UN COMITÉ ÉLECTORAL

Deux jours après, Michel vint me chercher vers neuf heures du soir. Cette fois, il ne s'agissait plus de promenade sentimentale au clair de la lune.

—Je sais tout, me dit-il. Le père Forestier et le père Vire-à-Temps ont fait une alliance offensive et défensive que cimente le mariage projeté d'Hyacinthe avec le gros Francis.

—C'est naturel.

—Et je connais d'avance les manœuvres du vieux Vire-à-Temps.

—Il t'en a fait confidence?

—Non; mais le gros Francis, qui est plus bête que méchant, en a parlé librement pour montrer sa finesse à... quelqu'un qui m'a tout répété.

—A mademoiselle Hyacinthe, je suppose!

—Précisément... N'est-ce pas son droit, à elle, de se défendre par tous les moyens possibles contre un mariage qu'elle déteste et de revenir à moi?

—C'est mieux que son droit, Michel, c'est son devoir.

—Donc, on va d'abord, et pour premier gage d'alliance, étouffer le procès en police correctionnelle ou en cour d'assises que ma mère intente à Mme Forestier... On prendra pour cela mille prétextes. On dira d'abord, sur le rapport du docteur Vadlavan, que l'incapacité de travail doit durer plus de vingt jours, ce qui mène tout droit en cour d'assises, sur le même banc que Troppmann et Lacenaire... Ensuite, après un second examen, provoqué par M. Forestier et fait par deux savants médecins de Paris, on reconnaîtra l'erreur et l'on proclamera que le docteur est un ignorantus, ignoranta, ignorantum... Naturellement, il se rebiffera, soutiendra les conclusions de son rapport, retiendra l'instruction en suspens... Le juge chargé de ladite instruction qui, par envie d'avancer et pour plaire à son chef, opine toujours avec Vire-à-Temps, emploiera six semaines à rédiger son rapport. L'affaire, après deux mois, sera renvoyée devant le tribunal de première instance; mais au moment de plaider, l'avocat de Mme Forestier,—un célèbre avocat de Paris, fera défaut.

Par déférence pour le célèbre avocat, on renverra le procès à quinzaine; de délais en délais on atteindra les vacances, les élections seront faites, Hyacinthe sera mariée; M. Forestier, qui était absent lors du vote des 363 et n'avait pas pu voter, tournera à droite ou à gauche aussi bien que Vire-à-Temps, mais de façon à se trouver toujours avec le vainqueur, et se fera nommer sénateur aussitôt que le titulaire actuel sera mort,—ce qui ne peut pas tarder, il est sourd et aveugle depuis dix ans.

Alors Vire-à-Temps qui touche à l'âge de la retraite, se fera nommer député à son tour ou fera nommer son fils, l'ambitieux procureur, et la dynastie des Vire-à-Temps, appuyée sur le sénateur, le député, le président, le sous-préfet, le receveur particulier. Francis qu'on se propose de faire trésorier-payeur général, sera plus solidement établie à Creux-de-Pile que les ponts les plus fameux, bâtis par les Romains. Comprends-tu ça, Trapoiseau?

—Parfaitement. Mais le procès en police correctionnelle?

—Il tombera dans l'eau. Dans tous les cas, Mihiète, qui est aussi innocente du coup de bâton donné sur le bras de ma mère qu'un petit enfant qui vient de naître, paraîtra seule devant le tribunal, s'accusera, s'excusera sur ce qu'elle croyait frapper un pau de fagot et non le bras d'une dame distinguée... On la condamnera à l'amende, peut-être à deux jours de prison. Madame Forestier récompensera ce dévouement en donnant cinq ou six cents francs à sa servante et l'honneur sera sauf.

—Mais toi, Michel, que comptes-tu faire?

—Rien du tout. Je vais les laisser patauger et mentir tant qu'ils voudront. Au dernier moment, je les prendrai dans leur propre filet.

—En attendant tu vas te faire nommer député?

—Peut-être.

—Et la belle Hyacinthe est complice?

—Ça, mon ami, c'est un secret entre elle et moi.

—Et la piété filiale, qu'en faites-vous?

—Trapoiseau, mon ami, vous êtes un moraliste insupportable... On se défend comme on peut contre des parents barbares.

Là, nous nous mîmes à rire de bon cœur. Puis, nous pensâmes qu'il ne suffisait pas de poser sa candidature pour être nommé député, qu'il y fallait «un concours de circonstances» et qu'il fallait préparer ce concours.

C'est pourquoi, dès le lendemain soir, une dizaine de citoyens, choisis un à un parmi les plus chauds républicains, et surtout parmi les plus jeunes et les plus éloquents, se trouva réunie au fond d'un cabaret borgne; nous aurions préféré un temple majestueux avec des colonnes doriques ou la cathédrale de Reims, mais nous n'avions pas de choix.

Après tout, d'ailleurs, la plus illustre assemblée de l'univers—l'Assemblée constituante de 1789,—s'est réunie, faute de mieux, dans un jeu de paume, et Jésus-Christ, fils de Dieu, est né dans une étable entre le bœuf et l'âne, à plus forte raison pouvait-on désigner dans un cabaret le candidat de Creux-de-Pile.

Parmi tous les hommes éloquents qui venaient nous prêter leur concours, un seul manquait à l'appel, c'était le plus précieux de tous, mon rival et ami Néanmoins.

Vainement je l'avais prié de venir. Il m'avait répondu avec un regret bien sincère:

—Pas possible, cher ami, je suis reteint (retenu).

Si tu m'avais parlé de ça dix jours auparavant, à la bonne heure, on aurait pu voir; mais, tu comprends, je n'ai qu'une salive à vendre. Elle est au service de M. Saumonet, mon patron, et par conséquent de M. Forestier, son client. Il ne ferait pas bon pour moi de changer de parti. Saumonet, pour ne pas perdre la clientèle des gros bourgeois et des riches propriétaires qui suivent tous la bannière de Forestier et surtout de Vire-à-Temps, m'enverrait voir dans la rue si j'y suis.

Et en s'arrachant par ci par là quelques cheveux, il répétait d'un air dépité:

—Quel malheur de ne pouvoir être avec Michel et toi! Ça m'allait comme un gant. Nous aurions ri, nous aurions crié, nous aurions braillé, disputé... Enfin ce qui me fait plaisir, c'est que je t'aurai en face de moi puisque je ne peux pas être à côté de toi dans le rang; allons-nous en donner de ces bons coups de langue! Allons-nous donner la fessée à nos bourgeois respectifs et mutuels!

Tels étaient les projets de Néanmoins.

Mais, faute d'un moine, l'abbaye ne chôme pas, dit un vieux proverbe. Faute de celui-là, nous avions encore assez d'orateurs parmi nous pour, de notre surplus, fournir deux Chambres des députés.

Comme j'avais convoqué à moi seul tous les assistants, je leur devais et ils attendaient de moi un discours d'ouverture.

Je commençai donc en ces termes:

«Messieurs et chers concitoyens...»

Un de mes amis, trop pressé d'applaudir, cria: Bravo! bravo!

Son voisin, jaloux de mon succès, lui donna un grand coup de coude en criant:—Vas-tu pas taire ton bec, Antonin?

Je repris:

«Messieurs et chers concitoyens,

»N'êtes-vous pas ennuyés...»

—Pas encore! interrompit celui qui avait coupé la parole à Antonin, mais si tu es trop long, ça ne tardera pas!

—Silence! dit un autre, laissez parler l'orateur.

Je continuai:

«... Ennuyés de n'être rien dans la ville, rien dans la commune, rien dans l'arrondissement, rien dans le département, rien dans la France, rien dans l'État...?

—Et par conséquent rien en Europe! ajouta Antonin.

—Rien! rien! rien! cria un autre. Rien que de malheureux contribuables à qui, tous les mois, le porteur de contraintes apporte un papier rouge ou vert avec ces mots: «Frère, il faut payer!»

—C'est vrai, ça! dit un troisième. Trapoiseau a raison. Nous ne sommes rien du tout.

Je continuai en m'inspirant du fameux abbé Sieyès:

«Messieurs, vous n'êtes rien, et vous devriez être tout!...»

—Bravo! bravo!

—«... Je dirai plus! vous pouvez être tout!»

—Comment? comment? crièrent à la fois plusieurs voix.

Je répondis avec une gravité croissante:

«C'est ce que j'allais vous expliquer... Qui êtes-vous, ô mes amis? Toi, tu es épicier; toi, ferblantier; toi, cafetier; toi, boucher; toi, clerc d'avoué; toi, horloger; toi, jardinier; toi, professeur de belles-lettres; toi, marchand de calicot; toi, marchand de chevaux; toi enfin, tu es propriétaire et rentier et tu fumes ta pipe tout le long du jour au bord de la rivière, ce qui fait prospérer le commerce du tabac et engraisser la régie... Tous enfin, vous êtes utiles à l'État, quoique de différentes manières...»

Je m'arrêtai un instant pour reprendre haleine, car la période était longue, puis je continuai:

«... Oui, c'est vous qui faites la richesse, la force, la puissance, l'éclat, la gloire et la prospérité de la nation française. Est-il quelqu'un qui oserait le contester?...»

De toutes parts on cria:

—Personne!

«... Eh bien! mes chers concitoyens et mes amis, vous à qui la France doit tout, qu'êtes-vous en France?... Rien. On verse votre sang dans les batailles et votre or dans les coffres de l'État, mais quant à vous consulter dans vos propres affaires, l'a-t-on jamais fait?...»

—Jamais! jamais!

«... Est-il un seul de vous qui soit président de la République?».

—Non! cria l'Assemblée.

«Ou ministre du président?»

—Non!

«Ou sénateur?»

—Non! non!

«Ou député?»

—Non, non, non!

«Ou maire, adjoint, conseiller municipal, sous-préfet? Pas un!...

Je m'arrêtai quelques secondes pour appuyer davantage sur cette triste vérité et je repris:

«N'est-ce pas une honte que parmi tant de jeunes gens d'une capacité éprouvée dans vingt professions diverses, pas un seul n'ait encore été choisi soit par le gouvernement, soit par ses concitoyens?»

C'est vrai, c'est une honte. Je le vis bien dans le regard de mes auditeurs.

«... Voulez-vous en savoir la raison? vous êtes trop jeunes, à ce que disent les gens qui sont en possession de tout. Il faut attendre que vous ayez fait vos preuves... Ils ont fait leurs preuves, eux, ces Gérontes, mais leurs preuves d'incapacité...»

—Bravo! Bravo!

«... De lâcheté...»

—Bravo! Bravo!

«... De stupidité, d'hypocrisie, de cynisme...»

L'enthousiasme allait toujours croissant.

«... Ce n'est pas tout, disent-ils encore, il faut respecter les droits acquis... Les droits acquis, messieurs! Où les ont-ils acquis, sinon en remplissant les antichambres des ministres, des préfets et des députés!...»

A ces mots, les applaudissements éclatèrent. On se jeta sur moi pour m'embrasser. Quelques-uns voulaient me porter en triomphe. Je refusai modestement.

La séance, suspendue de fait pendant un quart d'heure, fut enfin reprise et l'on me demanda quel remède je voyais à tant d'abus et à des injustices si horribles.

Alors, j'élevai la voix:

—Un seul, messieurs!... Il nous faut chercher un député, jeune comme nous, ardent comme nous, intelligent comme nous...

—Éloquent comme toi! interrompit Antonin.

—Eh bien, dit un autre, rien n'est plus simple. Prenons Trapoiseau.

Et dans le premier transport d'enthousiasme on aurait peut-être adopté la proposition sauf à s'en repentir et à me laisser seul dès le lendemain si je n'avais décliné cette offre trop flatteuse pour ma modestie.

—Non, mes chers amis, ce n'est pas moi qu'il faut nommer, c'est un homme qui... un homme que...

J'énumérai toutes les vertus qu'on devait demander à ce candidat idéal, je promis d'avance qu'il donnerait satisfaction à tous les intérêts, et enfin je nommai Michel Bernard dont le nom fut reçu avec acclamation.

Juste au même instant Michel entrait.