L'ORAGE

Alors j'allai présenter mes respects ou, ce qui est plus exact, livrer bataille à la mère de Michel, qui, sans s'attendre au coup que je m'étais chargé de lui porter, recevait d'un air assez contraint les compliments et les félicitations de tous les assistants.

Elle me vit venir de loin, et, malgré la modestie ordinaire de mon maintien, elle devina sans doute à la fixité de mon regard que j'étais chargé d'une importante mission. Un éclair brilla dans ses yeux, pareil à une baïonnette au soleil, et m'aurait fait trembler si j'avais dû lui parler de mes propres affaires et non de celles de son fils; mais on est toujours plus brave pour autrui que pour soi-même.

Les voisins et voisines, voyant à mon regard doux mais ferme et à l'éclair de la dame que nous avions à causer sérieusement ensemble, s'écartèrent par discrétion,—Hyacinthe et Mlle Angéline donnant l'exemple.

Celle-ci, passant près de moi, me dit tout bas:

—Du courage, monsieur Félix, notre bonheur à toutes dépend de vous!

Qu'est-ce que ça pouvait signifier «notre bonheur à toutes?» Qu'il leur tardait sans doute d'entrer en danse.

Au reste, je n'eus pas le temps d'y penser beaucoup, car j'étais en face de l'ennemi.

C'est Mme Bernard qui commença le feu.

—Vous avez quelque chose à me dire, Trapoiseau?

Je répliquai d'un air assez embarrassé, mais un peu négligent dans la forme:

—Mon Dieu! madame, c'est bien peu de chose; mais encore faut-il que vous en soyez avertie...

Je traînais lentement les mots pour retarder autant que possible l'explosion prévue.

—Avertie de quoi, Trapoiseau?

—Il s'agit, madame, d'une légère modification que madame Forestier propose d'introduire dans le contrat projeté. C'est peu de chose peut-être au fond; mais, dans la forme, je craindrais que cette modification ne pût susciter au dernier moment des difficultés inattendues, et j'ai cru de mon devoir...

J'allongeais ma phrase, qui me faisait l'effet d'un tube de macaroni de trente pieds de longueur.

Tout à coup je vis étinceler plus vivement les yeux de la dame. Elle m'interrompit en disant d'un ton amer;

—C'est Rosine qui propose ce changement!

Ah! ah! Je suis curieuse de voir ça.

Alors j'expliquai le plus clairement qu'il fut possible la suppression de toute dot; l'offre de mille écus de pension, payables à volonté, c'est-à-dire aussi longtemps qu'il plairait à Mme Forestier, etc., etc.

J'enveloppai de toutes les formes les plus moelleuses cette communication désagréable et j'attendis.

Par hasard, la dame m'avait écouté jusqu'au bout, sans m'interrompre. Il me parut même qu'un petit sourire de triomphe ironique relevait le coin de ses lèvres. La nouvelle, je crois, ne lui déplaisait pas; aussi, dès que j'eus fini:

—C'est tout? demanda-t-elle.

—Oui, madame.

—Eh bien, allez avertir Michel.., ou plutôt, j'y vais moi-même.

En effet, elle se leva d'un bond.

Je la retins:

—Madame, Michel sait tout... C'est lui qui m'a chargé de vous l'apprendre.

—Vraiment! Et qu'est-ce qu'il en dit?

—Il dit qu'il accepte.

Elle s'écria furieuse:

—Michel est un lâche!

Je reculai de deux pas, car on n'aime pas à se trouver trop près des panthères déchaînées, et, après tout, l'affaire m'intéressait, mais non assez pour m'obliger à risquer ma vie.

Je répliquai pourtant:

—Madame, il l'aime!

Alors elle se tourna contre moi, et me portant les mains au visage, mais si près que je me préparai à venir à la parade, et, si elle allait trop loin, à la riposte, elle ajouta d'une voix sifflante:

—Quant à vous, Trapoiseau, vous êtes un imbécile!

Ça, c'était pain bénit, en comparaison de ce que j'avais craint d'abord; aussi je ne m'amusai pas à réclamer. Au contraire, je pris un air souriant, comme si j'avais reçu un compliment inespéré.

Elle continua:

—C'est trop peu dire: un imbécile, Trapoiseau! Vous êtes un âne!

—Madame, vous me comblez!

—Et un âne bien digne de servir de compagnon à Michel... Mais c'est lui que je veux voir et non votre museau de singe!

Pour les injures, je prenais patience, étant de ceux qui ne s'arrêtent pas aux pierres du chemin et ne s'occupent que d'arriver au but. D'ailleurs, l'effroyable caractère de la dame était si connu par les récits de ses servantes, qu'elle souffletait une fois la semaine, que je m'étais cuirassé d'avance contre toutes les choses possibles.

Mais quand elle parla de voir Michel, je me mis hardiment en travers du chemin et je lui dis, en étendant les mains entre elle et moi, par prudence:

—Madame, vous ne pouvez pas voir Michel en ce moment!

—Je ne peux pas voir mon fils?

—Non, madame! Il a prévu que vous seriez saisie d'une émotion trop vive, que vous pourriez lui dire des choses véhémentes, qu'il regretterait de les entendre, qu'il serait exposé à répliquer, malgré tout le respect qu'il vous doit...

Ici elle m'interrompit:

—Oh! qu'il réplique tant qu'il voudra.

En effet, la bonne dame était en fonds pour lui rendre la monnaie de sa pièce, à lui et à vingt autres ensemble. Bataille! bataille! Elle ne demandait que cette joie au Seigneur Dieu des armées.

Je repris:

—Enfin, madame, sa résolution est inébranlable; il accepte toutes les conditions de madame Forestier et il m'a chargé de vous en informer.

—Oh! le misérable!

A ce cri qu'on dut entendre de plus de cent pas et qui fit retourner toutes les têtes dans le jardin, elle ajouta, mais d'une voix plus concentrée:

—Il n'aura pas mon consentement.

—C'est ce qu'il craignait, madame, parce que votre refus entraînerait certainement celui de madame Forestier, et qu'alors son mariage serait rompu pour toujours.... Aussi m'a-t-il chargé d'obtenir votre consentement à tout prix.

Ces derniers mots «à tout prix» lui firent dresser l'oreille, comme à un cheval de guerre le son de la trompette. Cependant elle feignit d'abord de n'y faire aucune attention.

—Je refuse! je refuse! je refuse! s'écria-t-elle.

Je répliquai tranquillement:

—Madame, la première partie de ma mission est remplie, avec peu de succès, je le vois, maintenant, j'arrive à la seconde... Mais d'abord, si j'osais vous prier de vous asseoir, car je prévois que mon discours sera long et que je ne vous convaincrai pas du premier coup.

Etonnée de mon sang-froid et curieuse surtout de savoir ce que j'avais à dire, elle s'assit en effet dans un fauteuil. Quant à moi, toujours modeste, je m'assis pareillement, mais sur une simple chaise, je regardai autour de moi pour savoir si nous n'étions écoutés de personne, et je commençai en ces termes:

—Madame, depuis douze ans, sous le titre de tutrice, d'abord, de votre fils et d'usufruitière par moitié de la fortune de votre mari, feu M. le docteur Bernard, en son temps médecin renommé, et de son chef maître d'une fortune considérable, vous avez reçu une somme totale de trois cent vingt mille francs, dont vous avez dépensé environ la moitié pour l'entretien du ménage et l'éducation de votre fils mineur.

La seconde moitié, composée d'actions de chemins de fer et de titres de rentes 3%, qui valent ensemble (au cours de la Bourse d'aujourd'hui) cent quatre-vingt mille francs, appartient par moitié à vous, madame, et à Michel.

Elle me regarda d'un air inquiet, mais fier encore.

—Monsieur Trapoiseau, dit-elle avec hauteur, je n'ai de comptes à rendre à personne.

—Non, certes, madame, à moi; mais à votre fils. Michel n'a jamais reçu ses comptes de tutelle.

—Eh bien, qu'il me les demande, s'il veut. Ce n'est pas à un mercenaire, presque à un domestique, au fils de la Trapoiseau, enfin, que je vais...

A mon tour, je commençai à perdre mon sang-froid. Etre appelé, moi, «imbécile, âne, mercenaire, domestique, museau de singe,» j'en avais pris mon parti facilement, mais entendre dire de ma mère «la Trapoiseau» me fit bondir à mon tour. Je répliquai:

—Madame, sachez que le fils de «la Trapoiseau» est fier de sa mère et que Michel, lui, n'a pas lieu d'être fier de la sienne. La Trapoiseau a travaillé toute sa vie pour m'élever et pour faire de moi un honnête homme et un bourgeois...

—Elle a bien réussi, dit la dame, en souriant ironiquement: Il est joli, le bourgeois; il est bien élevé, le Trapoiseau!

Je continuai:

—Quant à vous, madame...

Puis, me souvenant que je n'étais pas là pour plaider ma propre cause ou pour humilier madame Bernard, mais pour accommoder, si c'était possible, les affaires de Michel, je conclus:

—... Je vous dirai vos vérités, une autre fois, si c'est nécessaire. Aujourd'hui, je suis chargé par monsieur Bouchardy, mon patron, de vous dire qu'il a tous les comptes de tutelle entre les mains, qu'il sait où vous avez mis l'argent, puisqu'il l'a placé lui-même et qu'il a gardé les numéros de tous les titres, qu'il peut prouver, quand on voudra, que vous devez à Michel, pour sa part et en dehors de tout usufruit, plus de quatre-vingt-dix mille francs.

Cela, c'est pour M. Bouchardy.

Quant à Michel, comme il a fait tous les sacrifices possibles à la paix, comme il consent à vous laisser l'usufruit que le testament de son père vous ôte, à dater du jour du mariage, comme il vous aime, comme il vous respecte, comme il ne demande qu'à vivre toujours avec vous dans l'intimité la plus tendre et la plus parfaite; mais, comme, en même temps, il est résolu à se tuer plutôt qu'à ne pas épouser mademoiselle Hyacinthe, il m'a chargé de vous dire qu'il se met à vos pieds; qu'il vous supplie de ne pas faire son malheur, qu'il sera toujours pour vous ce qu'il a été jusqu'aujourd'hui, le plus soumis, le plus respectueux des fils...

Ici, la bonne dame mit son mouchoir sur ses yeux.

—Oh! c'est infâme! s'écria-t-elle.

Et elle essaya de sangloter.

—Michel!... Michel que j'aimais tant, à qui j'ai sacrifié ma vie, pour qui je ne me suis pas remariée, et Dieu sait si les occasions m'ont manqué... Le capitaine Smintéry, M. Boulard, M. Cordapuy, inspecteur de l'enregistrement et des domaines, un homme d'élite, celui-là, et tant d'autres!...

A l'entendre, on aurait cru que Mme veuve Bernard avait été demandée en mariage par tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la noblesse française.

J'aurais écouté avec plaisir, mais le temps passait. Les invités s'étonnaient et s'impatientaient. Mlle Angéline, surtout, me faisait de loin signe d'en finir. Enfin, je crus le moment venu de frapper le coup décisif.

Je dis:

—Madame, votre fils est persuadé de votre tendresse comme vous devez être persuadée de la sienne; mais sa résolution est inébranlable. Vous allez, à l'instant même, signer le contrat tel qu'il est rédigé, ou je vais vous sommer devant tout le monde, moi,—c'est-à-dire mon patron, M. Bouchardy,—de rendre vos comptes de tutelle!

Elle s'écria:

—Michel oserait!

—Michel n'osera pas, madame, car il va partir pour Paris, sans vous voir; mais j'oserai, moi, le fils de «la Trapoiseau» comme vous dites; j'ai ses pleins pouvoirs et pas la moindre raison de vous ménager.

Elle éclata:

—Trapoiseau, vous êtes une canaille!

—Possible!

—Un gueux! un filou, un escroc, un faussaire, un scélérat, le dernier des misérables! Vous excitez un fils contre sa mère!

Je tirai ma montre:

—Madame, il est temps de vous décider.

Elle attendit cinq minutes pendant lesquelles toutes les passions passèrent successivement sur son visage, comme les nuages sur la face du ciel. Enfin, elle poussa un profond soupir, me dit d'appeler Michel et Hyacinthe, et quand ils furent près d'elle, les serrant tous deux sur son cœur, elle dit d'une voix que remplissait la plus douce émotion:

—Mes enfants, je vous bénis! Aimez-moi toujours comme je vous aime!