant, mais non dans le meilleur monde, et qui voulait, pour racheter les péchés de sa jeunesse, léguer toute sa fortune à un couvent, la porte de l'étude s'ouvrit sans bruit.

Pour rendre plus facile le travail de l'intelligence, je fredonnais doucement le refrain:

Sapristi! qu'est-ce qui paiera

La goutte à la pa, à la pa pa,

Sapristi! qu'est-ce qui paiera

La goutte à la patrouille?

J'en étais à l'article 5 du testament. Il s'agissait d'un vieux monsieur qui devait être chargé d'un fidei-commis de cent mille francs, destiné, bien entendu, au couvent, lequel, en retour, ferait dire quelques centaines de messes pour retirer ma cliente du purgatoire. Il s'agissait de prévenir les procès en captation qu'un héritier naturel qui se croit frustré n'est que trop souvent disposé à intenter, et aussi de prendre quelques précautions contre l'infidélité possible du fidéi-commissaire. Il n'était pas aisé de trouver la formule; alors je continuai le couplet suivant:

La baronne avait du monde,

Mais c'étaient ses quatre sœurs,

Dont trois brunes et l'autre blonde,

Avec huit-z-yeux ravisseurs.

A ce moment, je m'aperçus qu'une ombre venait de se planter entre la fenêtre et moi. Je levai les yeux.

C'était la belle Angéline.

Je me levai précipitamment et m'excusai de ne l'avoir pas vue plus tôt. Sans cela, elle pouvait croire que je ne me serais pas permis de chanter...

Elle sourit avec bonté et répliqua:

—Ne vous excusez pas, monsieur Félix...

(Félix! elle disait Félix!)

..... Ce n'est pas vous qui avez tort de chanter quand j'ouvre la porte; c'est moi qui n'aurais pas dû entrer de peur d'interrompre vos chansons...

—Oh! mademoiselle!...

—Vous chantez très bien d'ailleurs... Orateur le matin, ténor le soir...

Elle riait et peut-être se moquait un peu de mes talents variés, mais si doucement, si gaiement que j'éprouvais la sensation du chat à qui l'on passe lentement la main sur le dos et qui ronronne avec reconnaissance. Si je ne ronronnais pas, moi, c'était par respect pour le métier de notaire que j'étais exposé à exercer un jour et aussi parce je n'avais pas le gosier fait comme celui des chats.

Elle n'était pourtant pas venue, du moins je le suppose, pour m'entendre chanter ou pour me faire des compliments sur ma voix de ténor; elle me demanda donc un volume de l'Histoire ancienne, de Rollin.

—Lequel, mademoiselle?

Elle répondit:

—Celui que vous voudrez; ça m'est égal.

Puis, comme elle s'aperçut de son étourderie, elle se reprit;

—Celui de la prise de Carthage.

Je me hâtai de chercher et de lui donner le livre. Alors, comme se décidant tout à coup:

—A propos, dit-elle, je suis chargée d'une commission...

—Laquelle?

—Mon amie Hyacinthe, qui a su de moi les efforts que vous avez faits ce matin pour empêcher à l'audience un éclat qui la séparerait éternellement de Michel, m'a chargée de vous en remercier.

En même temps elle me regarda d'un air si particulier et si aimable, que je me sentis tout à coup transporté d'une hardiesse extraordinaire et que j'osai dire:

—Je n'ai fait que mon devoir... mais Mlle Hyacinthe n'a donc pas renoncé à Michel?

—Non.

—Comme Michel sera heureux de n'être pas oublié!

Angéline répliqua d'un air distrait:

—Oui, oui! très heureux!

—Et alors, il ne vous épouse donc pas?

—Monsieur Trapoiseau, que signifie cette question?

Je répondis tout troublé:

—Pardon, mademoiselle; on disait, on avait dit...

—... Qu'à défaut d'Hyacinthe, Michel viendrait à moi! Monsieur Trapoiseau, vous êtes un impertinent! Je ne chasse pas sur les terres de mes amies.

Le mot était dur, quoique la manière demi-sérieuse, demi-plaisante dont il était prononcé en diminuât beaucoup la force.

Je me hâtai de m'excuser. Cependant, trouvant l'occasion favorable et craignant qu'elle ne se présentât plus, j'osai dire encore:

—Je sais quelqu'un qui sera bien content de l'apprendre.

—Qui donc, s'il vous plaît, monsieur?

Et elle me regarda d'un air assez hautain.

—M. Francis Vire-à-Temps, le fils de M. le président, le receveur de Creux-de-Pile, par exemple. On dit que M. Bouchardy ne le déteste pas...

Cette fois, la belle Angéline me regarda entre les deux yeux, mais sans colère, et me dit:

—Monsieur Trapoiseau, vous ne pensez qu'à faire des contrats, c'est votre état, et alors, dès que vous voyez un receveur sans femme, vous voulez me l'offrir. Eh bien, sachez, cher monsieur, que je ne suis pas pressée, moi, de me marier, que je suis libre et maîtresse chez moi,—libre et maîtresse, vous m'entendez bien?—que tous les receveurs du monde ne me tentent pas, que je suis trop bonne de répondre à vos questions, et enfin... bonsoir. Tenez, reprenez votre livre. Je sais en gros que Carthage a été détruite par les Romains, ça me suffit pour aujourd'hui.

Tout cela fut débité d'une haleine et presque avec indignation.

Elle ouvrit la porte, me regarda une seconde, me vit presque consterné, et d'une voix légère ajouta:

—Au revoir, monsieur Trapoiseau.

Alors la porte se referma, et la vieille étude sombre qui avait été éclairée d'un rayon de soleil rentra dans les ténèbres.

Pour moi, tout en enrageant de mon mauvais succès et en rédigeant avec application le fameux paragraphe 5 du testament de la vieille, je sentais je ne sais quel soulagement, et je chantonnais doucement, car c'est ma manie de chanter quand je suis seul:

Ohé! les petits agneaux,

Qu'est-ce qui casse les verres?...

Au fond, quoiqu'elle m'eût trouvé trop hardi peut-être pour l'avoir questionnée, Angéline m'avait répondu, et même fort nettement au sujet de Michel et du gros Francis. Elle ne voulait ni de l'un ni de l'autre... Elle n'était pas pressée... Elle attendait donc quelqu'un ou quelque chose; mais quoi?... Hé! hé! si c'était le fils unique de maman Trapoiseau?...

Ici mon âme se plongea dans un abîme de rêveries et de félicités...

Le même soir, vers neuf heures, comme je me promenais dans les rues, je rencontrais un groupe nombreux de mes concitoyens qui paraissaient fort agités et qui parlaient politique à l'entrée du café de la Perle où se réunissent tous les hommes d'État de Creux-de-Pile.

L'un d'eux, me reconnaissant, malgré l'heure avancée, m'appela de loin:

—Hé! Trapoiseau!

—Qu'y a-t-il?

—Grande nouvelle. La Chambre des députés va être dissoute.

—Je sais.

—On fera des élections.

—Je sais.

—Le père Forestier va revenir.

—Je sais.

—Il est des 363.

—Peut-être!

—Le préfet n'en veut pas.

—Je sais.

—L'évêque est indécis.

—Je sais.

Alors, celui qui m'avait appelé, s'écria en répétant une plaisanterie fort connue de ce temps-là:

—Il sait tout, ce Trapoiseau.

Ce qui faisait illusion à une parole qu'on disait échappée à un fameux homme de guerre en montrant son secrétaire particulier.

Tous les autres se mirent à rire et m'obligèrent à m'asseoir avec eux dans le café, où naturellement on se remit à parler politique.

—Toi qui sais tout, dit mon ami Néanmoins, tu ne sais peut-être pas que Michel est candidat?

En effet, je ne savais pas, et je l'avouai franchement.

—Apprends donc, reprit Néanmoins, que Michel va revenir; qu'il renonce à la belle Hyacinthe de son plein gré ou parce qu'il ne peut pas faire autrement; que pour se venger il va se présenter aux élections prochaines, qu'il sera soutenu par les républicains à qui le père Forestier, ancien bonapartiste mal blanchi, n'a jamais rien dit de bon; qu'on va courir les champs et la ville à la poursuite des électeurs; qu'il y aura des comités, des assemblées, des réunions populaires, tout le diable et son train; que les hommes éloquents comme toi et moi vont se faire connaître et poser leur candidature pour un prochain avenir...

On l'interrompit, on discuta les chances des candidats.

—Le père Forestier est une oie, dit un des assistants.

—Eh bien, tant mieux pour lui, répliqua l'autre. Il ne fera ombrage à personne. As-tu jamais vu que les électeurs aient rejeté un député parce qu'il était trop bête?

—Non, répliqua un troisième, car dans ce cas, ils n'en étaient que mieux représentés. Lui et eux se ressemblent. Est-ce qu'un troupeau d'oies va prendre pour chef un aigle? Jamais de la vie! L'aigle voudrait les enlever dans les airs à sa suite et peut-être leur ferait casser le cou. Les oies aiment bien mieux prendre un bon gros, gras, lourd oison, qui ne s'élève jamais,—aussi bien qu'elles,—à plus de deux pieds de terre. Un oison, vois-tu, en toutes choses, c'est plus sûr et moins trompeur.

—C'est donc pour cela, reprit Néanmoins, qu'il y en a tant dans nos grandes Assemblées.

Je lui coupai la parole.

—Néanmoins, mon ami, tu vas blasphémer contre les dieux!

Alors on revint à Michel, et les opinions se croisèrent pour et contre.

—Il a du talent, ce garçon!

—Heu! heu!

—Si! si! Il parle bien et longtemps. Je l'ai vu tenir le crachoir pendant deux heures et l'on ne s'ennuyait pas!

—Parbleu! Qui est-ce qui ne parle pas bien en France?

—Ceux qui réfléchissent!

Ce mot profond et vrai fit rire tout le monde.

—Michel a-t-il des chances?

—Pourquoi non?... Son père en avait.

—Il n'est pas des 363, lui, et le père Forestier en est peut-être...

—Oui, mais si peu!

—On dit que le président Vire-à-Temps le soutient.

—Oui, comme la corde soutient le pendu, en attendant qu'elle l'étrangle.

—Il a du génie, ce Vire-à-temps... Jamais on ne l'a vu que du côté du plus fort.

—Très malin, ce Vire-à-temps... Tous ceux qui veulent être avec le gouvernement vont suivre le président.

—Oui, mais qui sera gouvernement dans six mois?

—Ah! c'est l'imprévu. Mais Vire-à-temps ne se trompe jamais. On ne risque rien à le suivre.

—Vous savez le prix du marché? Son fils, le gros Francis épousera la belle Hyacinthe et Rosine donnera une dot.

—Ah bah!

—Parole d'honneur! Ça lui arrachera l'âme d'abouler ses écus; mais qu'est-ce qu'elle ne ferait pas pour ce gros président?

—Mauvaise langue!

—Pauvre Michel! dit quelqu'un.

—Ah! il était trop heureux, celui-là. Joli garçon. De l'argent. Du talent. Le nom respecté de son père. Un caractère heureux. Il aurait eu par-dessus le marché la plus jolie fille du pays. En vérité, c'était trop pour un seul homme!

Sur cette réflexion philosophique, on se sépara.