UN ARTICLE DU CONTRAT
C'est le petit gâte-sauce qui se montra le premier. Il courut m'annoncer au fond du jardin, et je vis arriver à pas précipités mon respectable patron, M. Bouchardy, suivi de son collègue, qui gardait dans sa démarche quelque chose de sec, de net et de tranchant comme une lame de rasoir. Derrière eux, mais à quelque distance, mon ami Michel nous observait à travers le feuillage, et mademoiselle Hyacinthe, appuyée sur son bras le regardait d'un air inquiet.
Visiblement il s'agissait de quelque chose de grave. Une des deux parties avait trop tendu le câble; il allait casser. Les deux vieilles dames (je les appelle ainsi, quoiqu'elles ne fussent quinquagénaires ni l'une ni l'autre) se regardaient de loin avec dignité. Mme Forestier, étant maîtresse de la maison feignait de s'occuper surtout de ses hôtes, et leur offrait à boire avec des grâces incomparables.
—Comment trouvez-vous ce café, chère belle?
—Excellent, chère madame, excellent, tout à fait excellent! répondait une dame au nez rouge. Où donc l'achetez-vous?
—Nous ne l'achetons pas, chère belle. Nous le recevons directement de Bourbon et de Moka, par la malle des Indes. C'est sir John Miller, gouverneur d'Aden, qui nous l'envoie mélangé tout exprès, dans des proportions dont vous n'avez pas d'idée.
Ces derniers mots «dont vous n'avez pas d'idée» avaient pour but d'humilier la dame au nez rouge; mais celle-ci s'écria:
—Mon cousin qui est à la Martinique m'en envoie souvent...
Par ce moyen, elle reprenait le terrain perdu, car il n'est pas donné à tout le monde d'avoir un cousin à la Martinique.
Alors madame Forestier lui coupa la parole et répliqua un peu sèchement:
—... Chère belle, s'il faut tout dire, ce mélange est préparé par sir John Miller lui-même; pour lui, cela va de soi; pour le grand shérif de la Mecque qui n'en veut plus prendre que de sa main (c'est un article secret du dernier traité qu'il a signé avec l'Angleterre) et pour la reine Victoria.
—Mais alors vous êtes donc très intimes avec sir John Miller?
—Intimes, chère belle, au point que sir John et lady John m'ont promis de venir me voir, l'hiver prochain, à Paris.
Elle s'interrompit pour offrir du café à une autre dame qu'elle appelait «ma chérie».
Pendant ce temps, «chère belle», la dame au nez rouge, disait à demi-voix à sa voisine:
—Fait-elle des embarras, cette pauvre Rosine; pour un Anglais qu'elle connaît et qui est sous-préfet chez les nègres!
De son côté, Rosine—je veux dire Mme Forestier,—faisait le tour du cercle en prodiguant les «chère belle», «ma chérie», «mon bel ange bleu», «mon petit chou», et tous les termes de protection bienveillante dont elle croyait caresser et accabler à la fois ses hôtes.
A la fin, elle arriva en face de Mme Bernard, la mère de Michel, qui, soit par hasard, soit de parti pris, l'attendait fermement assise sur sa chaise et regardait le groupe de Michel et d'Hyacinthe appuyés l'un sur l'autre et cachés à demi dans l'ombre.
Là, comme j'étais assez proche et comme la voix des deux dames était fort claire et par moments presque aiguë, j'entendis ce qui suit:
—Ah! Reine, dit Mme Forestier en s'asseyant et prenant les mains de son amie, c'est donc aujourd'hui que nous allons signer le bonheur de ces enfants!
Et d'un geste elle montra les jeunes gens.
—Oui, ma pauvre Rosine, répliqua l'autre, c'est le moment de dire adieu à la jeunesse. Nous vieillissons, ma chère!...
C'était vrai pour toutes les deux, mais Mme Forestier ne l'avouait pas. Aussi l'autre, plus âgée d'ailleurs de cinq ans, le lui rappelait avec plaisir. Se sentant noyer, elle s'attachait comme une lourde pierre au cou de sa bonne amie,—afin de la noyer aussi.
—Ah! ma chère, dit Mme Forestier, en évitant le combat (quoiqu'elle fût très vaillante, Dieu le sait?), quel chagrin quand on pense qu'on a élevé une fille pendant vingt ans, au milieu de toutes les tendresses, qu'on l'a entourée de tant de soins, qu'on l'a aimée avec tant de passion, qu'on lui a sacrifié tous ses goûts, toutes ses idées, tout son bonheur, car je peux bien l'avouer à présent; c'est malgré moi et dans l'intérêt de mon mari que je me suis laissé traîner dans le monde... Oui, quand je pense à tout cela et que je vois Hyacinthe toute prête à me quitter sans remords, presque sans regrets, je me dis: «Seigneur mon Dieu? qu'est-ce que c'est que la vie?»
Alors cette tendre mère posa sur ses yeux un mouchoir brodé de dentelle pour cacher ses larmes; mais l'autre dame—la mère de Michel,—non moins tendre, quoique moins poétique et plus philosophe, lui répliqua:
—Que veux-tu, ma pauvre Rosine? Il faut bien en passer par là! Tu as dansé. Ta fille veut danser à son tour. C'est la loi de ce monde. Tu as montré tes grâces pendant vingt ans. Elle aussi veut montrer les siennes.
A ce mot de «montrer ses grâces», Mme Forestier reprit assez aigrement:
—Qu'entends-tu par là, «montrer mes grâces?»
—J'entends, dit l'autre, ce que tu entends aussi bien que moi, si tu n'es pas sourde. Et si le capitaine Smintéry, aujourd'hui colonel à Batna, était ici...
—Ma chère, le capitaine Smintéry était un sot, et ceux qui répètent ces sottises...
J'aurais bien écouté cette conversation, pendant quelques minutes, sans trop d'ennui, mais comme le diapason des voix s'élevait de seconde en seconde, je craignis quelque malheur, je fis signe à Michel de s'approcher et je vins moi-même présenter mes plus profonds respects aux vieilles dames qui, du reste, me regardèrent toutes deux avec un parfait mépris.
—Ah! dit madame Forestier, en reprenant son grand air de femme distinguée, qu'elle avait un instant failli perdre, au souvenir, mal à propos rappelé, du capitaine Smintéry, voici le petit Trapoiseau, je crois...
Et me regardant de plus en plus par-dessus l'épaule, comme si j'eusse été un meuble du jardin:
—Eh bien, mon garçon, l'acte est-il prêt?
Elle dit cela lentement, négligemment, comme une personne du grand monde, qui a tellement d'affaires en tête qu'elle sait à peine qui lui parle et de quoi on lui parle.
Mme Bernard, au contraire, visant moins à la distinction et à la poésie, me regardait de ses yeux noirs et froids, mais non pas languissants, de vrais yeux de femme d'affaires, ou qui se croit habile en affaires, parce qu'elle demande beaucoup d'argent aux autres et qu'elle n'en veut donner à personne.
Je répondis donc, car les yeux de l'une m'interrogeaient aussi bien que la bouche de l'autre:
—Mesdames, quand il vous fera plaisir de signer.
Mais alors, Michel qui était en face de moi, debout derrière sa mère, me fit un signe, sans être vu d'elle. J'ajoutai donc par précaution:
—... Cependant, de peur d'avoir oublié quelque chose, je vais relire le contrat à M. Bouchardy et à M. Saumonet. Michel, veux-tu venir?
Il me suivit, en effet, avec empressement, et dit à demi voix à sa fiancée, toute pâle d'émotion et suppliante:
—Ne t'inquiète de rien, Hyacinthe. Je te jure de mettre le feu à nos deux maisons, plutôt que de ne pas forcer tous les obstacles.
Je crois bien avoir entendu qu'un souffle léger comme un baiser suivit cette promesse, moins digne d'un avocat que d'un homme de guerre, mais je ne voudrais pas l'affirmer par serment... Et, après tout, qu'importe? Suis-je de ceux que le bonheur d'autrui incommode?
Une seconde après, pourtant, je crus pouvoir me retourner sans indiscrétion. Je vis alors les beaux yeux de Mlle Hyacinthe me sourire; elle me salua d'un gracieux signe de tête et me dit en montrant son fiancé:
—Monsieur Trapoiseau, mon bon monsieur Trapoiseau, retenez-le; je vous en prie; il veut tout casser!
Sur ce mot, elle alla rejoindre son amie, Mlle Angéline me regardait à son tour d'un air fort amical et qui ajouta:
—Monsieur Trapoiseau, dépêchez-vous! Les danseuses s'impatientent.
Enfin nous arrivâmes, Michel et moi, dans une allée sombre qui descendait vers la rivière, profonde en cet endroit de dix pieds et large de trente pas environ.
Alors il s'arrêta devant moi et me dit:
—Mon cher ami, je vais être demain le plus heureux ou le plus malheureux des hommes. Je ne sais pas encore lequel des deux; car tout dépend de deux femmes; or, l'une est horriblement méchante et tout à fait folle, c'est ma future belle-mère. L'autre, c'est... ma mère. Tu connais comme moi ses dispositions d'esprit. Quant au père Forestier, c'est un zéro que sa femme mène par le bout du nez, ou plutôt qu'elle pousse et retient à coups de cravache. Or, de ces deux femmes, qui par des moyens divers, se sont rendues maîtresses de la fortune des deux familles, si l'une refuse son consentement au mariage, tout est perdu; l'autre se piquera d'honneur, et alors Hyacinthe, mon mariage et moi, nous serons tous flambés.
—Qu'est-ce qui est donc arrivé, depuis le dîner?
—Une catastrophe, cher ami, une vraie catastrophe; heureusement elle n'a pas encore éclaté. Ma mère ignore tout; mais quand elle saura!... je la vois, je l'entends d'ici. Tu sais combien elle est vive...
—Tu veux dire violente.
—... Et qu'elle ménage peu ses expressions...
—C'est-à-dire qu'au premier mot de travers elle va vider sur ses amis toute une hottée d'injures. Enfin qu'est-il arrivé?
—Voici, dit Michel. Pendant le dîner j'étais placé, naturellement, à côté d'Hyacinthe et comme tu peux croire, je n'écoutais guère la conversation des voisins; mais Hyacinthe, elle, me paraissait préoccupée, agitée, presque triste; enfin l'on eût dit qu'elle avait quelque grief contre moi. Plus le dîner avançait, plus sa tristesse devenait visible et commençait à m'inquiéter. A la fin, comme je la pressais toujours de parler, elle m'a dit tout bas: «En effet, j'ai quelque chose; mais ce n'est pas ce que vous croyez, Michel. Je vous aime et je sais que vous m'aimez. Ce que je crains ne vient ni de vous ni de moi. Je vous le dirai tout à l'heure, au jardin.» Et alors, avant la fin du dessert, elle est sortie, sous prétexte d'aller recevoir Mlle Bouchardy qui arrivait; je l'ai rejointe une minute après.
Elle m'a dit: «Michel, mon père m'a chargée avant dîner de la plus désagréable commission du monde... On vous a promis que j'aurais une dot; on vous a trompé. Je n'en ai pas...»
Là-dessus, comme tu peux croire, je me suis jeté à genoux devant elle, je lui ai baisé mille fois les mains, je l'ai priée de ne pas penser à cela. J'ai protesté que j'aurais assez d'argent de mon propre patrimoine et que j'en gagnais assez déjà dans mon métier d'avocat pour que nous n'eussions besoin de personne; je l'ai rassurée enfin, de toutes les manières; mais elle m'a répliqué: «Oh! Michel, ce n'est pas de vous que je doute; c'est de votre mère qui déteste la mienne, qui ne m'aime guère et qui peut-être sera heureuse de saisir cette occasion de rompre. Or, si elle refuse son consentement, tout est perdu, de son côté, ma mère va prendre les armes et nous voilà séparés pour la vie.»
Alors Hyacinthe m'a répété les explications que le père Forestier n'ose pas me donner en face. Il avait en propre, le jour de son mariage, cent mille écus de terres ou d'argent. Au bout de vingt ans, sur le conseil ou l'ordre de sa femme, il a tout dépensé dans l'entretien et l'amélioration d'une très grande propriété qui appartient à celle-ci et sur laquelle il a fait construire, à ses frais, lui, Forestier, une magnifique usine; mais l'immeuble est dotal, la femme se dit maîtresse de tout, ne veut pas donner un centime, garde le revenu aussi bien que le capital, proteste que son mari a dissipé sa propre fortune en dépenses insensées, ce qui est un affreux mensonge, et menace de mettre celui-ci à la porte, s'il fait acte de rébellion... Séparation de corps et de biens! Juge un peu du scandale pour un député à l'approche des élections qu'on prévoit.
J'écoutais ce récit en riant. J'en avais vu bien d'autres depuis que je rédigeais des contrats.
—Alors, demandai-je à Michel, elle refuse absolument tout?
—Oui, tout! Cependant elle laisse entrevoir qu'en se saignant aux quatre veines,—elle qui jouait de soixante-dix mille livres de rentes dont la moitié, en bonne justice, est due au travail et au patrimoine de son mari, elle pourra donner mille écus par an au lieu de dot, mais elle ne s'y engage pas formellement... Du reste, si Hyacinthe une fois mariée venait à se quereller avec moi, alors, oh! alors elle lui ouvrirait ses bras de mère et la protégerait vigoureusement contre quiconque. Jolie perspective pour Hyacinthe et pour moi!
—Oui, je connais ces belles mères plus redoutables pour leurs gendres que quatre vipères en fureur... Alors, ta mère va refuser son consentement?
—A coup sûr!
—Et tu seras désespéré?
—A en mourir.
Je repris:
—Attends-moi là, Michel!... La bataille est en danger, comme à Marengo, mais une charge de cavalerie faite à propos peut tout sauver.
—Ah! mon ami Trapoiseau, dit-il, si tu peux me rendre ce service, compte que ma vie est à toi, quand tu voudras la prendre, comme dans Hernani,—au premier son du cor!
Sur cette promesse, j'allai trouver la mère.