LA SCULPTURE
«On ne le dirait pas à me voir, cependant j'adore les Arts. Car j'estime qu'il en faut dans une société bien organisée; pas trop, bien entendu, mais il en faut.
»Chez moi, j'ai quelques tableaux, quelques dessins, mon buste, des statuettes. C'est gentil, ça meuble.
»Cette année, comme de juste, je n'ai pas manqué d'aller visiter le Salon du Champ de Mars et celui des Champs-Elysées.
»Eh bien! je ne regrette pas mon voyage; j'ai appris bien des choses que j'ignorais et qui me serviront de sujets de chroniques.
»Car ce n'est pas le tout d'avoir des chroniques a faire, il faut encore trouver des sujets sur quoi les écrire. Le public ne se rend pas compte de ce que c'est dur, de livrer, comme moi, trente-quatre chroniques par semaine. Essayez, un jour, pour voir; vous m'en direz des nouvelles.
»Pour en revenir aux Beaux-Arts, je vous dirai que la sculpture est ce qui m'émerveille le moins.
»Comme me le disait très justement un jeune peintre: «La sculpture, c'est bien plus facile que la peinture, parce que les sculpteurs n'ont à se préoccuper ni de la couleur, ni de la perspective, ni des ombres.»
»On ne se doute pas comme c'est facile, la sculpture. Vous-même, moi-même, nous en ferions demain, si nous voulions.
»Il faut seulement de la patience. Savez-vous comment procèdent les sculpteurs pour faire une statue? Non, n'est-ce pas? Vous êtes comme j'étais hier; mais on m'a expliqué et je vais vous indiquer le procédé.
»Supposons qu'il s'agisse d'une femme nue à reproduire.
»Le sculpteur fait venir chez lui une femme, un modèle comme ils disent, dont les traits et la forme du corps répondent au sujet qu'il s'est proposé.
»La femme se déshabille complètement et se met dans la posture indiquée par l'artiste. C'est ce qu'on appelle la pose.
»De son côté, le sculpteur, sans s'occuper de toutes les bêtises que vous pourriez supposer avec une femme nue, se met à l'ouvrage.
»Il y a, près de lui, un énorme bloc de terre glaise, et il tâche de donner à ce bloc la forme exacte de la femme qu'il a sous les yeux.
»Il en enlève par-ci, il en rajoute par-là. Bref, il tripatouille sa terre glaise, jusqu'à résultat satisfaisant.
»Quand il a peur de se tromper, de faire une cuisse trop grosse, par exemple, ou un mollet trop maigre, il s'approche du modèle et mesure la partie en question avec un mètre flexible en étoffe, semblable à ceux dont se servent les tailleurs, et divisé en centimètres et en millimètres. S'il a fait la cuisse trop grosse, il enlève de la terre. S'il a fait le mollet trop maigre, il en rajoute, et voilà!
»Comme vous voyez, ce n'est pas un métier bien difficile.
»Si je n'avais pas tant à faire, je me mettrais à la sculpture. Je me sens une vocation toute spéciale pour la reproduction des nymphes couchées.
»Malheureusement, je suis myope comme un wagon de bestiaux quand je veux voir quelque chose, je suis forcé de mettre le nez dessus. Et, dame, quand on a le nez dessus, et qu'il s'agit d'une nymphe, la sculpture n'avance pas beaucoup, pendant ce temps-là!
»Quand la statue en terre glaise est finie, elle sert à fabriquer des moules, dans lesquels on verse du plâtre délayé avec de l'eau. En séchant, le plâtre durcit, et une fois dégagé du moule, il ressemble complètement à la statue de terre glaise. C'est extrêmement curieux!
»Quelques sculpteurs m'ont affirmé qu'on fait cuire la terre glaise. Provisoirement, je me méfie de ce renseignement, car il y a beaucoup de farceurs dans ces gens-là.
»L'un d'eux m'a même chanté, pour prouver son dire, une fantaisie de feu Charles Cros, dans laquelle se trouve ce couplet:
Proclamons les princip's de l'Art!
Que personn' ne bouge!
La terr' glais', c'est comm' le homard,
Quand c'est cuit, c'est rouge.
»En dehors de la terre glaise et du plâtre, les matières les plus employées par les sculpteurs sont le marbre et le bronze.
»Le bronze est plus foncé, c'est vrai, mais il est plus solide. Pour les déménagements, c'est une chose à considérer.
»La place me manque pour parler, comme il conviendrait, de la peinture et des autres arts représentés dans les différents Salons.
»Ce sera, si vous voulez bien, le sujet de ma prochaine causerie.
»Francisque Sarcey.»
Mes lecteurs me sauront gré, je l'espère, de leur avoir fourni une lecture aussi substantielle et aussi délicate en même temps.
Quelle leçon pour les Geffroy, les Mirbeau, les Arsène Alexandre et d'autres dont ma plume se cabre à écrire les noms!
Je vous avouerai que je n'étais pas sans quelque inquiétude au sujet du procédé plus que douteux dont je m'étais servi pour extorquer à M. Sarcey sa chronique sur la sculpture.
Je me trompais: notre oncle à tous fut le premier à rire de mon indélicatesse. Quand il était jeune, dit-il, il en faisait bien d'autres!
Le robuste vieillard ajouta:
—Avec tout ça, vos lecteurs ont eu mon opinion sur la sculpture, mais ils ignorent ce que je pense de la peinture. Croyez-vous que cela leur ferait plaisir d'être fixés sur ce point?
—Pouvez-vous, maître, me poser une telle question?
Le cénobite de la rue de Douai sourit, visiblement flatté. Il essuya ses lunettes d'un petit air malicieux et me remit les feuillets suivants: