CHAPITRE XIII

L’ESPAGNOL

Qu’un ami véritable est une douce chose
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur,
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même.

La Fontaine.

Cependant une scène d’une autre nature se passait sous la tente de Cinq-Mars; les paroles du Roi, premier baume de ses blessures, avaient été suivies des soins empressés des chirurgiens de la cour; une balle morte, facilement extraite, avait causé seule son accident: le voyage lui était permis, tout était près pour l’accomplir. Le malade avait reçu jusqu’à minuit des visites amicales et intéressées; dans les premières furent celles du petit Gondi et de Fontrailles, qui se disposaient aussi à quitter Perpignan pour Paris; l’ancien page Olivier d’Entraigues s’était joint à eux pour complimenter l’heureux volontaire que le Roi semblait avoir distingué; la froideur habituelle du prince envers tout ce qui l’entourait ayant fait regarder, à tous ceux qui en furent instruits, le peu de mots qu’il avait dits comme des signes assurés d’une haute faveur, tous étaient venus le féliciter.

Enfin il était seul, sur son lit de camp; M. de Thou, près de lui, tenait sa main, et Grandchamp, à ses pieds, grondait encore de toutes les visites qui avaient fatigué son maître blessé et prêt à partir pour un long voyage. Pour Cinq-Mars, il goûtait enfin un de ces instants de calme et d’espoir qui viennent en quelque sorte refraîchir l’âme en même temps que le sang; la main qu’il ne donnait pas à son ami pressait en secret la croix d’or attachée sur son cœur, en attendant la main adorée qui l’avait donnée, et qu’il allait bientôt presser elle-même. Il n’écoutait qu’avec le regard et le sourire les conseils du jeune magistrat, et rêvait au but de son voyage, qui était aussi le but de sa vie. Le grave de Thou lui disait d’une voix calme et douce:

—Je vous suivrai bientôt à Paris. Je suis heureux plus que vous-même de voir le Roi vous y mener avec lui; c’est un commencement d’amitié qu’il faut ménager, vous avez raison. J’ai réfléchi bien profondément aux causes secrètes de votre ambition, et je crois avoir deviné votre cœur. Oui, ce sentiment d’amour pour la France, qui le faisait battre dans votre jeunesse, a dû y prendre des forces plus grandes; vous voulez approcher le Roi pour servir votre pays, pour mettre en action ces songes dorés de nos premiers ans. Certes, la pensée est vaste et digne de vous! je vous admire; je m’incline! Abordez le monarque avec le dévouement chevaleresque de nos pères, avec un cœur plein de candeur et prêt à tous les sacrifices. Recevoir les confidences de son âme, verser dans la sienne celles de ses sujets, adoucir les chagrins du Roi en lui apprenant la confiance de son peuple en lui, fermer les plaies du peuple en les découvrant à son maître, et, par l’entremise de votre faveur, rétablir ainsi ce commerce d’amour du père aux enfants, qui fut interrompu pendant dix-huit ans par un homme au cœur de marbre: s’exposer pour cette noble entreprise à toutes les horreurs de sa vengeance, et, bien plus encore, braver les calomnies perfides qui poursuivent le favori jusque sur les marches du trône: ce songe était digne de vous. Poursuivez, mon ami, ne soyez jamais découragé; parlez hautement au Roi du mérite et des malheurs de ses plus illustres amis que l’on écrase; dites-lui sans crainte que sa vieille noblesse n’a jamais conspiré contre lui; et que, depuis le jeune Montmorency jusqu’à cet aimable comte de Soissons, tous avaient combattu le ministre et jamais le monarque; dites-lui que les vieilles races de France sont nées avec sa race, qu’en les frappant il remue toute la nation, et que, s’il les éteint, la sienne en souffrira, qu’elle demeurera seule exposée au souffle du temps et des événements, comme un vieux chêne frissonne et s’ébranle au vent de la plaine, lorsque l’on a renversé la forêt qui l’entoure et le soutient.—Oui, s’écria de Thou en s’animant, ce but est noble et beau: marchez dans votre route d’un pas inébranlable, chassez même cette honte secrète, cette pudeur qu’une âme noble éprouve avant de se décider à flatter, à faire ce que le monde appelle sa cour. Hélas! les rois sont accoutumés à ces paroles continuelles de fausse admiration pour eux; considérez-les comme une langue nouvelle qu’il faut apprendre, langue bien étrangère à vos lèvres jusqu’ici, mais que l’on peut parler noblement, croyez-moi, et qui saurait exprimer de belles et généreuses pensées.

Pendant le discours enflammé de son ami, Cinq-Mars ne put se défendre d’une rougeur subite, et il tourna son visage sur l’oreiller, du côté de la tente, et de manière à ne pas être vu. De Thou s’arrêta.

—Qu’avez-vous, Henri? vous ne me répondez pas; me serais-je trompé?

Cinq-Mars soupira profondément et se tut encore.

—Votre cœur n’est-il pas ému de ces idées que je croyais devoir le transporter!

Le blessé regarda son ami avec moins de trouble et lui dit:

—Je croyais, cher de Thou, que vous ne deviez plus m’interroger, et que vous vouliez avoir une aveugle confiance en moi. Quel mauvais génie vous pousse donc à vouloir sonder ainsi mon âme? Je ne suis pas étranger à ces idées qui vous possèdent. Qui vous dit que je ne les aie pas conçues! Qui vous dit que je n’aie pas formé la ferme résolution de les pousser plus loin dans l’action que vous n’osez le faire même dans vos paroles! L’amour de la France, la haine vertueuse de l’ambitieux qui l’opprime et brise ses antiques mœurs avec la hache du bourreau, la ferme croyance que la vertu peut être aussi habile que le crime, voilà mes dieux, les mêmes que les vôtres. Mais, quand vous voyez un homme à genoux dans une église, lui demandez-vous quel saint ou quel ange protège et reçoit sa prière? Que vous importe, pourvu qu’il y tombe martyr, s’il le faut? Eh! lorsque nos pères s’acheminaient pieds nus vers le saint sépulcre, un bourdon à la main, s’informait-on du vœu secret qui les conduisait à la terre sainte? Ils frappaient, ils mouraient, et les hommes et Dieu même peut-être, n’en demandaient pas plus; le pieux capitaine qui les guidait ne faisait pas dépouiller leurs corps pour voir si la croix rouge et le cilice ne cachaient pas quelque autre signe mystérieux; et, dans le ciel, sans doute, ils n’étaient pas jugés avec plus de rigueur pour avoir aidé la force de leurs résolutions sur la terre par quelque espoir permis au chrétien, quelque seconde et secrète pensée, plus humaine et plus proche du cœur mortel.

De Thou sourit et rougit légèrement en baissant les yeux.

—Mon ami, reprit-il avec gravité, cette agitation peut vous faire mal; ne continuons pas sur ce sujet; ne mêlons pas Dieu et le ciel dans nos discours, parce que cela n’est pas bien, et mettez vos draps sur votre épaule, parce qu’il fait froid cette nuit. Je vous promets, ajouta-t-il en recouvrant son jeune malade avec un soin maternel, je vous promets de ne plus vous mettre en colère par mes conseils.

—Ah! s’écria Cinq-Mars malgré la défense de parler, moi je vous jure, par cette croix d’or que vous voyez, et par sainte Marie, de mourir plutôt que de renoncer à ce plan même que vous avez tracé le premier; vous serez peut-être un jour forcé de m’arrêter; mais il ne sera plus temps.

—C’est bon, c’est bon, dormez, répéta le conseiller; si vous ne vous arrêtez pas, alors je continuerai avec vous, quelque part que cela me conduise.

Et, prenant dans sa poche un livre d’heures, il se mit à lire attentivement; un instant après, il regarda Cinq-Mars, qui ne dormait pas encore; il fit signe à Grandchamp de changer la lampe de place pour la vue du malade: mais ce soin nouveau ne réussit pas mieux; celui-ci, les yeux toujours ouverts, s’agitait sur sa couche étroite.

—Allons, vous n’êtes pas calme, dit de Thou en souriant; je vais faire quelque lecture pieuse qui vous remette l’esprit en repos. Ah! mon ami, c’est là qu’il est le repos véritable, c’est dans ce livre consolateur! car, ouvrez-le où vous voudrez, et toujours vous y verrez, d’un côté l’homme dans le seul état qui convienne à sa faiblesse: la prière et l’incertitude de sa destinée; et, de l’autre, Dieu lui parlant lui-même de ses infirmités. Quel magnifique et céleste spectacle! quel lien sublime entre le ciel et la terre! la vie, la mort et l’éternité sont là: ouvrez-le au hasard.

—Ah! oui, dit Cinq-Mars, se levant encore avec une vivacité qui avait quelque chose d’enfantin, je le veux bien, laissez-moi l’ouvrir; vous savez la vieille superstition de notre pays? quand on ouvre un livre de messe avec une épée, la première page que l’on trouve à gauche est la destinée de celui qui la lit, et le premier qui entre quand il a fini doit influer puissamment sur l’avenir du lecteur.

—Quel enfantillage! Mais je le veux bien. Voici votre épée; prenez la pointe... voyons...

—Laissez-moi lire moi-même, dit Cinq-Mars, prenant du bord de son lit un côté du livre. Le vieux Grandchamp avança gravement sa figure basanée et ses cheveux gris sur le pied du lit pour écouter. Son maître lut, s’interrompit à la première phrase, mais, avec un sourire un peu forcé peut-être, poursuivit jusqu’au bout:

I. Or c’était dans la cité de Mediolanum qu’ils comparurent.

II. Le grand-prêtre leur dit: Inclinez-vous et adorez les dieux.

III. Et le peuple était silencieux, regardant leurs visages, qui parurent comme les visages des anges.

IV. Mais Gervais, prenant la main de Protais, s’écria, levant les yeux au ciel, et tout rempli du Saint-Esprit.

V. O mon frère! je vois le fils de l’homme qui nous sourit; laisse-moi mourir le premier.

VI. Car si je voyais ton sang, je craindrais de verser des larmes indignes du Seigneur notre Dieu.

VII. Or Protais lui répondit ces paroles:

VIII. Mon frère, il est juste que je périsse après toi, car j’ai plus d’années et des forces plus grandes pour te voir souffrir.

IX. Mais les sénateurs et le peuple grinçaient des dents contre eux.

X. Et, les soldats les ayant frappés, leurs têtes tombèrent ensemble sur la même pierre.

XI. Or c’est en ce lieu même que le bienheureux saint Ambroise trouva la cendre des deux martyrs, qui rendit la vue à un aveugle.

—Eh bien, dit Cinq-Mars en regardant son ami lorsqu’il eut fini, que répondez-vous à cela?

—La volonté de Dieu soit faite; mais nous ne devons pas la sonder.

—Ni reculer dans nos desseins pour un jeu d’enfant, reprit d’Effiat avec impatience et s’enveloppant d’un manteau jeté sur lui. Souvenez-vous des vers que nous récitions autrefois: Justum et tenacem propositi virum... ces mots de fer se sont imprimés dans ma tête. Oui, que l’univers s’écroule autour de moi, ses débris m’emporteront inébranlable.

—Ne comparons pas les pensées de l’homme à celles du ciel, et soumettons-nous, dit de Thou gravement.

Amen, dit le vieux Grandchamp, dont les yeux s’étaient remplis de larmes qu’il essuyait brusquement.

—De quoi te mêles-tu, vieux soldat? tu pleures! lui dit son maître.

Amen, dit à la porte de la tente une voix nasillarde.

—Parbleu, monsieur, faites plutôt cette question à l’Éminence grise qui vient chez vous, répondit le fidèle serviteur en montrant Joseph, qui s’avançait les bras croisés en saluant d’un air caressant.

—Ah! ce sera donc lui! murmura Cinq-Mars.

—Je viens peut-être mal à propos? dit Joseph doucement.

—Fort à propos, peut-être, dit Henri d’Effiat en souriant avec un regard à de Thou. Qui peut vous amener, mon père, à une heure du matin? Ce doit être quelque bonne œuvre?

Joseph se vit mal accueilli; et, comme il ne marchait jamais sans avoir au fond de l’âme cinq ou six reproches à se faire vis-à-vis des gens qu’il abordait, et autant de ressources dans l’esprit pour se tirer d’affaire, il crut ici que l’on avait découvert le but de sa visite, et sentit que ce n’était pas le moment de la mauvaise humeur qu’il fallait prendre pour préparer l’amitié. S’asseyant donc assez froidement près du lit:

—Je viens, dit-il, monsieur, vous parler de la part du Cardinal généralissime des deux prisonniers espagnols que vous avez faits; il désire avoir des renseignements sur eux le plus promptement possible; je dois les voir et les interroger. Mais je ne comptais pas vous trouver veillant encore; je voulais seulement les recevoir de vos gens.

Après un échange de politesses contraintes, on fit entrer dans la tente les deux prisonniers, que Cinq-Mars avait presque oubliés. Ils parurent, l’un jeune et montrant à découvert une physionomie vive et un peu sauvage: c’était le soldat; l’autre, cachant sa taille sous un manteau brun, et ses traits sombres, mais ambigus dans leur expression, sous l’ombre de son chapeau à larges bords, qu’il n’ôta pas: c’était l’officier; il parla seul et le premier:

—Pourquoi me faites-vous quitter ma paille et mon sommeil? est-ce pour me délivrer ou me pendre?

—Ni l’un ni l’autre, dit Joseph.

—Qu’ai-je à faire avec toi, homme à longue barbe? je ne t’ai pas vu à la brèche.

Il fallut quelque temps, d’après cet exorde aimable, pour faire comprendre à l’étranger les droits qu’avait un capucin à l’interroger.

—Eh bien, dit-il enfin, que veux-tu?

—Je veux savoir votre nom et votre pays.

—Je ne dis pas mon nom; et quant à mon pays, j’ai l’air d’un Espagnol; mais je ne le suis peut-être pas, car un Espagnol ne l’est jamais.

Le père Joseph, se retournant vers les deux amis, dit:

—Je suis bien trompé, ou j’ai entendu ce son de voix quelque part: cet homme parle français sans accent; mais il me semble qu’il veut nous donner des énigmes comme dans l’Orient.

—L’Orient? c’est cela, dit le prisonnier, un Espagnol est un homme de l’Orient, c’est un Turc catholique; son sang languit ou bouillonne, il est paresseux ou infatigable; l’indolence le rend esclave; l’ardeur, cruel; immobile dans son ignorance, ingénieux dans sa superstition, il ne veut qu’un livre religieux, qu’un maître tyrannique; il obéit à la loi du bûcher, il commande par celle du poignard, il s’endort le soir dans sa misère sanglante, cuvant le fanatisme et rêvant le crime. Qui est-ce là, messieurs? est-ce l’Espagnol ou le Turc? devinez. Ah! ah! vous avez l’air de trouver que j’ai de l’esprit parce que je rencontre un rapport. Vraiment, messieurs, vous me faites bien de l’honneur, et cependant l’idée pourrait se pousser plus loin, si l’on voulait; si je passais à l’ordre physique, par exemple, ne pourrais-je pas vous dire: Cet homme a les traits graves ou allongés, l’œil noir et coupé en amande, les sourcils durs, la bouche triste et mobile, les joues basanées, maigres et ridées; sa tête est rasée, et il la couvre d’un mouchoir noué en turban; il passe un jour entier couché ou debout sous un soleil brûlant, sans mouvement, sans parole, fumant un tabac qui l’enivre. Est-ce un Turc ou un Espagnol? Êtes-vous contents, messieurs? Vraiment, vous en avez l’air, vous riez; et de quoi riez-vous? Moi qui vous ai présenté cette seule idée, je n’ai pas ri; voyez, mon visage est triste. Ah! c’est peut-être parce que le sombre prisonnier est devenu bavard, et parle vite? Ah! ce n’est rien; je pourrais vous en dire d’autres, et vous rendre quelques services, mes braves amis. Si je me mettais dans les anecdotes, par exemple, si je vous disais que je connais un prêtre qui avait ordonné la mort de quelques hérétiques avant de dire la messe, et qui, furieux d’être interrompu à l’autel durant le saint sacrifice, cria à ceux qui lui demandaient ses ordres: Tuez tout! tuez tout! ririez-vous bien tous, messieurs? Non, pas tous. Monsieur que voilà, par exemple, mordrait sa lèvre et sa barbe. Oh! il est vrai qu’il pourrait répondre qu’il a fait sagement, et qu’on avait tort d’interrompre sa pure prière. Mais si j’ajoutais qu’il s’est caché pendant une heure derrière la toile de votre tente, monsieur de Cinq-Mars, pour vous écouter parler, et qu’il est venu pour vous faire quelque perfidie, et non pour moi, que dirait-il? Maintenant, messieurs, êtes-vous contents? Puis-je me retirer après cette parade?

Le prisonnier avait débité tout ceci avec la rapidité d’un vendeur d’orviétan, et avec une voix si haute, que Joseph en fut étourdi. Il se leva indigné à la fin, et s’adressant à Cinq-Mars:

—Comment souffrez-vous, monsieur, lui dit-il, qu’un prisonnier qui devait être pendu vous parle ainsi?

L’Espagnol, sans daigner s’occuper de lui davantage, se pencha vers d’Effiat, et lui dit à l’oreille:

—Je ne vous importe guère, donnez-moi ma liberté, j’ai déjà pu la prendre, mais je ne l’ai pas voulu sans votre consentement; donnez-la moi, ou faites-moi tuer.

—Partez si vous le pouvez, lui répondit Cinq-Mars, je vous jure que j’en serai fort aise.

Et il fit dire à ses gens de se retirer avec le soldat, qu’il voulut garder à son service.

Ce fut l’affaire d’un moment; il ne restait plus dans la tente que les deux amis, le père Joseph décontenancé et l’Espagnol, lorsque celui-ci, ôtant son chapeau, montra une figure française, mais féroce: il riait et semblait respirer plus d’air dans sa large poitrine.

—Oui, je suis Français, dit-il à Joseph; mais je hais la France, parce qu’elle a donné le jour à mon père, qui est un monstre, et à moi, qui le suis devenu, et qui l’ai frappé une fois; je hais ses habitants parce qu’ils m’ont volé toute ma fortune au jeu, et que je les ai volés et tués depuis; j’ai été deux ans Espagnol pour faire mourir plus de Français; mais à présent je hais encore plus l’Espagne; on ne saura jamais pourquoi. Adieu, je vais vivre sans nation désormais; tous les hommes sont mes ennemis. Continue, Joseph, et tu me vaudras bientôt. Oui, tu m’as vu autrefois, continua-t-il en le poussant violemment par la poitrine et le renversant... je suis Jacques de Laubardemont, fils de ton digne ami.

A ces mots, sortant brusquement de la tente, il disparut comme une apparition s’évanouirait. De Thou et les laquais, accourus à l’entrée, le virent s’élancer en deux bonds par-dessus un soldat surpris et désarmé, et courir vers les montagnes avec la vitesse d’un cerf, malgré plusieurs coups de mousquet inutiles. Joseph profita du désordre pour s’évader en balbutiant quelques mots de politesse, et laissa les deux amis riant de son aventure et de son désappointement, comme deux écoliers riraient d’avoir vu tomber les lunettes de leur pédagogue, et s’apprêtant enfin à chercher un sommeil dont ils avaient besoin l’un et l’autre, et qu’ils trouvèrent bientôt, le blessé dans son lit, et le jeune conseiller dans son fauteuil.

Pour le capucin, il s’acheminait vers sa tente, méditant comment il tirerait parti de tout ceci pour la meilleure vengeance possible, lorsqu’il rencontra Laubardemont traînant par ses mains liées la jeune insensée. Ils se racontèrent leurs mutuelles et horribles aventures.

Joseph n’eut pas peu de plaisir à retourner le poignard dans la plaie de son cœur en lui apprenant le sort de son fils.

—Vous n’êtes pas précisément heureux dans votre intérieur, ajouta t-il; je vous conseille de faire enfermer votre nièce et pendre votre héritier, si par bonheur vous le retrouvez.

Laubardemont rit affreusement:—Quant à cette petite imbécile que voilà, je vais la donner à un ancien juge secret, à présent contrebandier dans les Pyrénées, à Oloron: il la fera ce qu’il voudra, servante dans sa posada, par exemple; je m’en soucie peu, pourvu que monseigneur ne puisse jamais en entendre parler.

Jeanne de Belfiel, la tête baissée, ne donna aucun signe d’intelligence; toute lueur de raison était éteinte en elle; un seul mot lui était resté sur les lèvres, elle le prononçait continuellement:—Le juge! le juge! le juge! dit-elle tout bas. Et elle se tut.

Son oncle et Joseph la chargèrent, à peu près comme un sac de blé, sur un des chevaux qu’amenèrent deux domestiques; Laubardemont en monta un, et se disposa à sortir du camp, voulant s’enfoncer dans les montagnes avant le jour.

—Bon voyage! dit-il à Joseph, faites bien vos affaires à Paris; je vous recommande Oreste et Pylade.

—Bon voyage! répondit celui-ci. Je vous recommande Cassandre et Œdipe.

—Oh! il n’a ni tué son père, ni épousé sa mère...

—Mais il est en bon chemin pour ces gentillesses.

—Adieu, mon révérend père!

—Adieu, mon vénérable ami! dirent-ils tout haut—mais tout bas:

—Adieu, assassin à robe grise: je retrouverai l’oreille du Cardinal en ton absence.

—Adieu, scélérat à robe rouge: va détruire toi-même ta famille maudite; achève de répandre ton sang dans les autres; ce qui en restera en toi, je m’en charge... Je pars à présent. Voilà une nuit bien remplie!

NOTES
ET
DOCUMENTS HISTORIQUES


Lorsque parut pour la première fois ce livre[5], il parut seul, sans notes, comme œuvre d’art, comme résumé d’un siècle. Pour qu’en toute loyauté il fût jugé par le public, l’auteur ne voulut l’entourer en nulle façon de cet éclat apparent des recherches historiques, dont il est trop facile de décorer un livre nouveau. Il voulut, selon la théorie qui sert ici de préface: Sur la vérité dans l’art, ne point montrer le vrai détaillé, mais l’œuvre épique, la composition avec sa tragédie, dont les nœuds enveloppent tous les personnages éminents du temps de Louis XIII. Bientôt cependant l’auteur s’aperçut de la nécessité d’indiquer les sources principales de son travail; et comme il avait toujours voulu remonter aux plus pures, c’est à-dire aux manuscrits, et, à leur défaut, aux éditions contemporaines, il ajouta les renseignements les plus détaillés à la seconde édition de Cinq-Mars[6], pour rectifier des erreurs répandues sur l’authenticité de quelques faits. Depuis lors il revint à la simple et primitive unité de son ouvrage. Mais aujourd’hui qu’on a multiplié, au delà de ce qu’il eût pu attendre, cette production, qu’il est loin de croire irréprochable, il veut que les esprits curieux des détails du vrai anecdotique n’aient pas à chercher ailleurs des documents qu’il avait écartés.

[PAGE 178.]

Une barbe plate et rousse à l’extrémité...

«Pendant sa jeunesse, dit l’historien du père Joseph, il avait les cheveux et la barbe d’un roux un peu ardent. Il s’était aperçu que Louis XIII ne pouvait souffrir cette couleur; aussi avait-il pris soin de la brunir avec des peignes de plomb et d’acier, jusqu’à ce qu’il eût trouvé le secret de la blanchir, que lui donna plus tard un empirique. L’horreur du roi était telle pour cette couleur, qu’un jour son premier gentilhomme de la chambre (dont le frère avait le plus beau gouvernement du royaume), ayant l’honneur d’accompagner Sa Majesté à Fontainebleau, dans une partie de chasse, il fit tant de pluie qu’il emporta toute la peinture dont il cachait la rousseur de ses cheveux. Le prince, l’ayant aperçue, en eut peur et lui dit:—Bon Dieu, que vois-je! ne paraissez plus devant moi. Le gentilhomme fut obligé de se défaire de sa charge.»

[PAGE 180.]

Son confident...

Ce trop célèbre capucin, que l’un de ses historiens appelle l’esprit auxiliaire du Cardinal, fut non seulement son confident, mais celui du Roi même. Inflexible, souple et bas, il affermissait les pas du ministre dans les voies du sang, et l’aidait à y faire descendre le faible prince. L’histoire de cet homme est partout; mais voici les détails d’une de ses manœuvres que l’on connaît peu:

M. de Montmorency était pris à Castelnaudary, Louis XIII hésitait à le faire périr. Monsieur, qui l’avait abandonné sur le champ de bataille, demandait sa grâce avec vigueur. Le Cardinal voulait sa mort, et ne savait comment obtenir cette précieuse faveur. Bullion était chargé de la négociation, et conseillait Gaston: ce fut à cet homme que Joseph s’adressa d’abord.

Il s’empare de lui avec une adresse de serpent, et, par son organe, fait conseiller à Monsieur de ne plus demander au Roi des assurances pour la grâce du jeune duc, mais de s’en remettre à la bonté seule de Louis, dont on blessait le cœur en ayant l’air d’en douter. Monsieur croit voir dans ce discours l’intention de pardonner, insinuée par son frère même, et fait son accommodement pour lui seul, sans rien stipuler pour le jeune duc, et s’en remettant à la clémence du Roi. C’est alors qu’en un conseil étroit entre le Roi, le Cardinal et Joseph, celui-ci ose prendre la parole le premier, et, concertant la fougue de ses vociférations politiques avec les flegmatiques arguments du Cardinal, arrache de Louis la promesse, trop bien tenue, d’être inflexible.

Brulart de Léon, ambassadeur à Ratisbonne avec Joseph, dit que le capucin n’avait de chrétien que le nom, et ne cherchait qu’à tromper tout le monde.

Un ouvrage de 1635, intitulé la Vérité défendue, en parle en ces termes:

«Il est le grand inquisiteur d’État, interroge les prétendus criminels, fait mettre les hommes en prison sans information, empêche que leur justification ne soit écoutée, et, par des terreurs paniques, il tire les déclarations qui servent pour couvrir l’injustice du Cardinal. Il fait indignement servir le ciel à la terre, le nom de Dieu aux tromperies, et la religion aux ruses de l’État.»

Du reste, il appartenait à une très bonne famille, dont le nom était du Tremblay.

Je renvoie à la Vie même de cet indigne religieux ceux qui le voudront mieux connaître.

[PAGE 185.]

Le Cardinal lui dicta ces devoirs de nouvelle nature, etc.

Ces insolents commandements de la religion ministérielle, fondée par Richelieu, sont extraits d’un manuscrit désigné dans l’histoire du père Joseph.

Voici comment s’exprime à ce sujet le révérend et naïf historien et généalogiste, continuateur de l’abbé Richard:

«Il composa avec le Cardinal un livre ayant pour titre: l’Unité du ministre, et les qualités qu’il doit avoir. Cet ouvrage n’a jamais vu le jour qu’entre les mains du Roi, et c’est ce traité qui détermina Sa Majesté à se reposer entièrement du gouvernement de son royaume sur Son Éminence. J’ai vu ce manuscrit in-folio, qui est très bien écrit. On n’aura pas de peine à reconnaître que le père Joseph en est l’auteur par la lecture des principales propositions qui y sont prouvées, premièrement comme vérités chrétiennes, secondement, comme vérités politiques. On pourrait intituler ce livre: Testament politique du père Joseph. Tous les grands hommes du siècle passé en ont laissé. On reconnaîtra aisément le génie du père dans l’extrait de ce testament.» (Histoire du père Joseph.) Suivent les articles tels qu’on vient de les lire.

[PAGE 194.]

Quant au Marillac, etc.

Le maréchal de Marillac fut privé de ses juges légitimes; les membres du Parlement, qui voulurent en vain prendre connaissance de l’affaire, virent Molé, leur procureur-général, décrété et interdit; traîné innocent de tribunaux en tribunaux, sans en trouver un assez habile pour lui découvrir un crime, le maréchal de Marillac tomba enfin sous l’arrêt des commissaires, lu par un garde des sceaux ecclésiastique (Châteauneuf), auquel il fallut une dispense de Rome, sollicitée exprès, pour condamner un homme sans reproche; et le Cardinal se prit à rire des lumières qu’il avait fait descendre forcément sur les juges. Quelle confusion! quel temps! On ne saurait trop éclairer les points principaux de l’histoire, pour éteindre les puérils regrets du passé dans quelques esprits qui n’examinent pas.

[PAGE 274.]

Ce jour-là, le Cardinal parut revêtu d’un costume entièrement guerrier...

Ce costume est exactement décrit dans les Mémoires manuscrits de Pontis, tel qu’on le lit ici. (Bibl. de l’Arsenal.)

[PAGE 322.]

D’extirper une branche royale de Bourbon...

Le comte de Soissons, assassiné à la bataille de la Marfée, qu’il gagnait sur les troupes du Cardinal. J’ai sous les yeux des relations contemporaines les plus détaillées de cette affaire. Elles renferment ce qui suit: «Le régiment de Metternich et l’infanterie de Lamboy s’estant rompus, il ne resta près dudit comte que trois ou quatre des siens; lequel, dans ce désordre, fut abordé d’un cavalier seul, que ses gens ne connurent dans cette confusion pour ennemy, qui lui donna un coup de pistolet au-dessous de l’œil, dont il fut tué tout roide... Ce grand prince, n’ayant d’autre dessein que de servir Sa Majesté et son État, et arrester les violences de celuy qui veut miner tout ce qui est au-dessus de lui:... il (le Cardinal) vient d’extirper une branche royale de Bourbon, ayant fait choisir ce prince par un de ses gardes, qui s’était mis avec ce dessein exécrable, et par son commandement, parmy les gens d’armes de ce prince, ayant été reconneu tel, après qu’il fut tué sur la place par Riquemont, escuyer du même prince défunct.» (Montglat. Fabert, etc., etc. Relation de Montrésor, t. II, p. 520.)

Il existe à la Bibliothèque de Paris un curieux autographe, qui montre quel prix mettait le Cardinal à ces sortes d’expéditions.

Billet de M. des Noyers, escrit à M. le maréchal de Châtillon après la bataille de Sedan.

Le Roy a résolu de donner un GOUVERNEMENT et une pension pour sa vie durante au gendarme qui a tué le général des ennemis. Monsieur le maréchal l’enverra à Reims trouver Sa Majesté aussitôt qu’il y sera arrivé. Fait à Péronne, ce 9 juillet 1641.

Des Noyers.

Vol. g. 6, 233 MM.

EXAMEN DE LA CORRESPONDANCE SECRÈTE DU CARDINAL DE RICHELIEU RELATIVE AU PROCÈS DE MM. DE CINQ-MARS ET DE THOU.

L’activité infatigable, la pénétration vive, la persévérance ingénieuse du cardinal de Richelieu à la fin de ses jours, quand les maladies, les fatigues, les chagrins, semblaient devoir amortir ses rares facultés, ne sont pas seulement en évidence dans la conduite de cette affaire; il est curieux d’y observer en gémissant les voies souterraines par lesquelles devait passer, pour arriver à son but, ce puissant mineur, comme disait Shakspeare: O worthy pioneer! Toutes les petitesses auxquelles sont forcés de descendre les travailleurs politiques, pourraient rendre plus modestes leurs imitateurs, s’ils considéraient que celui-ci, après tous ses efforts, après l’accomplissement entier de ses projets, ne réussit qu’à hâter et assurer la chute de la monarchie qu’il croyait affermir pour toujours.

Pour montrer ces écrits sous leur vrai jour, il est nécessaire d’en écarter les longues phrases de procès-verbal, dont la sécheresse et la confusion ont dégoûté sans doute tous ceux qui les ont parcourus. Mais il importe d’en extraire les traits singuliers et vifs que l’on démêle dans cette nuit, lorsqu’on y attache des regards attentifs.

Sitôt que M. de Cinq-Mars est arrêté et que le duc d’Orléans s’est excusé par la lettre que j’ai citée dans le cours de ce livre[7], la première inquiétude du Cardinal est de savoir si M. de Bouillon est arrêté. Dans le doute, et craignant le retour de Louis XIII à sa première affection pour Cinq-Mars, il s’arrête à Tarascon, et de là veut s’assurer que son crédit est dans toute sa force: comme un athlète qui se prépare à un grand combat, il essaye son bras et pèse sa massue.

Instruction, après l’arrest de M. le Grand, à messieurs de Chavigny et des Noyers, estant près du Roy, pour sçavoir, entre autres choses, de Sa Majesté, si Son Éminence agira comme elle a fait ci-devant, ainsi qu’elle le jugera à propos.

Si monsieur de Bouillon est pris, il est question de faire voir promptement que l’on l’a pris avec justice; pour ce faire, il faut descouvrir les auteurs de Madame qui en ont donné advis, et qu’au cas que ladite dame ne voudroit, on peut trouver quelque invention par laquelle on puisse faire connoistre qu’on a cette découverte; on le peut faire en resserrant de toutes parts les prisonniers sans permettre de parler à personne, parce que par ce moyen on pourroit faire croire aux uns que les autres ont dit ce que l’on scait: ce qui leur donnera lieu de se confesser, et à tout le moins de le croire.

Faut arrester Cloniac, que l’on dit avoir des papiers secrets. Faut retirer la cassette de cheveux et amourettes qu’a monsieur de Choisy.

Faut représenter au Roy qu’il est très-important de ne dire pas qu’il ait bruslé tous les papiers, et en effet l’on croit qu’il ne l’a pas fait.

Si monsieur de Bouillon est pris, il faut pourvoir l’Italie d’un chef de grande fidélité, pour plusieurs raisons qui pressent. Il en faut un en Guyenne et un autre dans le Roussillon, estant douteux si monsieur de Turenne voudroit servir, et si l’on doit le laisser seul, le Roy y pourvoira s’il lui plaist.

On voit quel piège il indique; M. de Cinq-Mars y tomba le premier.

La réponse ne se fait pas attendre: on a arrêté M. de Bouillon; le Roi a consenti à faire tous les mensonges qui lui sont dictés, et, pour preuve de son obéissance, il écrit de sa main la lettre qui suit:

Lettre du Roy à Son Éminence.

Je ne me trouve jamais que bien de vous voir. Je me porte beaucoup mieux depuis hier; et ensuite de la prise de monsieur de Bouillon, qui est un coup de parti, j’espère avec l’ayde de Dieu que tout ira bien, et qu’il me donnera la parfaite santé; c’est de quoi je le prie de tout mon cœur.

Louys.

Avec ce gage on peut agir: il a fait menacer Monsieur, et ne lui a répondu que vaguement. Gaston se remet à supplier: le même jour il écrit au Roi, au cardinal Mazarin, à M. des Noyers, à M. de Chavigny et une seconde fois au Cardinal. Remarquez que c’était à lui d’abord qu’il avait demandé pardon le 17 juin, avant de supplier le Roi le 25, suivant en cela la hiérarchie établie par le Cardinal. Il demande grâce à tout le monde et promet une entière confession.

Là-dessus, le Cardinal met le pied sur le frère du Roi, et l’écrase par la lettre froide où il lui conseille de tout confesser. On l’a lue au chapitre le Travail.

Reviennent de nouveaux rapports du fidèle agent Chavigny, lequel ne connaît pas d’assez humbles termes pour parler au Cardinal, dont il se dit sans cesse la créature. Chavigny se moque de Monsieur et du choléra-morbus (déjà connu, comme l’on voit), qui saisit l’agent de ce prince, dans la peur d’être arrêté.—Il fait conseiller à Gaston de se retirer hors de France. On voit que le Roi ne se permet pas de répondre sans que le Cardinal ait corrigé la lettre qu’il doit écrire.

M. de Chavigny à Son Éminence.

Le Roy parla hier à monsieur de La Rivière aussi bien et aussi fortement qu’on le pouvoit désirer. Je luy fis mettre par escrit et signer tout ce qu’il luy dit de la part de Monsieur, ainsi que Son Éminence verra par la copie que je luy envoye: et lorsqu’il fit difficulté d’obéir aux commandements de Sa Majesté, elle luy parla en maistre, et il eut si grand’peur qu’on l’arrestât, qu’il luy prit presque une défaillance, et ensuite une espèce de choléra-morbus dont il a esté guary en luy rasseurant l’esprit. Le Roy fut ravy de ce que Monseigneur n’eust pas la pensée de voir Monsieur. En parlant à Monsieur de La Rivière, je l’ai fait tomber insensiblement dans le dessein de proposer à Monsieur qu’il confesse ingénuëment toutes les choses par un escrit qu’il envoyera au Roy; pour après avoir vu Sa Majesté, s’en aller pendant un temps hors du royaume, avec ses bonnes grâces, et celles de Son Eminence.

Il m’a dit qu’il feroit cette proposition à Monseigneur, et qu’il luy demanderoit sa parole, pour la seureté de Monsieur, au cas qu’en confessant toutes choses par escrit, il vinst trouver le Roy, pour s’en aller par après hors de France.

En ce cas, Son Éminence aura agréable de faire sçavoir à ses créatures si Venise n’est pas le meilleur lieu où puisse aller Monsieur, et quelle somme elle estime qu’on puisse lui accorder par an.

J’envoye à Monseigneur la réponse du Roy, qui doit estre mise au pied de la déclaration de La Rivière, afin qu’elle soit corrigée comme il lui plaira, et de la mettre entre ses mains quand il passera.

Je seray jusques à la mort, sa très-humble, très-obligée et très-fidèle créature.

Chavigny.

A Montfrin, le dernier juin 1642.

Le Cardinal permet à Monsieur de sortir du royaume et aller à Venise, et stipule la pension qu’il aura, de façon à le rendre sage.

Mémoires de MM. de Chavigny et des Noyers.

Je ne fais point de difficulté, si le Roy le trouve bon, de donner parole à M. de La Rivière que, Monsieur, déclarant au Roy tout ce qu’il sait par escrit, sans réserve, venant voir Sa Majesté avant que de sortir du royaume, selon la proposition que nous en a fait ledit sieur de La Rivière, Sa Majesté le laissera aller librement, sans qu’il reçoive mal, s’il sort du consentement du Roy. Venise est une bonne demeure, et en ce cas, il faut que la permission qu’il demandera au Roy de sortir porte: «Pour ne revenir en France que lorsqu’il plaira au Roy nous le permettre et nous l’ordonner.»

Quant à l’argent, je crois qu’il se doit contenter de ce que le Roy d’Espagne luy devoit donner, sçavoir: dix mille écus par mois. Car luy donner plus, c’est luy donner moyen de mal faire; et le Roy ne pouvant consentir qu’il meine avec luy les mauvais esprits qui l’ont perdu, il n’a pas besoin davantage pour luy et pour les gens de bien. Cependant, s’il faut passer jusqu’à quatre cent mille livres, je ne crois pas qu’il faille s’arrester pour peu de chose. Je suis entièrement à ceux qui m’aiment comme vous.

Le cardinal de Richelieu.

De Tarascon, ce dernier juin 1642.

Ou monsieur de La Rivière vient avec un simple compliment de parole et une confession de faute déguisée, ou il vient avec charge de descouvrir une partie de ce qui a esté fait.

Si le premier, le Roi doit adjouster foi (ou le témoigner) à ce qu’il dit, et respondre qu’il pardonne volontiers à Monsieur, et que M. de La Rivière luy rapporte ce qu’il a sur la conscience, qu’il n’en doit pas estre en peine:

Si le second, il doit encore lui tesmoigner de croire que tout ce qu’il dit est tout, et respondre: «Ce que vous venez de descouvrir me surprend et ne me surprend pas.

«Il me surprend, parce que je n’eusse pas attendu ce nouveau tesmoignage de manque d’affection de mon Frère. Il ne me surprend pas, parce que M. le Grand, estant pris, s’enquiert fort si on ne l’accuse point d’intelligence avec Monsieur.

«Monsieur de La Rivière, je vous parleray franchement: ceux qui ont donné ces mauvais conseils à mon Frère ne doivent rien attendre de moi, que la rigueur de la justice: pour mon Frère, s’il me descouvre tout ce qu’il a fait sans réserve, il recevra des effets de ma bonté, comme il en a déjà receu plusieurs fois par le passé.»

Quelque instance que La Rivière fasse d’avoir promesse d’un pardon général, sans obligation de descouvrir tout ce qui s’est passé, le Roy demeurera dans sa dernière response, luy disant qu’il ne voudroit pas luy-mesme le conseiller de faire plus que Dieu, qui requiert un vrai repentir et une ingénue reconnoissance pour pardonner;

Qu’il luy doit suffire qu’il l’asseure que Monsieur recevra les effets de sa bonté, s’il se gouverne envers Sa Majesté comme il doit, c’est-à-dire ainsi qu’il est dit cy-dessus.

On voit que les rôles sont écrits mot pour mot, et que le Roi ne doit rien ajouter ni retrancher. Aussitôt l’agent de Monsieur (La Rivière) accourt, et le Cardinal l’envoie au Roi d’avance dicter sa réponse. Avec quelle souplesse chaque personnage obéit au directeur de cette sanglante comédie!


Les observateurs politiques ne s’endorment pas: ils excitent Louis XIII par tous les moyens possibles contre le bouc émissaire sur qui tout péché doit retomber. On redouble de rigueurs avec le prisonnier.


Des Noyers écrit, le 30 juin 1642, au Cardinal:

Le Roy m’a dit qu’il croit que M. le Grand eût été capable de se faire huguenot. J’y ai adjousté qu’il se fût fait Turc pour régner et oster à Sa Majesté ce que Dieu luy a si légitimement donné. Sur quoi le Roy m’a dit:

—Je le crois...

Sa Majesté m’a dit ce matin que Treville avoit entretenu M. le Marquis sur l’arrivée de M. le Grand à Montpellier, et qu’en entrant dans la citadelle il avoit dit:

—Ah! Faut-il mourir à vingt-deux ans! Faut-il conspirer contre la patrie d’aussi bonne heure! Ce qu’elle avoit très-bien reçeu.

M. des Noyers à Son Éminence.

Paris, le 1er juillet.

Sa Majesté est échauffée plus que jamais contre M. le Grand, car elle a seu que, durant sa maladie, ce misérable, que M. le premier-président nomme fort bien le perfide public, avait dit du Roy:

—Il traînera encore!


Rien n’est oublié pour irriter Louis XIII, quoiqu’il nous soit difficile de sentir le sel du bon mot du premier-président.

Le même homme (des Noyers) écrit encore le 1er juillet 1642, de Pierrelatte:

Sa Majesté continue dans de très grandes démonstrations d’amour pour Monseigneur, et dans une exécration non pareille pour ce malheureux perfide public.

Ainsi le bulletin de la colère royale est envoyé au Cardinal heure par heure, et l’on a soin que la fièvre ne cesse pas. Les parents des deux jeunes gens veulent supplier, on les arrête. M. de Chavigny écrit le 3 juillet 1642:

L’abbé d’Effiat et l’abbé de Thou venoient trouver le Roy, à ce qu’on nous avoit assuré. Sa Majesté a trouvé bon qu’on envoyast au-devant d’eux pour leur recommander de se retirer.


La correspondance est pressante. Le lendemain (4 juillet 1642), le Cardinal écrit de Tarascon:

Les énigmes les plus obscures commencent à s’expliquer: le perfide public, confessant au lieu où il est, qu’il a eu de mauvais desseins contre la personne de M. le Cardinal, mais qu’il n’en a point eu que le Roy n’y ait consenti; le mal est que la liberté qu’il a eue jusques à présent de se promener deux fois le jour, fait que ce discours commence d’être bien espandu en cette province, ce qui peut faire beaucoup de mauvais effets.

Une crainte mortelle agite le Cardinal qu’on ne vienne à savoir que le Roi a été de la conjuration: il rend la prison plus sévère. Il ajoute:

Ceton, lieutenant des gardes écossaises, âgé de soixante-six ans, a laissé promener M. le Grand deux fois le jour. Il n’y a que trois jours qu’il en usoit encore ainsi, ce qui me feroit croire que les premiers ordres ont été perdus.

M. de Bouillon n’a demandé qu’un médecin et deux valets de chambre; le perfide public a six personnes qui doivent être retranchées. Autrement, il est impossible qu’il ne fasse sçavoir tout ce qu’il voudra; jamais prince n’en eut davantage.

Vous parlerez adroitement de ce que dessus, sans me mettre en jeu aucunement.

Comme il attend avec impatience un bon commissaire, il dit:

J’attends M. de Chazé, que nous essayerons par M. de Thou.—Faites-le hâter par le Rhône, car le temps nous presse, et il est nécessaire que je sois icy pour l’aider à ses interrogations, que je lui donnerai toutes digérées.

Comme il faut envenimer la plaie du cœur royal, il n’oublie pas un trait qui puisse porter:

Il est bon que le fidèle marquis de Mortemar dise au Roy comme le perfide public disait que Fontrailles avoit dit un bon mot sur ses maladies, sçavoir, est:

Il n’est pas encore assez mal.

Pour montrer comme le perfide et ses principaux confidents estoient mal intentionnez vers le Roy.


On voit que nulle légèreté de propos, nulle étourderie du jeune favori, vraie ou supposée, n’est omise par le rusé politique. Chavigny répond sur-le-champ et dans les mêmes termes:

Le fidèle marquis n’a pu encore prendre son temps pour dire ce que M. le Cardinal a mandé: ce sera pour demain; nous verrons ce que le Roy en dira.

Puis, le lendemain, le même Chavigny écrit à la hâte:

Mortemar a dit tout au long au Roy le mot de M. le Grand. Le Roy n’a pas manqué, aussitôt ouy ce discours, de le rapporter à Chavigny.

C’est-à-dire à lui-même: Il persifle ainsi Louis XIII sur sa docilité!

Et je crois qu’il en fait de même à M. des Noyers.

Le Roy m’a commandé expressément de le faire sçavoir à Son Eminence, et lui dire qu’il croyoit M. le Grand assez détestable pour avoir eu une si horrible pensée, et qu’il se souvient qu’il avoit à Lyon plus de cinquante gentilshommes qui dépendoient de luy.

On n’a rien oublié pour entretenir Sa Majesté en belle humeur. Le Roy a répété plusieurs fois que M. le Grand estoit le plus grand menteur du monde. Ainsi on peut espérer que l’amitié est bien usée dans le cœur de Louis XIII.

Le 6 juillet 1642 (que l’on remarque cette rapidité), les deux créatures du Cardinal-Duc, Chavigny et des Noyers lui disaient le résultat de leurs insinuations:

Nous supplions très humblement Monseigneur de se mettre l’esprit en repos, et croire qu’il ne fut jamais si puissant auprès du Roy qu’il est, que sa présence opérera tout ce qu’elle voudra.

Le même jour, le Cardinal-Duc écrit au Roi très humblement et sur le ton d’une victime et d’un prêtre candide que le Roi défend.


Son Éminence au Roy.

Ayant sçeu, dit-il, la nouvelle descouverte qu’il a pleu au Roy faire du mauvais dessein qu’avoit M. le Grand contre moy, contre un Cardinal, qui depuis vingt-cinq ans a, par la permission de Dieu, assez heureusement servi son maistre; plus la malice de ce malheureux est grande, plus la bonté de Sa Majesté paroist. Du septiesme juillet 1642.

Et le 7, il fait venir M. de Thou dans sa chambre, l’envoyant chercher dans la prison de Tarascon. J’ai sous les yeux ce curieux interrogatoire, et le donne tel qu’il a été conservé mot pour mot. Il n’est pas superflu de faire remarquer le ton de politesse exquise des deux personnages, dont aucun n’oublie le rang et le caractère de l’autre, et qui semblent toujours avoir dans la pensée leur vieil adage: Un gentilhomme en vaut un autre.

Interrogatoire et réponse de M. de Thou à Monseigneur le Cardinal-Duc, qui l’envoya querir en la prison du chasteau de Tarascon. (Journal de M. le cardinal de Richelieu, qu’il a fait durant le grand orage de la cour, en l’année 1642, et tiré des Mémoires qu’il a escrits de sa main M. DC. XLVIII.)

M. le Cardinal. Monsieur, je vous prie de m’excuser de vous avoir donné la peine de venir icy.

M. de Thou. Monseigneur, je la reçois avec honneur et faveur.

Après, il lui fit donner une chaise près de son lit.

M. le Cardinal. Monsieur, je vous prie de me dire l’origine des choses qui se sont passées cy-devant.

M. de Thou. Monseigneur, il n’y a personne qui le puisse mieux sçavoir que Votre Eminence.

M. le Cardinal. Je n’ai point d’intelligence en Espagne pour le sçavoir.

M. de Thou. Le Roy en ayant donné l’ordre, Monseigneur, cela n’a peu estre sans vous l’avoir fait connoistre.

M. le Cardinal. Avez-vous escrit à Rome et en Espagne?

M. de Thou. Ouy, Monseigneur, par le commandement du Roy.

M. le Cardinal. Estes-vous secrétaire d’Etat pour l’avoir fait?

M. de Thou. Non, Monseigneur; mais le Roy me l’avait commandé, je n’ai peu faillir de le faire.

M. le Cardinal. Avez-vous quelque pouvoir de cela?

M. de Thou. Ouy, Monseigneur, la parole du Roy, et un commandement de le faire par escrit.

M. le Cardinal. Si est-ce que M. de Cinq-Mars n’en a rien dit?

M. de Thou. Il a eu tort, Monseigneur, de ne l’avoir dit; car il a receu le commandement aussi bien que moi.

M. le Cardinal. Où sont ces commandements?

M. de Thou. Ils sont en bonnes mains, pour les produire quand il en sera besoin.

Mais c’est là ce qu’il faut éviter. Le Cardinal ne veut pas savoir que le Roi a donné des ordres contre lui. Il demande à Paris des commissaires, un surtout qu’il désigne, M. de Lamon, pour aider M. de Chazé à de nouveaux interrogatoires dirigés contre ce de Thou si imposant, si ferme, si grave, si loyal et si redoutable par sa vertu.

Tandis que ce jeune magistrat parle ainsi, Gaston d’Orléans, Monsieur, le frère du Roi, envoie sa confession et se met à genoux, en ces termes:

Gaston, fils de France, frère unique du Roy, estant touché d’un véritable repentir d’avoir encore manqué à la fidélité que je dois au Roy mon seigneur, et désirant me rendre digne de la grâce et du pardon, j’avoue sincèrement toutes les choses dont je suis coupable.

Suivent les accusations contre M. le Grand, sur qui il rejette noblement toute l’affaire.

Puis une seconde confession accompagne la première, touchant l’autre péché:

Monsieur, frère du Roy, à Son Éminence.

D’Aigueperce, le 7 juillet.

Gaston, etc. Ne pouvant assez exprimer à mon cousin le Cardinal de Richelieu quelle est mon extrême douleur d’avoir pris des liaisons et correspondances avec ses ennemis... je proteste devant Dieu, et prie M. le Cardinal de croire que je n’ai pas eu plus grande connoissance de ce qui peut regarder sa personne, et que, pour mourir, je n’aurois jamais presté ny l’oreille ny le cœur à la moindre proposition qui eust esté contre elle, etc., etc.

La politesse de la frayeur ne peut aller plus loin et plus bas assurément.

Mais le maître n’est pas content encore de ces mensonges et de ces humiliations.

Il envoie ses ordres sur ce qui doit être dit par Monsieur, s’il veut qu’on lui permette de rester dans le royaume et qu’on lui donne de quoi vivre.

On confrontera Monsieur et M. de Cinq-Mars.

Instructions de Son Éminence.

Quand on amènera M. le Grand au lieu où sera la personne de Monsieur, Monsieur lui doit dire:

«Monsieur le Grand, quoyque nous soyons de différente qualité, nous nous trouvons en mesme peine, mais il faut que nous ayons recours à mesme remède. Je confesse notre faute et supplie le Roy de la pardonner.»

Ou M. le Grand prendra le mesme chemin et demeurera d’accord de ce qu’aura dit Monsieur, ou il voudra faire l’innocent; en quel cas Monsieur lui dira:

«Vous m’avez parlé en tel lieu, vous m’avez dit cela, vous vinstes à Saint-Germain me trouvez en mon escurie avec M. de Bouillon (tel et moy, tels et tels)»... Ensuite Monsieur dira le reste de l’histoire.

Il fera de même lorsqu’on luy amènera M. de Bouillon.

Il se contentera de la promesse de rester dans le royaume, sans jamais prétendre charge ny emploi.

Je dis ceci, après avoir bien philosophé sur cette affaire, qui peut estre celle de la plus grande importance qui soit jamais arrivée en ce royaume de cette nature.

Mais Monsieur fait beaucoup de difficulté de se laisser confronter aux accusés; il craint de manquer d’assurance devant eux. Le Roi n’ose l’exiger de son frère; il faut trouver un biais; le chancelier Séguier le trouve et l’envoie bien vite:

J’ai proposé au Roy de mander MM. Talon, conseiller d’Estat et advocat général, Le Bret et du Bignon, qui ont tous grande connoissance de matières criminelles, pour conférer avec moy sur toutes les propositions que je lui ferai.

Leur advis est que l’on peut dispenser Monsieur d’être présent à la lecture de sa déclaration aux accusés.

Cet advis est appuyé d’exemples et de raisons; quant aux exemples, nous avons la procédure faite de La Mole et de Coconas, accusés de lèze-majesté. En ce procès, les déclarations du Roy de Navarre et du duc d’Alençon furent receues et leues aux accusés sans confrontation, encore qu’ils l’eussent demandée.

... Une déposition d’un témoin avec des présomptions infaillibles servent de preuve et de conviction contre un accusé en crime de lèze-majesté: ce qui n’est pas aux autres crimes.


On voit que le chancelier y met fort bonne volonté.

Suit l’avis donné par Jacques Talon et Hierosme Bignon et Omer Talon, décidant «qu’aucun fils de France n’a esté ouy dans aucun procès, et que leur déclaration sert de preuve sans confrontation.»

Le chancelier reçoit la déclaration de Monsieur, en compagnie des juges, sieurs de Laubardemont, Marca, de Paris, Champigny, Miraumesnil, de Chazé et de Sève, dans laquelle le duc d’Orléans avoue: avoir donné deux blancs signés à Fontrailles pour traiter avec le roi d’Espagne, à l’instigation de M. le Grand; il le présente comme ayant séduit aussi M. de Bouillon.

Après ces écrits, le Cardinal est armé de toutes pièces, et, sûr du succès, il peut partir. Il se rend à Paris; et, tandis que l’on juge à Lyon Cinq-Mars et de Thou qu’il abandonne, il va remettre la main sur le Roi et faire grâce à Monsieur moyennant sa nullité politique, et à M. de Bouillon en échange de la place de Sedan.

Le rapport du procès est très curieux à lire et trop volumineux pour être copié ici; il se trouve à la suite des interrogatoires. Le rapporteur charge ainsi M. de Cinq-Mars après avoir passé légèrement sur Monsieur et le duc de Bouillon:

Quant à M. le Grand, il est chargé non-seulement d’estre complice de cette conjuration, mais ensuite d’en estre auteur et promoteur.

M. le Grand empoisonne l’esprit de Monsieur par des craintes imaginaires et supposées par lui. Voilà un crime.

Pour se garantir de ses terreurs, il le porte à faire un parti dans l’Estat. En voilà deux.

Il le porte à s’unir à l’Espagne. C’en est un troisième.

Il le porte à ruiner M. le Cardinal, et le faire chasser des affaires. C’en est un quatrième.

Il le porte à faire la guerre en France pendant le siége de Perpignan, pour interrompre le cours du bonheur de cet Estat. C’en est un cinquième.

Il dresse lui-même le traité d’Espagne. C’en est un sixième.

Il produit Fontrailles à Monsieur pour estre envoyé pour le traité, et envoyé à M. le comte d’Aubijoux. Ces suites peuvent être estimées un septième crime, ou au moins l’accomplissement de tous les autres.

Tous sont crimes de lèze-majesté, celuy qui touche la personne des ministres des princes estant réputé, par les lois anciennes et constitutions des empereurs, de pareil poids que ceux qui touchent leurs propres personnes.

Un ministre sert bien son prince et son Estat, on l’oste à tous les deux, c’est tout de mesme que qui priveroit le premier d’un bras et le second d’une partie de sa puissance.

Je livre ces arguments aux réflexions des jurisconsultes. Ils penseront peut-être qu’il y eût eu quelque réponse à faire si l’on eût regardé comme possible de répondre à ces absurdités d’un pouvoir sans contrôle. Le grand fait du traité d’Espagne suffisait, et je ne transcris ce que le rapporteur ajoute que pour montrer l’acharnement qui lui était prescrit contre l’ennemi, le rival de faveur du premier ministre[8].

Si M. de Cinq-Mars eût été moins ardent, moins hautain et plus habile, il ne devait pas se mettre dans son tort en traitant avec l’étranger. Il pouvait renverser le Cardinal à moins de frais et sans s’attacher au front l’écriteau d’allié de l’étranger, toujours détesté des nations monarchiques ou républicaines, celui du connétable de Bourbon et de Coriolan. Mais il avait vingt-deux ans et n’avait pas la tête tout entière aux grandes affaires. Il agissait trop vite, hâté par la passion, contre un homme d’expérience qui savait attendre avec froideur et mettre son ennemi dans son tort.

Sur l’interrogatoire secret.

(Extrait des registres.)

M. de Cinq-Mars advoua à M. le Chancelier que la plus forte passion qui l’avoit emporté à ce qu’il avoit fait estoit de mettre hors des affaires M. le Cardinal, contre lequel il avoit une adversion qu’il ne pouvoit vaincre ny modérer.

Il disoit que six choses lui avoient donné cette adversion.

1. La première, qu’après le siége d’Arras, à la fin duquel il s’estoit trouvé, M. le Cardinal avoit parlé de luy comme d’une personne qui n’avoit pas tesmoigné beaucoup de cœur.

2. Qu’après l’alliance de M. le marquis de Sourdis et de son frère, le Cardinal avoit dit que M. de Sourdis avoit faict honneur à sa maison.

3. Qu’ayant souhaité d’estre fait Duc et Pair, M. le Cardinal en avoit destourné le Roy.

4. Qu’il s’estoit senti obligé de prendre la protection de M. l’archevesque de Bordeaux, lequel il avoit cru qu’on vouloit perdre.

5. Que luy parlant de la princesse Marie, il dit que sa mère vouloit faire le mariage de luy avec elle; Son Eminence dict que sa mère, Mme d’Effiat, estoit une folle, et que si la princesse Marie avoit cette pensée, qu’elle estoit plus folle encore. Qu’ayant été proposée pour femme de Monsieur, il auroit bien de la vanité et de la présomption de la prétendre; que c’estoit ridicule.

6. Que le Cardinal avoit trouvé étrange que le Roy l’eust admis au conseil, et l’en avoit faict sortir.