UN DON GÉNÉREUX (Suite)

Marion, qui se crut bravée, répliqua:

—Toi, tes os et tes arêtes, voici le cas que j'en fais!

Et elle cracha avec mépris du côté de Mihiète.

Celle-ci, qui jusque-là gardait une contenance majestueuse, imitant de son mieux les nobles attitudes de sa maîtresse Mme Forestier, perdit tout à coup son sang-froid et s'écria d'une voix aiguë et vibrante:

—Salope!

A quoi l'autre répliqua:

—Rosse!

—Vieille peau!

—Chameau!

Mais Mihiète reprit:

—Enfant de trente-six pères!

—Toi, dit Marion, tu n'en as pas trente-six... tu n'en as pas du tout; c'est bien pire.

Il y eut une pause et comme une trêve entre les deux combattantes. Je riais franchement de ce duel imprévu; mais Michel ne riait pas, lui.

Il me dit tout à coup:

—Ces deux femmes vont faire un malheur. Il faut les séparer.

—Oui; mais comment? Veux-tu te jeter au milieu de la mêlée et recevoir les éclaboussures?

—Non, non. Faisons un détour. J'ai la clef du jardin et je vais rentrer chez moi par derrière. Quand nous serons dans la maison, j'appellerai Marion. La querelle sera terminée par là. Viens avec moi.

Nous entrâmes, en effet, par la porte du jardin, et nous courûmes dans la chambre de Michel dont la fenêtre était ouverte.

Malheureusement, dans ce court intervalle, la querelle s'était animée ou plutôt Mihiète et Marion avaient choisi un autre champ de bataille, et commençaient comme les cochers en fureur à frapper sur leurs bourgeoises respectives.

—Fait-elle de l'embarras, disait Marion, parce qu'elle a mangé du saumon, hier soir!

—Ça, répliqua Mihiète avec orgueil, c'est une preuve que nous pouvons le payer... Et un saumon de vingt livres encore! On n'en fait plus comme ça que pour nous!

Ici Marion s'indigna:

—Nous mangerions du saumon, nous aussi, dit-elle avec dignité,—oui, du saumon, soir et matin, et des truffes avec,—si nous étions comme ces dames de rien du tout qui lèvent le nez en l'air et qui n'ont pas trois sous à donner en dot à leurs filles!

—Qu'est-ce que tu dis? demanda Mihiète? Que nous ne donnons pas de dot à notre Hyacinthe!... Eh bien, si ça nous plaît de garder notre argent pour nous!

Et elle s'appuya sur son balai, comme un roi sur son sceptre d'or.

Mais Marion n'avait pas sa langue dans sa poche.

—Ça vous plaît, dit-elle, ça vous plaît, parce que vous n'avez pas le sou..., parce que vous passez le temps à faire des frimes..., parce que vous avez joué un tour de coquin à notre pauvre Michel qui ne vous en veut pas lui, et qui est bon comme le bon pain,—tout ça pour faire de lui ce que vous avez fait de son beau-père...

Ici Mihiète éleva si fortement la voix que tout le quartier l'entendit et commença à s'assembler:

—Qu'est-ce que nous en avons fait, de son beau-père? demanda-t-elle.

—Vous en avez fait...

Marion chercha. L'autre vint en aide et dit:

—Un député.

—Oui, ça d'abord, répliqua Marion. Mais ça lui coûte assez cher, à ce pauvre homme!... Après ça, il est si bête! Il ne s'en aperçoit peut-être pas!

—De quoi!... de quoi!... Voulais-tu pas qu'on en fît un empereur?

—Ah! dit Marion avec bonté, vous pouviez bien en faire un député, ça, c'était honnête et permis, mais vous n'auriez pas dû le faire...

Je n'entendis pas le mot ou je ne me soucie pas de le répéter, mais celle qui le dit éclata de rire, celle à qui il était dit éclata pareillement, et tous ceux qui l'avaient entendu de près ou de loin entrèrent dans une joie profonde, inextinguible, pareille à celle que les dieux ressentirent quand Vulcain, d'un coup de filet, pêcha Vénus et le dieu Mars.

Je ne sais pas ce que Mihiète aurait pu répondre, car, au même instant, une des jalousies du premier étage de la maison Forestier s'ouvrit, et la belle Rosine (je dis la belle, comme on dit à un vieux soldat en retraite: «Mon colonel») se montra en camisole à la fenêtre, et cria d'un air hautain:

—Mihiète!

L'autre d'abord ne fit pas semblant d'entendre. Alors, madame Forestier éleva la voix d'une octave plus haut:

—Mihiète!

—Madame!

—Vous ne m'entendez-donc pas?

—Ah! madame, on fait tant de bruit dans la rue!...

—Mihiète! Qu'est-ce qu'elle vous dit cette souillon?

Là-dessus Mihiète se mit à rire en regardant Marion.

—Madame, répondit-elle, c'est Marion qui dit que vous faites votre mari...

Au même instant, et avant qu'elle eût pu prévoir ou parer le coup, la pauvre Mihiète reçut du premier étage tout le contenu d'un pot à eau.

C'est M. Forestier, le député de Creux-de-Pile, qui prenait lui-même la peine d'arroser sa servante.

Elle leva les yeux, le reconnut, et s'écria en levant les mains au ciel:

—Ah! seigneur Dieu! prenez donc, à présent, les intérêts de vos maîtres!... Mais ça m'apprendra! Si jamais je dis quelque chose en votre faveur, monsieur Forestier, je veux bien que le cric me croque.

Puis, se retournant vers son ennemie Marion et montrant de la main M. et Mme Forestier:

—Tiens, Marion, tu peux dire d'eux tout ce que tu voudras. Je m'en moque. Eux, ta maîtresse et toi, c'est canaille et compagnie.

En même temps elle secoua son balai sur Marion et rentra précipitamment dans la maison Forestier, car l'autre la poursuivait l'épée (je veux dire le balai) dans les reins.

Je croyais le combat fini, l'un des combattants ayant pris la fuite, et j'allais rentrer chez moi, lorsque je m'aperçus que Michel m'avait laissé seul dans sa chambre.

Où était-il! Je ne m'en inquiétai pas d'abord, et je continuai de regarder par la fenêtre ce qui se passait.

Au moment où je m'y attendais le moins, une fenêtre s'ouvrit à côté de celle de Michel et dans la même maison. C'était celle de sa mère.

Mme Reine Bernard parut en camisole et en cornette comme Mme Forestier. Elle demanda d'une voix aigre et vibrante:

—Marion!

—Madame!

—Que faites vous-là?

—Madame vous le voyez bien, je balaie.

La dame regarda et dit:

—Qu'est-ce que c'est que ce tas d'ordures?

Ici Marion s'aperçut que sa maîtresse lui saurait gré de ne pas épargner ses voisins. Elle répondit:

—Ça, madame, je ne sais pas..., ça vient de chez madame Forestier.

—Qu'est-ce que tu disais tout à l'heure à Mihiète?

Alors Marion feignit l'embarras et répondit en regardant de côté la jalousie derrière laquelle Mme Forestier observait toute la scène:

—Oh! mon Dieu, madame, ce n'est rien...

—Si! si! J'ai entendu quelque chose! Je veux que tu me répondes!... Je le veux.

Ces trois derniers mots furent dits avec une vigueur incomparable.

Alors Marion, qui ne demandait que d'être pressée, répondit modestement.

—Madame, ce n'est pas ma faute...

Et elle feignit d'hésiter.

—Voyons, demanda Mme Bernard, qu'est-il arrivé? Je veux le savoir!...

Puis, se reprenant avec une attitude provocatrice:

—J'ai droit de savoir ce qui se passe chez moi, je suppose?

Marion parut prendre une résolution brusque et répliqua:

—Eh bien! puisque madame veut savoir, madame saura... Après tout, ça la regarde autant que moi...

Mihiète a poussé ses balayures chez moi, comme si j'étais faite pour balayer les ordures des Forestier... Vous comprenez, madame, on a sa dignité à garder... Alors, je l'ai appelée «rosse!» Elle m'a appelée «chameau!» Elle m'a dit qu'on mangeait chez elle des saumons de vingt livres. Comme si madame ne pouvait pas manger des saumons, des brochets et tout ce qu'il lui plaît... Alors, j'ai dit, que quand on mange des saumons de vingt livres, il faut donner une dot à sa fille, et qu'il ne faut pas faire son mari ce qu'il n'aurait pas envie d'être, le pauvre homme, si madame Forestier lui demandait son consentement... Et voilà!

Mme Reine Bernard se mit à rire:

—Marion, tu n'as pas parlé d'autre chose!

—Oh! non, madame, je vous jure.

—Eh bien, il n'y a pas de mal à ça, ma fille: il faut toujours dire la vérité.

—N'est-ce pas que c'est la vérité? madame, reprit Marion toute joyeuse, et que M. Forestier doit se cogner le front, quand il passe sous les portes?

—Ah! oui, c'est vrai! répliqua la dame, et si le capitaine Smintéry était là, c'est lui qui pourrait en rendre témoignage.

Car Mme Bernard ne parlait jamais de sa voisine et de son amie sans amener de quelque façon dans le discours le nom de ce capitaine fameux. A coup sûr, il tenait plus de place dans son esprit que César, Alexandre et Napoléon, ou plutôt l'armée française tout entière était représentée à ses yeux par le capitaine Smintéry.

Pour dire en quelques mots d'où venait la grande réputation de cet officier, il faut savoir que, quinze ans auparavant, il était venu, par hasard, en congé à Creux-de-Pile, chez un ami, attendre qu'une blessure assez grave reçue au Mexique fût tout à fait cicatrisée, et qu'il avait été très bien accueilli par toute la «société» de Creux-de-Pile et en particulier par Mme Forestier, qu'on en avait causé, que l'intimité avait redoublé, après le départ de M. Forestier, alors député au corps législatif et zélé bonapartiste; que Mme Forestier qui se vantait auparavant de ne pouvoir supporter que Paris et les Parisiens et de ne vivre à Creux-de-Pile qu'avec dégoût, tant elle était Parisienne de vocation, naturellement élégante et poétique, déclara, cette année-là, qu'elle avait des nerfs, des vapeurs, qu'elle n'aimait plus que les frais ombrages, les ruisseaux limpides, les montagnes verdoyantes, les parties de campagnes et tout ce qui s'en suit...

Par un heureux hasard, Smintéry aimait aussi toutes ces choses, de sorte qu'on voyait presque continuellement ensemble ces deux âmes qui, sans doute, en s'épanchant dans le sein l'une de l'autre, avaient rencontré leur commun idéal.

Vous devinez les commentaires venimeux de Mme Bernard et de plusieurs autres dames qui peut-être avaient jeté les yeux sur le capitaine...

Tout cela était bien ancien, car il était parti depuis longtemps et personne ne l'avait revu, mais les histoires scandaleuses ne vieillissent jamais en province. On les voit reparaître après deux ou trois générations, et celle-ci n'étant âgée que de quinze ans à peine, paraissait aussi fraîche qu'au premier jour.

Aussi l'effet des dernières paroles de Mme Bernard ne fut pas moins prompt que foudroyant.

Les jalousies de Mme Rosine Forestier, entr'ouvertes jusque-là, s'ouvrirent tout-à-coup et frappèrent la muraille d'un coup si terrible que tous les assistants tressaillirent et que Marion, jusque-là si brave, rentra dans sa maison avec son balai.

—Qui est-ce qui a parlé du capitaine Smintéry?... demanda la belle Rosine, d'une voix éclatante comme celle de la trompette.

(Et comme personne ne répondait, elle continua:)

—... Serait-ce cette vieille gaupe?

De la main elle indiquait Mme Bernard qui jouissait tranquillement de sa fureur.

Celle-ci répliqua:

—Vieille gaupe! moi! moi!! moi!!! Ah! tiens, je t'épargnais, à cause de ta fille, qui n'est pas coupable, la pauvre enfant! Ce n'est pas sa faute si le bon Dieu lui a donné une mère pareille. Mais toi, tu es une vieille...

J'ai bien entendu le mot, mais je ne le répéterai pas, n'étant pas naturaliste de profession. Au reste, vous devinez bien ce qu'une dame très féroce peut dire à une autre qui a eu des amants.

—Si c'est vrai, cria Rosine qui, dans sa fureur, ne songea même pas à nier, pourquoi es-tu venue me demander Hyacinthe en mariage pour ton fils?

—Ce n'est pas moi qui en ai voulu, c'est Michel qui l'a voulu, mais il n'en veut plus à présent, et si elle entrait jamais chez moi je la mettrais à la porte, comme sa voleuse de mère.

—Voleuse! moi! répliqua Rosine. C'est toi qui es voleuse! C'est toi qui as volé la succession de ton mari! C'est toi qui...

L'autre allait répliquer, mais Michel qui venait d'entrer dans la chambre de sa mère, l'obligea de se retirer, ferma la fenêtre avec autorité et lui dit:

—Ma mère, au nom du ciel, pas un mot de plus! Je ne veux pas qu'Hyacinthe en entende davantage!