M. LE RECEVEUR DES FINANCES

Ce qui me consola un peu de cette contrariété, c'est que le receveur ne s'en aperçut pas, et qu'il était incapable d'en deviner la cause, s'il avait pu apercevoir l'effet.

C'était un grand et gros garçon, sans esprit, sans intelligence, sans bonté, sans méchanceté, incapable de faire du mal à une mouche, incapable aussi de la retirer d'un verre d'eau, avant qu'elle fût noyée; bel homme, mais de ceux qu'apprécient surtout les grosses servantes et les vieilles femmes trop expérimentées. Très poli, du reste, très bien élevé, ayant les meilleures manières de la haute société de Creux-de-Pile; mangeant comme un loup, buvant comme un trou; suivant avec une docilité parfaite les instructions de son père, dont il avait reconnu dès l'enfance la supériorité intellectuelle; n'ayant au monde qu'une seule passion vraie: celle de vivre dans l'abondance et sans rien faire, il était le point de mire de presque toutes les filles à marier, et, pour cette raison, la terreur de tous les jeunes gens.

Partout où M. le receveur des finances se montrait, les vieilles dames et les jeunes demoiselles n'avaient de regards que pour lui. Il avait une si belle voiture, un si beau cheval et si bien harnaché, un si gros traitement (dix-huit mille francs au moins, car Creux-de-Pile n'est pas un petit morceau)! il était ganté si soigneusement, dès le matin; il était si régulier dans ses mœurs et ses habitudes (dont la principale était de rendre visite, tous les soirs, dix heures sonnant, à une grosse marchande de tabac bourgeonnée qui avait été belle vingt ans auparavant), il était si occupé de son bien-être et si peu de déchirer son voisin, ce qui est la plus grande joie des habitants de Creux-de-Pile!

Une autre chose inspirait la plus grande confiance aux pères et aux mères de famille. Il ne lisait jamais et n'avait jamais rien lu, excepté des recueils de calembours. Il avait fait ses classes comme tout le monde, et entendu expliquer Quinte-Curce, Tite-Live et Virgile, même il en avait copié (mais bien à contre cœur!) des milliers de lignes ou de vers; quant à les entendre, il y avait renoncé. Après tout, quand on donne de temps en temps sa signature et qu'on reçoit pour soulagement de cette fatigue quinze cents francs par mois, a-t-on besoin de lire Homère ou Horace dans le texte?

Tel était l'homme le plus heureux de tout l'arrondissement et peut-être de tout le département. Il se nourrissait bien; il ne se fatiguait pas; il ne faisait jamais plus de trois cents pas, excepté à cheval ou en voiture, et jouissait par ce moyen de la plus belle santé du monde.

Cependant cette santé si chère lui inspirait continuellement les plus vives inquiétudes, et faisait le sujet de ses conversations. Il avait mal au pied, à la main, au genou, à l'estomac principalement! Le récit de ses indigestions faisait la joie de ses amis.

Malgré ces petits ridicules et beaucoup d'autres qui l'avaient rendu célèbre dans la ville, M. François Portefoin, fils de M. le président Vire-à-Temps et receveur des finances, était regardé par tout le monde comme le futur mari de Mlle Angéline Bouchardy, fille unique de mon patron:

De là ma frayeur quand je le vis s'approcher d'elle.

Pour apaiser un peu ma colère en disant du mal de mon ennemi (car c'était vraiment un ennemi) j'allai de nouveau tenir compagnie à Mlle Benoît qui parut surprise de mes assiduités et les attribua sans doute, comme il est naturel, à son propre mérite. Elle me sourit très gracieusement, et me dit:

—Vous ne dansez plus, monsieur Trapoiseau?

—Non, mademoiselle.

—Comme Hyacinthe est gaie ce soir! c'est bien vraiment pour elle le plus beau jour de la vie!

Ici la pauvre bossue poussa un soupir involontaire.

Je répliquai:

—Le plus heureux des deux, c'est Michel... Savez-vous qu'il s'en est fallu de peu que le mariage ne fût rompu?

Je racontai alors tous les détails du contrat et ma querelle avec Mme Bernard, la mère de Michel que je drapai, cela va sans dire, comme elle le méritait.

La petite bossue, mise en verve par ce récit, me répliqua:

—Vous ne savez pas tout, monsieur Trapoiseau! Il y a bien d'autres anguilles sous roche. Regardez là-bas, s'il vous plaît, Monsieur le président Vire-à-Temps et madame Forestier... Il est bien âgé, M. le président; elle est bien couperosée et cramoisie, madame Forestier; ne trouvez-vous pas cependant que ce serait un beau couple?

Et elle se mit à rire.

Je dis avec une gravité affectée qui n'avait d'ailleurs pour but que de faire parler la petite bossue:

—En vérité, mademoiselle, vous m'étonnez! Verriez-vous, soupçonneriez-vous quelque mal à cette intime amitié qui joint deux personnes de sexes différents, mais toutes deux éminentes par...

Mlle Benoît m'interrompit au milieu de ma phrase:

—Sachez donc la vérité, monsieur Trapoiseau! M. Forestier, le père d'Hyacinthe, est un pauvre homme.

—Ça, c'est vrai!

—S'il venait, continua la bossue, à mourir d'apoplexie ce soir (vous voyez qu'il a le cou très court et très large), il ne serait regretté de personne, excepté de la petite Hyacinthe; M. le président est veuf, il épouserait madame Forestier, qui serait veuve alors et pour qui il a fait des vers très poétiques, en 1857; il hériterait de la fortune et de la députation du défunt, donnerait sa démission de président, ferait mettre son plus jeune fils à sa place et déploierait ses talents politiques à Versailles. Qu'en dites-vous, monsieur Trapoiseau? Voyez-vous comme le président parle de près à la dame, pendant que le pauvre gros M. Forestier joue au billard, sans s'inquiéter de rien?

En effet, je le voyais. Le vieux président faisait l'amoureux, le pressant, roulait les yeux, attendrissait sa voix; la dame couperosée aux cheveux gris répondait à ces galanteries par des mines toutes pareilles, je veux dire assorties à son sexe, quoiqu'un peu trop jeunes pour son âge.

Mais, en même temps, je voyais autre chose qui m'intéressait, ou plutôt qui me déplaisait bien davantage. C'était M. le receveur des finances qui saisissait par la taille la belle Angéline et qui mazurkait avec elle d'un air conquérant.

Hélas! hélas!

Pour elle, mollement penchée sur le bras de M. le receveur, elle fermait à demi les yeux, heureuse, sans doute, la perfide, de montrer ses grâces à tous les assistants!

La bossue s'aperçut de ce manège et me dit:

—Voyez-vous ma chère Angéline avec le gros Francis? Quel beau couple cela fera!...

Je m'écriai brusquement, car le mot m'avait blessé au cœur:

—Cela fera!... cela fera!... Comment le savez-vous, mademoiselle? Êtes-vous la confidente de mademoiselle Angéline?

Elle me regarda malicieusement.

—Est-ce que j'ai besoin de confidence? Est-ce que je vous le répéterais si quelqu'un me l'avait confié? c'est parce qu'on ne m'a rien raconté que je sais tout.

—Tout! Quoi?...

Au fond, j'étais rempli d'une colère furieuse; mais que je n'osais montrer.

—Monsieur Trapoiseau, reprit la bossue, c'est une affaire arrangée depuis longtemps. M. le président Vire-à-Temps avait rêvé un autre mariage pour son fils. C'est Hyacinthe qu'il voulait afin, comme je vous l'ai dit, d'assurer la députation dans sa famille, soit en la prenant pour lui-même, après la mort prévue et désirée de M. Forestier, son plus intime ami, soit en la faisant passer sur la tête de son troisième fils le procureur. Vous concevez bien ça, n'est-ce pas?

—Ah! certes!

—Oui; mais M. Forestier est revenu de Versailles très inquiet. Il voit qu'on va faire des élections nouvelles et que le vent est à la République. Il a peur de n'être pas réélu.

—Et qui donc lui ferait concurrence?

—Michel! monsieur Trapoiseau. Oui, Michel qui héritera, comme on sait, d'une belle fortune; qui, dès aujourd'hui, a de l'argent à dépenser; qui parle comme M. Thiers, pendant trois jours de suite, sans respirer; qui est fils de feu M. Bernard que tout le monde aimait et respectait dans le pays: qui est républicain de la veille, lui, car il n'a que vingt-sept ans et n'a jamais servi l'Empire; tandis que M. Forestier n'est qu'un bonapartiste converti ou mal blanchi, comme disent les républicains... Alors, comme par bonheur, Michel adorait Hyacinthe qui n'est, elle, ni bonapartiste, ni peut-être républicaine, mais jolie comme un amour et plus douce qu'un petit agneau blanc, le père Forestier, moins bête qu'on ne croit, lui a promis la main de sa fille; mais à condition, vous m'entendez bien, que l'autre ne sera jamais candidat du vivant de son beau-père, excepté si M. Forestier est fait sénateur... Et voilà!

J'écoutais, le cœur serré, cette explication. Enfin, je demandai:

—Alors, à défaut de mademoiselle Hyacinthe, le vieux Vire-à-Temps se rabat?...

—Sur Angéline. Oui, monsieur Trapoiseau.

—M. Bouchardy consent?

—A peu près. Il aura sa fille près de lui, et plus tard ses petits-enfants, s'il en vient; ses habitudes ne seront pas changées; le gros Francis n'est pas méchant, il a un très beau revenu, il ne joue pas, il dîne chez son père, par économie, et aussi parce qu'on y dîne très bien (car le vieux Vire-à-Temps n'entend pas raillerie sur l'article de la cuisine), il dînera donc très volontiers chez son beau-père, ce qui fera la bonheur d'Angéline...

—Mais elle?

—Angéline? Je suppose qu'elle n'en sera pas fâchée non plus. Ça ne changera rien à sa vie ordinaire. Ce ne sera qu'un mari de plus dans la maison et une occasion de montrer les belles robes qu'on lui donnera pour son trousseau... Qu'avez-vous donc à me regarder de travers, monsieur Trapoiseau, comme si je vous avais marché sur le pied?...

En effet, je devais avoir l'air sombre du noir Othello.

Je me levai précipitamment en disant:

—Mademoiselle, je vous prie de m'excuser. Je suis préoccupé. Je crains d'avoir négligé, dans la rédaction du contrat, quelque formalité. Si ce malheur m'arrivait, je ne m'en consolerais pas, car cela pourrait faire plus tard un cas de nullité, et Dieu sait quels procès les avocats et les avoués pourraient en retirer!

—Allez, allez, dit-elle en riant, avec un peu d'ironie, car elle sentait bien où le bât me blessait; allez à vos affaires.

J'y courus en effet, avec l'espérance de me venger de la belle Angéline, qui venait de s'asseoir après la danse, et dont le regard aimable et joyeux semblait m'appeler.

Mais le diable qui poursuit les jaloux de sa fourche, ne me permit pas de m'arrêter. J'allai me planter tout droit en face de Mlle Patural, qui était à la droite d'Angéline, et je lui demandai de mon plus grand air de gentilhomme, «si elle voulait me faire l'honneur de m'accorder la prochaine contredanse.»

Ah! la belle Angéline allait épouser le gros Francis! Eh bien! elle verrait de quoi «Félix» Trapoiseau était capable!