LA MORT DE CÉSAR

Ce qui suivit le lendemain est si terrible que tout le peuple de Creux-de-Pile (à commencer par les plus hauts bourgeois) n'eut pas d'autre sujet de conversation pendant plusieurs semaines.

Cependant la matinée avait été paisible. Un soleil brûlant, tempéré par un vent frais et léger, éclairait la terre et rendait l'ombre plus douce et la verdure des prairies plus agréable aux yeux.

Les enfants criaient.

Les chiens aboyaient.

Les oiseaux piaulaient.

Les bœufs mugissaient.

Les femmes piaillaient.

Les hommes buvaient et se querellaient en parlant politique.

Enfin chacun faisait son métier en conscience. Pour moi, en l'absence de M. Bouchardy, mon patron, qui lisait son journal après déjeuner, au fond du jardin, je venais de distribuer le travail à mon lieutenant et à mon sous-lieutenant, je veux dire au second et au troisième clercs, et je réfléchissais lorsque midi sonna.

Je pris mon chapeau après l'avoir brossé avec soin de peur que mademoiselle Angéline fût debout à la fenêtre occupée à regarder la rue, le paysage et les passants, et je sortis en recommandant à mes deux subordonnés de travailler avec ardeur.

L'un d'eux, aussitôt que j'eus le dos tourné, répondit à cet exhortation:

—Qu'est-ce qu'il nous veut, ce Trapoiseau? Qu'on lui fasse sa besogne?...

Et il ajouta d'un air indigné:

—Ah bien oui! il peut se fouiller?

Et l'autre, ne trouvant pas cette pensée assez énergique, ajouta d'une voix retentissante:

—Malheur! Oùs qu'est mon fusil?

Mais, comme vous pensez bien, je ne fis pas semblant d'entendre. Ce n'est pas pour rien qu'on a le plaisir de commander. Ceux qui obéissent vous font payer cher leur obéissance. Je le sais, depuis longtemps et pour cette raison je commande le moins possible.

Je sortis donc et j'allai retrouver l'éternelle ratatouille de mouton aux pommes de terre qui faisait, comme je l'ai dit déjà, le fond de la cuisine de ma mère.

Il est vrai pourtant que la ratatouille était bonne. De plus, ma mère me témoignait de tant de façons la joie qu'elle avait de me voir et me réservait avec tant de soin les meilleurs morceaux, que je préférais vraiment son dîner à celui de tous les archevêques. Ne croyez pas, du reste, que notre salle à manger fût moins belle que celle de la terrasse de Saint-Germain, qui a tant de réputation!

En été ou au printemps, il suffisait d'ouvrir la fenêtre pour voir la verte vallée de Creux-de-Pile, la rivière limpide, les montagnes grises et bleues, la vieille église romane sur la colline en face et tout ce qui fait de cette ville prodigieuse l'éternel objet de l'admiration des hommes.

Ce jour-là donc, je dînai et je regardai, suivant mon habitude, répondant avec un peu de distraction à toutes les questions de ma mère.

Après que j'eus donné quelques détails sur la rupture du mariage de Michel et d'Hyacinthe, ma mère devint peu à peu rêveuse, ce qui ne lui arrivait guère, et me demanda tout à coup:

—Comment trouves-tu mademoiselle Patural?

Cette question m'étonna beaucoup, car nous n'avions jamais parlé de la pauvre fille, et, pour moi, je n'y avais jamais pensé.

Cependant, par respect pour ma mère, je répondis qu'elle avait un bien vilain nez, un crâne aussi plat que le fond d'une assiette, des oreilles trop écartées et des pieds, oh! des pieds si grands que si leurs pantoufles eussent été de bois, elles auraient pu servir à l'embarquement d'une armée comme les fameux bateaux du camp de Boulogne.

—Tant pis! dit ma mère.

—Pourquoi tant pis, maman? Est-ce que ça peut t'intéresser?

Alors ma mère qui était un Machiavel à sa manière, ajouta:

—Oui, tant pis, Félix, et tu vas voir pourquoi... Ton ami Michel a été mis à la porte de M. Forestier... ne te fâche pas. Ce sont les deux mères qui l'ont voulu. Tant qu'elles vivront, les enfants ne se marieront pas. Elles se sont querellées hier, elles se sont dit toutes les horreurs de la nature. Michel est flambé; Hyacinthe aussi.

Puis, comme elle voyait que j'allais l'interrompre:

—Attends, c'est le commencement, ça. Tu vas voir le reste. Le président Vire-à-Temps qui les guette va demander Hyacinthe pour son fils. Le père Forestier qui n'a pas de dot à donner ne refusera pas. La mère qui tient toutes les clefs, donnera une dot, elle, parce que c'est le président, parce qu'elle est flattée de voir un si bel homme qui a déjà soixante ans passés lui dire «belle dame», parce que...

—Mais alors, maman, qu'est-ce que tout ça peut faire à mademoiselle Patural?

—Aveugle! s'écria ma mère, tu ne vois donc pas que le fils du président qui allait épouser mademoiselle Bouchardy, épousera Hyacinthe, fille du député, que Michel pour se venger et aussi parce que mademoiselle Angéline a une belle dot, l'épousera et sera le gendre de M. Bouchardy, et que mademoiselle Berthe Patural qui est laide, mais qui a de ça, et qui visait ton ami Michel ou le fils du président, les voyant placés tous deux, sera furieuse et si quelqu'un la demande en mariage,—mais quelqu'un de bien, tu m'entends! quelqu'un comme il faut, quelqu'un qui peut acheter une étude de notaire ou une étude d'avoué;—alors, eh bien! Berthe, aux grands pieds, comme tu dis, pourra s'en accommoder. Une marmite n'a pas toujours le couvercle qu'elle voulait; mais elle a toujours besoin d'un couvercle. Quand on ne trouve pas un joli avocat ou un gros receveur, on prend un avoué!... Entends-tu, mon garçon?

Et ma mère se mit à rire en me regardant d'un air triomphant.

Je voulus objecter:

—Mais, maman, si j'étais avoué, je ne voudrais pas de Berthe Patural pour femme, et je ne suis pas avoué. Je gagne cent francs par mois, et ce n'est pas avec ça qu'on achète n'importe quoi...

—Tâche de plaire à la demoiselle de l'avoué, répliqua ma mère d'un air mystérieux. Moi, je me charge de la place. J'emprunterai tout ce qu'il faudra.

Sur ce mot «j'emprunterai» que ma mère n'avait jamais prononcé devant moi et qu'elle paraissait avoir en horreur autant que le traître Judas Iscariote qui vendit Notre Seigneur Jésus-Christ pour trente sous, je pris congé et je retournai à l'étude de maître Bouchardy, mon patron.

Je descendais la côte en fredonnant:

Voyez donc ce beau garçon-là,

C'est l'amant d'A,

C'est l'amant d'A,

Voyez donc ce beau garçon-là,

C'est l'amant d'Amanda.

Mais ce n'est pas à Berthe Patural que je pensais, vous pouvez m'en croire. Oh! non. L'ange de mes rêves avait des formes plus agréables à l'œil, une voix plus douce au cœur, et s'appelait du nom délicieux d'Angéline.

Tout à coup, comme j'arrivais devant la porte de l'étude de M. Bouchardy, une grande clameur se fit entendre à l'extrémité de la rue. De toutes parts on s'assembla devant la maison de madame Bernard, et des cris perçants retentirent.

Marion—je la reconnus à la voix—s'arrachait les cheveux et hurlait:

—Ah! madame, pauvre madame! Ils l'ont assassiné, les gueux!

En même temps elle montra le poing à la maison Forestier, reprit haleine un instant et ajouta:

—Ils lui ont coupé le cou; mais je le leur couperai à mon tour! Ah les gueux! Ah! les gueux! Pauvre chéri! Quel mal leur a-t-il jamais fait? Il allait chez eux tous les jours, il était bon comme le bon pain, il les aimait tant! Je lui disais bien: «N'y va pas, mon chéri! C'est tous de méchantes gens, de la canaille, de la bouaille! Ça n'a pas pour deux sous de cœur! Ça ne vit que pour boire et manger! Ça se fait servir des saumons de vingt livres et ça n'a pas seulement mille écus à donner en dot à leur fille!» Il n'a pas voulu m'écouter, et le voilà, il est mort maintenant; ils lui ont coupé le cou, les misérables! Mais qu'ils y viennent donc pour m'en faire autant! c'est moi qui les recevrai!

De la main droite elle brandissait un long et large couteau de cuisine pendant que de la gauche elle montrait avec le geste tragique de Niobé le corps de la malheureuse victime, déposé dans l'intérieur de la maison.

Je m'approchai très inquiet et je demandai à l'une des femmes qui étaient là:

—Qui est-ce donc qu'on vient d'assassiner?

Alors, avant que la femme pût répondre, la grosse et courte Mihiète se montra à la fenêtre du premier étage et cria:

—Fallait pas qu'il passât par-dessus le mur de notre jardin! Madame l'avait défendu; c'est bien fait!

Cette réponse me fit trembler pour Michel. Je demandai à Marion:

—Vraiment! Est-ce qu'il est mort?

Elle cria en sanglotant:

—Ah! monsieur Trapoiseau, ce n'est que trop vrai. Sa tête est d'un côté, son corps est de l'autre... Pauvre chéri, va! Comment vais-je annoncer ça à madame?

J'entrai précipitamment dans la maison pour voir ce malheureux Michel. Est-il possible! A son âge! Un grand et beau garçon, plein de force, d'amour et de joie avait si étrangement péri!

Marion me suivit en pleurant toujours comme j'allais monter dans la chambre de mon malheureux ami, elle me retint, me conduisit dans sa cuisine et me montra le défunt.

—Le voilà! dit-elle.

—Qui? Michel?

Je cherchais des yeux et ne voyais rien.

—Eh! monsieur Trapoiseau, répliqua-t-elle en colère, qui est-ce qui vous parle de Michel? Couper la tête à Michel! Ah bien! il ne manque plus que ça aux Forestier s'ils veulent que je les mette tous en chair à pâté, à commencer par la Rosine qui m'a appelée «souillon» et à finir par la Mihiète qui m'a appelée «chameau!...» Et encore qu'est-ce que je dis? de la chair à pâté! C'est bien plutôt de la chair à saucisse!... Celui qu'ils ont tué, les gueux! c'est notre pauvre paon, mon beau César... Tenez voyez la tête! son aigrette est-elle assez jolie! Et sa queue!... Il n'y en avait pas de pareille dans tout le département.

Notre saint père le pape lui-même (c'est votre oncle M. le curé qui me l'a dit à son retour de Rome) aurait voulu en avoir un pareil. Tous les cardinaux en cherchaient pour lui, mais ils n'en trouvaient pas d'aussi beau. Je crois bien que M. le curé aurait voulu l'avoir pour le donner à notre saint père, ça l'aurait peut-être fait nommer cardinal à son tour; mais pour ça, bernique! César ne voulait pas se séparer de moi, ni moi de César; il aimait tant Michel, il le suivait toujours quand il entrait dans le jardin des Forestier, et à cause de Michel il aimait tant Hyacinthe... C'est bien ça qui l'a perdu! Il avait trop de cœur, le pauvre chéri! Ce matin, Michel est allé en voyage pour les affaires de ses clients (car nous avons une clientèle, nous autres, nous ne sommes pas comme ce député galeux qui vit aux frais des pauvres gens); c'est en son absence qu'ils ont fait le coup.

Je demandai quelques détails sur l'assassinat.

Marion répliqua brusquement:

—Est-ce que je sais, moi? Est-ce que je peux savoir? Est-ce que j'ai vu? Si j'avais vu, croyez-vous que j'aurais laissé faire?... Sans doute César aura passé par-dessus le mur, comme c'était son habitude pour aller déjeuner avec les poules des Forestier. Vous savez, c'était son caractère, à ce pauvre ami; il aimait à dîner en ville, et comme il était mieux habillé que les autres et un peu glorieux, il faisait le beau devant les poules pour faire enrager le coq. On ne lui disait rien à cause du mariage de Michel et d'Hyacinthe; il a cru être dans son droit. Il a vu signer le contrat, mais il n'a pas entendu ce qui s'est dit dans la rue, devant la porte, ou, s'il a entendu, il n'a pas bien compris, car il était un peu bête, le pauvre César; il est allé dans le poulailler, la serviette autour du cou, comme il faisait tous les jours, il a voulu se mettre à table. Alors on l'a pris en traître et on l'a guillotiné.

Ici Marion fit une pause.

Puis elle leva la main vers le ciel pour implorer la justice de l'Être suprême:

—Oh! mais ils me le payeront, les scélérats, et plus cher qu'au marché encore!

Tout à coup, comme je sortais de la maison, après avoir entendu l'oraison funèbre de César, je vis de loin madame Bernard qui revenait de faire une visite et marchait à pas précipités. Alors, prévoyant une tragédie nouvelle, je me réfugiai dans l'étude de M. Bouchardy pour n'en pas être témoin.