LE JUGEMENT

Il y eut un mouvement dans l'assistance, et ce qu'en termes parlementaires on appelle une «sensation». D'abord parce que tant de spectateurs assis depuis longtemps et immobiles, étaient fort mal à l'aise, ensuite parce que les femmes étant, comme toujours, en majorité, avaient besoin d'échanger leurs impressions et de prendre parti.

Toutes les chaises furent remuées. Quelques dames placées au dernier rang et dont la toilette méritait (à leur avis) d'être mise en vue, changèrent de place avec quelques messieurs très polis et passèrent au premier rang.

Alors les conversations s'engagèrent.

Mon ami Néanmoins ne paraissait pas pressé de commencer. Je crois que, pareil à tous les orateurs habiles, il désirait connaître d'avance les dispositions de l'auditoire pour y conformer son exorde. Il feignait de chercher dans ses papiers quelque «document» écrasant pour ses adversaires et en même temps il prêtait l'oreille.

—Que dites-vous de ça, ma chère comtesse? demanda la pieuse Mme de Courbillon à sa voisine, vieille chanoinesse, venue cinquante ans auparavant du fond des Vosges et qui passait pour la femme la plus noble de race et la plus originale de tout l'arrondissement de Creux-de-Pile.

—Ma chère, répondit la chanoinesse, en laissant tomber sur l'assistance un regard dédaigneux de ses gros yeux voilés par l'âge, de mon temps, les gens de maison se querellaient pour leurs maîtres, et maintenant les maîtres se querellent pour leurs domestiques. Voilà un des beaux effets de leur Révolution. Ils n'avaient pas prévu ça, les bourgeois.

Et les deux nobles dames sourirent d'un air de mépris en pensant à la bêtise des bourgeois.

Une autre dame, plus jeune et de moins noble race,—son père avait été ferblantier, son mari était banquier,—dit à sa voisine:

—C'est maintenant que nous allons rire quand on va dire que M. Forestier est...

Elle baissa la voix et lâcha le mot qui fit beaucoup rire la voisine.

Mais est-ce bien vrai? demanda celle-ci, qui ne demandait qu'à voir dissiper ses doutes.

—Si vrai, répliqua la banquière, qu'on a vu une nuit le capitaine Smintéry passer par-dessus le mur du jardin pendant l'absence du mari. C'est la belle Rosine qui tenait l'échelle.

—Est-il, Dieu, possible!

—C'est certain, ma chère, et si Mihiète voulait parler!... Elle en sait long, celle-là! Oh! oui, elle en sait long!

Je n'entendis rien de plus, car M. le juge de paix, voyant que Néanmoins n'attendait plus qu'un signal pour commencer, lui donna la parole:

—Monsieur, dit le fondé de pouvoirs de la belle Rosine, voici l'affaire:

Nous avons tué un paon. Ça, c'est vrai, incontestable, indiscutable, indéniable. Ce paon s'appelait César. Nous ne le contestons pas davantage. On connaît notre franchise. On sait que nous ne cherchons jamais à fuir la conséquence de nos actes.

Mais dans quelles circonstances avons-nous tué ce paon? Était-il sur nos terres ou sur celles de notre adversaire? Il était sur les nôtres. Que faisait-il?... Il mangeait, monsieur le juge de paix; il dévorait (j'ai honte pour lui et pour ses maîtres de le dire) la pâtée de nos poules. Elles maigrissaient, les malheureuses! Il engraissait à nos dépens, lui, ce gros bénédictin, ce gros plein de soupe... de notre soupe à nous!

Nous le supportions pourtant ou plutôt nous le subissions... Oui, nous le subissions; mais nous le supportions... D'autres ne l'auraient pas fait; mais nous le faisions, nous! il nous plaisait de le faire...

Ici Néanmoins redressa fièrement sa bosse.

... Nous le faisions par bonté, par générosité, parce que nous voulions garder de bonnes relations avec notre voisine, Mme Reine Bernard, malgré tous les sujets de plainte qu'elle nous avait donnés,—parce qu'une alliance qui aurait comblé les vœux de Mme Bernard et qui (dans une certaine mesure, je le reconnais, ne nous déplaisait pas) semblait près d'unir deux des familles les plus honorables du pays; parce qu'enfin...

Le juge de paix l'interrompit:

—Mon ami, dit-il, venez au fait, s'il vous plaît.

Alors, Néanmoins reprit:

—Voici le fait. Le lendemain du jour où le contrat de Mlle Hyacinthe Forestier et de M. Michel Bernard a été signé, la servante de Mme Bernard a cherché querelle à la nôtre; nous avons été traités de la façon la plus grossière: on nous a jeté à la tête des mots abominables et que la décence même défend de répéter devant les dames...

Toutes les femmes présentes brûlaient au contraire, d'envie de les entendre répéter; mais le vieux juge de paix, qui était réellement conciliant, fit signe qu'il approuvait cette réserve et même qu'il blâmerait fortement Néanmoins s'il osait s'en écarter. Celui-ci continua:

... Enfin, Mme Bernard et sa servante nous ont traités comme la dernière des dernières... Alors, justement indignés qu'on répondît par de tels procédés à toutes nos bontés, nous avons mis à la porte toute la famille; M. Michel Bernard à qui nous avons retiré la main de notre fille, la veuve Bernard sa mère, la Marion qu'on vient de voir déposer tout à l'heure et le paon.

César n'a pas voulu obéir à la loi. Il a sauté par-dessus le mur; il a franchi le Rubicon; il est tombé victime de sa témérité, de sa goinfrerie ou peut-être de l'avarice de Mme Bernard et de Marion qui ne le nourrissait pas assez bien...

—Si l'on peut dire!... interrompit Marion furieuse.

Mais le juge de paix lui fit signe de se taire.

—Enfin, que demandez-vous, Néanmoins?

—Voici mes conclusions, monsieur..... Cent francs d'amende que Mme Bernard paiera au gouvernement de la République, cinq cents francs de dommages-intérêts, qu'elle nous paiera, à nous; et, si vous croyez devoir en échange nous faire payer la valeur du paon, qui n'était ni beau ni bon, qui avait un gloussement plus désagréable que celui des dindes et qui laissait partout (vous m'entendez bien, monsieur le juge et vous aussi, mesdames) des traces de sa digestion, eh bien, nous consentons de grand cœur à ce qu'on diminue de deux francs cinquante centimes la somme de cinq cents francs que nous attendons de votre justice.

Et voilà!

Ayant dit ces choses, Néanmoins s'essuya le front et regarda d'un air assuré tout l'auditoire.

—Et vous, maître Trapoiseau, demanda le juge de paix, qu'avez-vous à répliquer?

—Presque rien, monsieur, excepté que les torts sont à peu près réciproques, que la servante de ma cliente a été provoquée, qu'elle a répondu vivement, qu'un mot malheureux a été lancé qui ne pouvait d'ailleurs blesser en rien l'honneur et la réputation inattaquables de Mme Forestier, que, d'ailleurs, il a été prononcé par la servante et non par la maîtresse qui s'empresserait de la désavouer si elle était présente...

J'allais continuer mes explications en suivant les instructions de Michel, pallier, adoucir et mettre de l'huile dans les ressorts, mais tout à coup une voix aigre et vibrante retentit au fond de la salle, et d'un coin obscur sortit une petite vieille dame vêtue de noir et voilée que personne n'avait remarquée jusque-là.

C'était Mme Reine Bernard, qui releva son voile épais, s'avança en face du juge de paix, et dit:

—Taisez-vous, Trapoiseau!... Puisque vous ne savez pas plaider pour moi, je vais plaider moi-même.

Je me retirai modestement et lui cédai la place. Je connaissais la fureur continuelle de la dame et son vocabulaire toujours riche en injures; je n'avais pas envie de détourner sur moi un torrent prêt à couler sur la famille Forestier.

Du reste, tous les assistants se réjouissaient à la pensée d'entendre Mme Bernard. Le juge de paix lui-même, sous couleur d'impartialité, ne haïssait pas la plaisanterie, et ce petit incident semblait le distraire. Il dit donc d'un air aimable et souriant:

—Madame, vous avez la parole.

Alors Mme Bernard commença:

—D'abord, monsieur, il y a autant de mensonges que de mots dans ce que vous a débité ce bossu.

Elle montrait du doigt Néanmoins, qui prit l'attitude d'un homme au-dessus de l'injure; du moins c'est ce qu'il voulait figurer, je crois, en fourrant ses pouces dans les entournures de son gilet et renversant la tête en arrière comme s'il avait regardé quelque mouche au plafond ou quelque étoile au zénith.

Elle continua:

—Quant à Trapoiseau, à voir la mollesse avec laquelle il défend mes intérêts, je m'explique bien le soupçon qui m'est venu qu'on l'a payé pour...

Au fond de mon âme, je l'appelai pécore. J'essayai de l'interrompre et de réclamer; mais le juge de paix me fit signe de la main:

—Trapoiseau, dit-il, vous n'avez pas besoin de réclamer. Nous vous connaissons tous. Vous savez bien d'ailleurs qu'il faut pardonner quelque chose à la colère des dames.

Puis, se tournant vers elle et d'une voix caressante:

—Voyons, ma chère enfant, vous étiez un peu émue l'autre jour, cela se comprend, et vous êtes fâchée, n'est-ce pas? d'avoir lâché un mot trop vif que rien ne pouvait justifier.

Mme Bernard l'interrompit en riant comme les cavales furieuses hennissent:

—Ah! ah! Fâchée, moi, d'avoir traité la Forestier comme elle le mérite! Fâchée d'avoir appelé son mari...

Le vieux juge de paix était un excellent homme, je l'ai déjà dit, doux, poli, instruit, lettré, et qui avait toujours vécu dans le respect des femmes, mais quand il vit que la dame allait prononcer le mot terrible et aggraver devant tous les bourgeois de Creux-de-Pile une injure déjà si cruelle pour le pauvre M. Forestier, il frappa sa table d'un coup de poing si terrible que le mot se perdit dans le bruit. Puis il dit d'un ton sévère:

—Madame, retirez-vous. La cause est entendue.

Elle voulut répliquer, mais il reprit:

—Trapoiseau, mon ami, emmenez-la ou je vais la faire enfermer comme folle.

A cette menace, qu'il n'avait ni le droit ni la volonté d'exécuter, la féroce dame fut si épouvantée, qu'elle me suivit sans rien dire, la tête basse. Je la conduisis jusqu'au bas de l'escalier de l'hôtel de ville, où sa fidèle Marion vint la rejoindre.

Toutes deux rentrèrent au logis en maudissant le juge de paix.

Quant à lui, dès que je fus rentré, il dicta un jugement tout pareil à ceux de Salomon, compensant les dépens, condamnant les deux parties chacune à une amende de cinquante francs, n'accordant de dommages-intérêts ni à l'une ni à l'autre; puis, s'essuyant le front, car il faisait chaud, il leva la séance, et crut sans doute la paix rétablie ou feignit de le croire; mais qu'il était loin de compte, et quelles scènes tragiques se préparaient pour la joie des habitants de Creux-de-Pile!

Cependant tout le monde se dispersa pour aller dîner, car, de quelque nom qu'on l'appelle, le principal repas de tous les bourgeois de Creux-de-Pile est entre midi et deux heures; dans l'après-midi les hommes vont au café et jouent aux cartes; les femmes s'habillent, font des visites, et disent du bien des absents.

Pour moi, comme je me retirais avec les autres, je vis que mademoiselle Angéline Bouchardy, qui était venue sous le bras de son père, me regardait si fixement que mon pauvre cœur trop tendre se mit à palpiter comme un petit oiseau dans la main d'un enfant.

Alors je m'approchai d'un air indifférent, me doutant bien qu'on avait quelque avis ou quelque ordre à me donner. Mais ce fut tout autre chose.

Angéline me dit:

—Monsieur Trapoiseau, vous avez admirablement plaidé.

Je n'avais pas prononcé trente paroles; mais, comme dit en grec saint Chrysostôme, felices fortuna juvat; aux gens heureux tout réussit. Et ce jour-là j'étais heureux.

Je répliquai:

—Mademoiselle, c'est votre présence qui m'a inspiré.

Ce qui fit rire toutes les dames et demoiselles et Angéline elle-même, qui rougit un peu par surcroît.

Du moins, je l'ai cru ce jour-là. Si c'était une illusion, grand Jupiter, donnez-m'en toujours de pareilles!