PERSONNAGES

MAGNUM, jeune chien tout petit, tout petit, mais excessivement
roublard et teigne
.

BLACK, gros terre-neuve entre deux âges, pas très malin,
mais excellent bougre
.

ROSE SWEET, acariâtre et sèche vieille lady, propriétaire d'un
petit cottage à louer
(to let).

I.—Dans un moment d'oubli, le jeune chien Magnum souille la porte du cottage de Rose Sweet.

II.—Cette dernière, qui précisément revient du marché, châtie le petit coupable d'une main osseuse et excessive.

III.—Magnum s'éloigne la chair meurtrie et l'amour-propre en feu. Son état d'âme consiste à se dire: «Quelle mauvaise blague pourrais-je bien faire à ce vieux chameau-là?»

IV.—Soudain, il frappe son petit crâne de sa petite patte et pousse un joyeux petit aboi qui correspond assez exactement à l'euréka des anciens Grecs.

V.—Et puis, le voilà parti à toute volée dans une direction qu'il sait!

VI.—Bientôt, il revient accompagné de Black, un gros terre-neuve blanc de ses amis.

VII—En route, Magnum explique, non sans peine, à Black, son rôle dans cette entreprise.

VIII.—Docilement, Black se place près de la porte du cottage, tenant haut sa bonne tête de bon chien-chien.

IX.—Le petit Magnum, la joie préventive aux prunelles, saute sur le corps de Black, puis, de là, sur sa tête.

X.—Ainsi parvenu à la hauteur convenable, il appuie le bout de sa mignonne patte sur le bouton électrique de la porte du cottage.

XI.—Driling, driling, driling, driling, driling, driling...

XII.—Les derniers driling vibrent encore qu'un changement à vue s'est opéré avec la rapidité de l'éclair lancé d'une main sûre.

XIII.—Magnum saute à terre et va se coucher sur le trottoir, à trois ou quatre brasses en amont du cottage.

XIV.—Même jeu pour Black. Seulement, lui, c'est en aval.

XV.—Cependant, Rose Sweet, en espoir de possibles locataires, accourt vite, essuyant à son tablier ses mains souillées de pelures de pommes de terre, et toute à l'infructueuse tentative d'arborer sur sa morose et naturellement agressive face l'exquis sourire du bon wellcome.

XVI.—Personne à la porte du cottage! Personne dans l'avenue! À l'horizon, pas l'ombre d'un naughty little boy! Alors quoi?

XVII.—D'êtres vivants, seulement ces deux chiens qui se chauffent au soleil. Pas eux qui ont sonné, bien sûr! Pas ce gros terre-neuve, pas ce minuscule roquet, non plus! Alors quoi?

XVIII.—Rose Sweet referme la porte de son cottage et rentre chez elle, attribuant son dérangement à quelque phénomène de berlue auditive.

XIX.—Pas plutôt Rose Sweet rentrée, les deux chiens recommencent le petit stratagème indiqué dans les numéros VIII, IX, X, XI, XII, XIII et XIV.

XX.—Rose Sweet renouvelle le manège soigneusement décrit dans les numéros XV, XVI et XVII.

XXI.—Mais l'hypothèse du phénomène berlue auditive ne lui suffit plus.

XXII.—Des phantasms, peut-être! Effroi indescriptible de l'haïssable mégère!

XXIII.—Oui, c'est bien cela, des phantasms! Des âmes d'anciens locataires tourmentés par elle, la viennent tourmenter à son tour.

XXIV, XXV, etc., etc., N.—Ce petit jeu continue, jusqu'à ce que le spectateur donne des marques évidentes de lassitude.

N + 1.—Complètement affolée, Rose Sweet se pend, dans son jardin, à la branche d'un poirier de Bon-Chrétien.

N + 2.—Et cette Rose Sweet était une si hargneuse vieille lady, et si désobligeante qu'il n'y a personne à son enterrement...

N + 3.—... Sauf Magnum et Black, qui rigolent comme des baleines de pépin, par une pluie d'orage.

[LE PETIT LOUP ET LE GROS CANARD
]

IDYLLE

Voilà environ quinze jours—comme le temps passe, tout de même! qui est-ce qui dirait qu'il y a déjà quinze jours?—j'eus l'occasion de passer une nuit à l'hôtel Terminus de Marseille.

Je serais désolé que les excellents tenanciers de cette maison perçussent, à travers les paroles que je vais dire, la moindre attitude agressive ou simplement querelleuse; mais je dois déclarer qu'en ce Terminus les appartements sont séparés les uns des autres par une substance qui trouverait beaucoup mieux son emploi dans la confection d'un parfait téléphone que dans celle d'une raisonnable cloison. J'ai vu, dans ma longue carrière d'ingénieur acousticien, bien des matières excellentes conductrices du son, mais jamais je n'en rencontrerai une seule comparable, même de loin, à celle dont sont pétris les murs de l'hôtel Terminus à Marseille.

Des fois, c'est gênant.

Des fois, c'est rigolo.

Cette fois, ce fut rigolo.

Ce fut rigolo, parce que la chambre voisine de la nôtre était occupée par un loup et par un canard.

Ne frottez pas vos yeux, vous avez bien entendu: la chambre voisine de la nôtre était occupée par un loup et par un canard.

Un loup et un canard dans une chambre d'hôtel! Pourquoi pas? Tout arrive, même à Marseille.

En dépit des pronostics et des quasi-certitudes que n'eussent pas manqué de tirer les esprits clairvoyants, le loup ne dévora point le canard, si ce n'est de caresses.

—De caresses! vous récriez-vous. Des caresses entre canard et loup!

—Des caresses, parfaitement!

Le loup aimait le canard, et le canard aimait le loup.

Monstrueux! dites-vous. Pourquoi cela?

Avez-vous donc jamais vu, dans les foires, le produit incestueux de la carpe et du lapin?

Et puis, quelque chose contribuait à rendre moins anti-nature les tendresses entre le carnassier et le volatile: leur dimension réciproque.

Le loup était un loup de petite taille et le canard un canard de forte stature.

Ou du moins, je me plus à les considérer ainsi d'après leur conversation.

Le loup appelait le canard: Mon gros canard, cependant que le canard interpellait le loup: Mon petit loup.

Tout compte fait—et surtout pour faire cesser toute plaisanterie qui a trop longtemps duré—nos voisins n'étaient, zoologiquement parlant, ni un loup, ni un canard.

Ils étaient évidemment des amoureux et sans doute des néo-conjoints.

Bientôt, je m'endormis au roucoulement de cette pseudo-ménagerie disparate, et au petit jour, je fus éveillé par des mon petit loup et des mon gros canard sans fin.

—Ils doivent être gentils, ces petits-là! pensai-je.

Et des jours s'écoulèrent.

... Samedi dernier, nous nous trouvions à Nice, dans un restaurant:

À une table tout près de la nôtre vinrent s'asseoir un monsieur et une dame qui ne suscitèrent point, tout d'abord, notre intérêt.

Mais quand nous entendîmes:

—Encore un peu de langouste, mon petit loup?

—Volontiers, mon gros canard!

Vous concevez d'ici notre joie!

Avoir sous la main un petit loup et un gros canard qu'on avait considérés jusqu'alors comme l'apanage exclusif de la chimère! Pouvoir les contempler, les frôler peut-être!

Et nous contemplâmes!

Un penseur doublé d'un écrivain a exprimé un jour cette subtile idée que la réalité ne vaudra jamais le rêve.

Comme il avait raison, ce penseur doublé d'un écrivain!

Ah! il était chouette, le gros canard!

Ah! elle était chouette, le petit loup!

Son nez, au gros canard, était la proie d'un turbulent eczéma. Ses deux douzaines de cheveux demeurés fidèles se tournaient, se contournaient et se recontournaient sur son crâne pour donner, à une portée de fusil, l'illusion d'un système pileux follement développé.

Quant au petit loup, elle donnait plutôt l'illusion d'une femelle de kanguroo dont on aurait craint, tout le temps, que les gros yeux tombassent dans la mayonnaise de sa langouste.

Et ce qu'ils disaient!

Le gros canard parlait de l'année véritablement rigoureuse, et que ça ferait de la misère, et que la misère est mauvaise conseillère aux pauvres gens, et qu'on n'avait pourtant pas besoin de ça, en France!

Et le petit loup concluait:

—Il faudra, cette année, que les riches soient assez raisonnables pour faire un peu la charité!

Le gros canard sembla touché jusqu'aux larmes des sentiments si pitoyables de son petit loup chéri, dont les yeux persistèrent à me donner des inquiétudes par leur tendance à choir dans les assiettes.

[UNE DES BEAUTÉS]
DE L'ADMINISTRATION FRANÇAISE

Un de mes bons amis de Rouen, garçon d'infiniment de cœur et de beaucoup de talent, M. Raoul Oger, pour ne citer que ses initiales, a conçu depuis longtemps, à l'égard des ponts et chaussées, une haine que la cognée du pardon ne saura jamais abattre.

Rien ne m'ôtera de l'idée qu'il n'y ait sous cette implacabilité quelque inavouée histoire de femme. Mais n'insistons pas: nous pourrions désobliger du même coup mon ami Oger et un ingénieur peut-être honorable.

Bornons-nous à enregistrer, du haut de notre tribune, l'histoire que me confie le jeune littérateur rouennais.

J'aurais volontiers reproduit littéralement sa lettre (ce qui eût merveilleusement convenu à mon genre d'activité); mais, par malheur, Oger a cru devoir mêler à son récit le nom d'une des plus honorables familles d'Elbeuf. Et je n'étonnerai personne en proclamant mon culte pour les familles d'Elbeuf, même les plus dévoyées.

Or, donc, Raoul Oger se promenait récemment sur la route nationale no 25 (il précise), du Havre à Lille, quand il rencontra, un peu après Montivilliers, un bonhomme assis sur le bord de la route, devant un tas de cailloux.

Ce bonhomme était coiffé d'un chapeau cerclé d'une bande d'étoffe noire sur laquelle, en lettres d'or, se détachait ce mot: Cantonnier.

Et cette inscription n'était point mensongère: le bonhomme en question constituait, en effet, cet humble rouage de l'administration des ponts et chaussées qu'on appelle cantonnier.

Et ce cantonnier exécutait un travail bizarre.

Il faisait passer dans un anneau circulaire en fer chacun des cailloux qui composaient le tas devant lequel il était assis.

Selon: 1o que le caillou passait dans l'anneau trop facilement; 2o qu'il ne passait pas du tout; 3o qu'il passait à peu près juste, le cantonnier le mettait en un tas différent.

Et ces trois tas pouvaient se définir ainsi:

Le tas des petits cailloux,

Le tas des moyens cailloux,

Le tas des gros cailloux.

Fortement intrigué par cette sélection, Oger, qui aime bien à se rendre compte, engagea la conversation avec l'humble rouage administratif:

—Une belle journée aujourd'hui, hein, cantonnier?

—Oui... On en a vu de pires, mais on en a vu de plus belles.

Cette cordialité encouragea Oger.

—Quelle drôle de besogne vous faites là!... C'est bien utile?

—Oh! utile, ça, je m'en f...! Quand je fais ça, je ne fais pas autre chose... C'est le principal!

—Évidemment.

—Moi, je fais ce que ces messieurs me disent de faire, et je me f... du reste!

—Et vous avez bien raison! Mais qui ça... ces messieurs?

—Eh ben! ces messieurs des pontéchaussées, parbleu!

—Et pourquoi ce triage?

—Ah! voilà. Mon anneau—car c'est un anneau que vous voyez là—a six centimètres de diamètre. Il me sert à enlever de mon tas les trop petits cailloux et les trop gros... Les trop petits, c'est du déchet, on les f... de côté... Les trop gros, on les f... de côté aussi, pour les recasser. On ne garde que ceux qui ont de six à huit centimètres.

—Et ceux-là, qu'en fait-on?

—On les f... sur la route, ceux-là.

—Pour quoi faire?

—Pour la farcir, donc!

—Et quand ils sont sur la route?

—Quand ils sont sur la route, on amène un énorme rouleau qui pèse je ne sais combien de mille kilos, et on le fait passer dessus. Et ça écrase mes cailloux comme des miettes!

Devant cette déclaration inattendue, mon ami Oger demeura, paraît-il, sans voix.

Au bout de quelques minutes, il recouvrait l'usage de cet organe pour s'écrier:

—Mais alors, vos ingénieurs sont bêtes comme des bégonias!

—Oui, monsieur, comme des bégonias! Et aussi laids que des bégonias! Et aussi prétentieux!

Trier soigneusement des cailloux, les séparer des trop petits et des trop gros, pour, finalement, les réduire en miettes, non, tout ça n'était pas fait pour réconcilier Oger avec cette administration des ponts et chaussées que l'Europe ne nous envie que bien relativement.

Et pendant que mon ami Raoul Oger tenait dans ses mains son crâne prêt à éclater, le cantonnier, froidement et avec une conscience digne de l'antique, persistait à faire passer ses cailloux dans son anneau de six centimètres.

[LA VRAIE MAÎTRESSE LÉGITIME]

Sur un éclat de rire approbateur de son mari (ou de son amant? j'ignorais encore), la jeune femme reprit, avec une assurance non dénuée de culot, le récit de leur aventure:

—D'abord, moi, quand j'étais jeune fille, il y a une phrase qui revenait souvent dans la conversation des personnes graves et qui m'intriguait beaucoup. Les personnes graves répétaient à mi-voix et avec des petits airs pudiques et idiots: «On ne doit jamais se conduire avec sa femme comme on se conduit avec sa maîtresse.» Dans mon vif désir de m'instruire, je m'informais: «Comment se conduit-on avec sa femme? Comment se conduit-on avec sa maîtresse?» Et il fallait voir la tête ahurie des bonnes femmes! Au fond, je crois qu'elles n'avaient, sur ce sujet, que des notions très superficielles. Alors, elles me faisaient des réponses flasques et mucilagineuses: «Eh bien! mon enfant, voici: les messieurs tiennent, devant leurs maîtresses, des propos qu'ils ne doivent pas tenir devant leur femme... Les messieurs vont avec leurs maîtresses dans des endroits où ils ne doivent pas amener leur femme», etc., etc... J'avais beaucoup de peine à me payer de ces raisons, et un jour je faillis flanquer une attaque d'apoplexie à une grosse dame pudibonde, en lui demandant froidement: «Est-ce que les messieurs embrassent leurs maîtresses d'une certaine façon qu'ils ne doivent pas employer avec leur femme?» À part moi, je me disais confidentiellement: «Toi, ma petite amie, quand tu seras mariée, tu prieras ton mari de te traiter en femme légitime d'abord, et puis ensuite en maîtresse», me réservant, bien entendu, de choisir le mode de traitement qui conviendrait le mieux à mon tempérament.

—Vous parliez, approuvai-je chaudement, en femme libre et débarrassée de tout préjugé mondain.

—Oh! vous savez, les préjugés mondains! étant toute petite, je m'asseyais déjà dessus.

—Mais continuez, je vous prie, madame, le récit de ce qui vous advint par la suite.

—Malgré ma détestable réputation dans le monde, je me mariai tout de même et j'épousai Fernand, ce mauvais sujet-là. N'est-ce pas, Fernand, que tu es un mauvais sujet?

—Détestable, mon petit rat, et combien répréhensible! Quand je rentre en moi-même, je prends des bottes d'égoutier.

—Et moi, trois épaisseurs de scaphandre.

Quelques baisers s'échangèrent alors, pour démontrer que ce dégoût (évidemment joué) de leur moi n'était pas mutuel. Et la jeune femme poursuivit:

—Vous vous imaginez peut-être qu'une fois mariée, le monde allait nous ficher la paix avec les différents procédés qu'on emploie à l'égard des maîtresses et des légitimes? Ah ben, ouiche! Au contraire, cela ne fit que redoubler. On aurait juré que mes parents et ceux de Fernand s'étaient donné le mot pour nous raser de leurs jérémiades bourgeoises. À les entendre, on ne pouvait s'embrasser un peu qu'après avoir poussé le verrou de sûreté. Heureusement que Fernand et moi, nous ne sommes pas des types à nous laisser racler les côtelettes longtemps et impunément.

—Racler les côtelettes?

—Oui, raser... quoi! Nous nous rebiffâmes avec une sombre énergie et une peu commune trivialité d'expressions. Un jour, dans un grand dîner, chez les parents de Fernand, je me lève au dessert et je vais embrasser mon petit mari. Tête de ma belle-mère! Alors, moi, devant tout le monde: «Vous avez donc peur que la police ne vienne fermer votre boîte!» Il faut vous dire que le père de Fernand est président du tribunal civil de B... Et tout le temps comme ça! Mais le pire, et ce qui nous a tout à fait fâchés avec nos familles respectives, c'est la blague que nous fîmes, l'été dernier, à nos deux vénérables familles... Quand j'y pense, j'en suis encore malade!

—Je ne demande qu'à gagner votre maladie?

—Oh! vous allez voir, ça n'est pas bien méchant... à raconter... Mais quand on a vu la tête des gens!... Nous avions loué à Hennequeville un délicieux petit pavillon normand, couvert de chaume.

Chaume, sweet, chaume!

—Très drôle, chaume, sweet, chaume! Un pavillon normand que Fernand eut l'idée baroque de baptiser Bombay Cottage.

Mes parents vinrent passer une quinzaine chez nous, et les parents de Fernand une autre quinzaine. Ils étaient enchantés de notre installation: Bombay Cottage par ci, Bombay Cottage par là! Or, ce ne fut qu'à la fin de la saison qu'ils s'aperçurent du déplorable et charmant calembour, appellation de notre home: Bombay Cottage... bon bécotage! Ces pauvres gens, du coup, se crurent déshonorés, rompirent définitivement, et nous coupèrent les vivres ou, tout au moins, ce qu'ils purent nous en couper. Alors, que fîmes-nous, Fernand et moi?... Ça, si vous le devinez, vous serez un rude malin!

—Je ne suis pas un rude malin.

—Eh bien, purement et simplement, Fernand et moi, nous demandâmes le divorce et nous l'obtînmes! De sorte que nous ne sommes plus mari et femme, mais amant et maîtresse... Alors, personne n'a plus rien à nous dire. Nous rigolons comme des vieilles baleines, et pas plus tard que la semaine dernière, nous nous sommes fait fiche à la porte de trois hôtels de Cannes. Ohé! ohé!

—Et comptez-vous quelquefois vous remarier?

—Oh! pas avant qu'on soit devenu des vieux types ridicules!... Pas, mon petit Fernand?

Et Fernand, secouant la cendre de sa pipe, acquiesça.

[OHÉ! OHÉ!]

Un de mes jeunes lecteurs du Tarn—très gentil garçon, si j'en crois la graphologie—me soumet une idée des plus ingénieuses, patriarcalement simple, mais encore fallait-il la trouver. L'éternelle histoire de Christophe Colomb!

Je vais résumer, avec ma maîtrise habituelle, la lettre de mon brave ami du Tarn:

Le flamboiement inaccoutumé de Mars—uniquement dû, d'ailleurs, à la générale adoption du bec Auer[5] par les habitants de cette planète—a remis sur le tapis de l'actualité la toujours intéressante question des communications interastrales.

Si véritablement des mondes animés grouillent au sein des astres environnants, comment leur faire signe que la terre, notre petite terre chérie, est peuplée d'êtres intelligents (je parle de mes lecteurs), fort capables d'entrer en communication avec eux?

Mon pauvre ami Charles Cros avait été très préoccupé de cette question et il publia un petit mémoire fort curieux en lequel il proposait un système de signaux lumineux, commençant sur un rythme très simple pour arriver à des rythmes plus compliqués, mais très susceptibles d'être perçus et compris par des bonshommes cérébralement analogues à nous.

Tout cela est fort joli; mais pour faire d'utiles signaux à des gens, encore faut-il que ces gens vous contemplent.

Si M. Bill-Sharp ou le Captain Cap passent sur l'autre trottoir du boulevard et que vous désiriez échanger avec eux quelques propos piquants, vous attirerez leur attention; comment?

Avec un beau geste? Oui, s'ils vous regardent; mais, sinon?

En les appelant?

Voilà ce que je voulais vous faire dire!... En les appelant.

Si les Martiens ou les Sélénites nous tournent le dos en ce moment, il faut crier très fort pour qu'ils se retournent.

Vous voyez d'ici le projet.

Mobiliser, pendant une heure, toute l'espèce humaine, tous les animaux, toutes les cloches, tous les pistolets, fusils, canons, toutes les assemblées délibérantes, tous les orchestres, depuis celui de Lamoureux jusqu'à la Musique Municipale de Honfleur et la fanfare de la reine de Madagascar, etc., etc., etc., tous les pianos même!

À la même heure (au même instant plutôt, car l'heure est relative), tout ce monde, bêtes et gens, se mettrait à gueuler comme des sourds, les cloches du monde entier entreraient en branle, les pistolets, fusils, canons tonneraient, etc., etc.

Même les plus menus bruits (Vive Casimir-Perier! par exemple) ne seraient point négligés.

Ce joli petit chambard durerait une heure durant.

Après quoi, chacun n'aurait pas volé d'aller se coucher sur les deux oreilles, si par hasard elles se trouvaient encore à leur place.

On n'aurait plus qu'à attendre.

Mars étant séparé de la Terre par une distance de... lieues, le son parcourant... mètres à la seconde, les Martiens entendraient donc notre concert au au bout de... heures... minutes... secondes.

(Ombre de l'amiral Mouchez, si vous êtes contente de la statue que vous dresse au Havre mon ami Dubois, remplissez ces blancs!)

Si, au bout du double de ce temps, on n'entendait aucune clameur astrale, c'est que les Martiens sont sourds, tels des pots, ou qu'ils se fichent de nous comme de leur premier bock (de bière de Mars).

Et alors ce serait à vous décourager de l'astronomie.

Ohé! ohé!

[DRESSAGE]

Dimanche dernier, aux courses d'Auteuil, je fis la rencontre du Captain Cap et je ressentis, de cette circonstance, une joie d'autant plus vive que je croyais, pour le moment, notre sympathique navigateur en rade de Bilbao.

La journée de dimanche dernier n'est pas tellement effondrée dans les abîmes de l'Histoire qu'on ne puisse se rappeler l'abominable temps qui sévissait alors.

—Mouillé pour mouillé, conclut Cap après les salutations d'usage, j'aimerais mieux me mouiller au sein de l'Australian Wine Store de l'avenue d'Eylau. Est-ce point votre avis?

—J'abonde dans votre sens, Captain.

—Alors, filons!

Et nous filâmes.

—Qu'est-ce qu'il faut servir à ces messieurs? demanda la gracieuse petite patronne.

—Ah! voilà, fit Cap. Que pourrait-on bien boire?

—Pour moi, fis-je, il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville, en sorte que je vais m'envoyer un bon petit corpse reviver.

—C'est une idée! Moi aussi, je vais m'envoyer un bon petit corpse reviver. Préparez-nous, madame, deux bons petits corpse revivers, je vous prie.

À ce moment, pénétra dans le bar un homme que Cap connaissait et qu'il me présenta.

Son nom, je ne l'entendis pas bien; mais sa fonction, vivrais-je aussi longtemps que toute une potée de patriarches, je ne l'oublierai jamais.

L'ami de Cap s'intitulait modestement: chef de musique à bord du Goubet!

Notez que le Goubet est un bateau sous-marin qui doit jauger dans les 10 tonneaux. Vous voyez d'ici l'embarquement de la fanfare!

Cet étrange fonctionnaire se mit à nous conter des histoires plus étranges encore.

Il avait passé tout l'été, affirmait-il, à dresser des moules.

—La moule ne mérite aucunement son vieux renom de stupidité. Seulement, voilà, il faut la prendre par la douceur, car c'est un mollusque essentiellement timide. Avec de la mansuétude et de la musique, on en fait ce qu'on veut.

—Allons donc!

—Parole d'honneur! Moi qui vous parle (et le Captain Cap vous dira si je suis un blagueur), je suis arrivé, jouant des airs espagnols sur la guitare, à me faire accompagner par des moules jouant des castagnettes.

—Voilà ce que j'appelle un joli résultat!

—Entendons-nous!... Je ne dis pas positivement que les moules jouaient des castagnettes; mais par un petit choc répété de leurs deux valves, elles imitaient les castagnettes, et très en mesure, je vous prie de le croire. Et rien n'était plus drôle, messieurs, que de voir tout un rocher de moules aussi parfaitement rythmiques!

—Je vous concède que cela ne devait pas constituer un spectacle banal.

Pendant tout le récit du chef de musique du Goubet, Cap n'avait rien proféré, mais son petit air inquiet ne présageait rien de bon.

Il éclata:

—En voilà-t-y pas une affaire, de dresser des moules! C'est un jeu d'enfant!... Moi, j'ai vu dix fois plus fort que ça!

Le chef de musique du Goubet ne put réprimer un léger sursaut:

—Dix fois plus fort que ça? Dix fois?

—Mille fois! J'ai vu en Californie un bonhomme qui avait dressé des oiseaux à se poser sur des fils télégraphiques selon la note qu'ils représentaient.

—Quelques explications supplémentaires ne seraient pas inutiles.

—Voici: mon bonhomme choisissait une ligne télégraphique composée de cinq fils, lesquels fils représentaient les portées d'une partition. Chacun de ses oiseaux était dressé de façon à représenter un ut, un , un mi, etc. Pour ce qui est des temps, les oiseaux blancs représentaient les blanches, les oiseaux noirs les noires, les petits oiseaux les croches, et les encore plus petits oiseaux les doubles croches. Mon homme n'allait pas plus loin.

—C'était déjà pas mal!

—Il procédait ainsi: accompagné d'immenses paniers recelant ses volatiles, il arrivait à l'endroit du spectacle. Après avoir ouvert un petit panier spécial, il indiquait le ton dans lequel s'exécuterait le morceau. Une couleuvre sortait du petit panier spécial, s'enroulait autour du poteau télégraphique et grimpait jusqu'aux fils entre lesquels elle s'enroulait de façon à figurer une clef de fa ou une clef de sol. Puis l'homme commençait à jouer son morceau sur un trombone à coulisse en osier.

—Pardon, Cap, de vous interrompre. Un trombone à coulisse?...

—En osier. Vous n'ignorez pas que les paysans californiens sont très experts en l'art de fabriquer des trombones à coulisse avec des brins d'osier?

—Je n'ai fait que traverser la Californie sans avoir le loisir de m'attarder au moindre détail ethnographique.

—Alors, à chaque note émise par l'instrument, un oiseau s'envolait et venait se placer à la place convenable. Quand tout ce petit monde était placé, le concert commençait, chaque volatile émettant sa note à son tour.

La petite patronne de l'Australian Wine Store semblait au comble de la joie d'entendre une si mirifique imagination, et comme nous manifestions une vague méfiance, elle se chargea de venir au secours de Cap avec ces mots qu'elle prononça gravement:

—Tout ce que vient de dire le Captain est tout à fait vrai. Moi, je les ai vus, ces oiseaux mélomanes. C'était, n'est-ce pas, Cap? sur la ligne télégraphique qui va de Tahdblagtown à Loofock-Place.

[LE CLOU DE L'EXPOSITION DE 1900
]

(PROJET CAP)

—Dites-moi, Captain, êtes-vous au courant des différents projets déposés en vue de l'Exposition de 1900?

—Je les connais depuis longtemps. Tous font preuve d'une imagination assez misérable, sauf, pourtant, celui de mon ami Otto, qui consiste en une immense escarpolette balançant des familles entières du Trocadéro à l'École militaire. Ça, ça n'est pas banal!

—En effet!... Et vous, Captain, prendrez-vous pas part à ce pacifique tournoi?

—J'y compte bien... Pour le moment, j'ai deux entreprises, une petite et une grande.

—La petite, d'abord?

—Oh! rien. Un nouveau pneu à musique.

—Tiens, tiens!

—Oui, une série, de petits accordéons que j'introduis dans l'intérieur du pneu, et qui font une musique fort divertissante, ma foi.

—Mais ce sera toujours le même air?

—Pas du tout! Au moyen d'un mécanisme ingénieux et grâce à un simple déclic, le veloceman pourra changer d'air à son gré.

—Mes félicitations, Captain, pour cette à la fois simple et charmante idée. Voilà des pneux[6] qui seront plus gais que les pneux Mony, une bien détestable marque, principalement la nuit, sur route, par les temps humides.

D'habitude, le Captain Cap se refuse à goûter les plaisanteries qui résident seulement en un jeu de mots. Cette fois, il ne broncha pas et même il ajouta:

—Tenez, un bon et solide pneu, c'est le pneu gordien. On n'en vient à bout qu'à coups de sabre.

Après avoir souri, comme il convenait, de chacun notre plaisanterie, nous revînmes à des sujets plus austères.

—Et votre grande idée, Cap?

—Ah voilà!

Je dus insister.

—Ma grande idée, oui, vous avez raison, c'est une grande idée, car c'est la solution de la navigation aérienne, tout bêtement!

—Un ballon dirigeable?

—Pauvre enfant!

—Un aréostat avec force motrice tournant des ailes?

—Idiot!

—Soyez poli, Captain!

—Idiot, vous dis-je!... Avez-vous jamais vu des nuées de sauterelles?

—Jamais!

—Eh bien, mon appareil, c'est une nuée de sauterelles, dix millions de sauterelles que j'enferme dans un immense sac de gaze (de la gaze verte, bien entendu, pour ne pas fatiguer la vue de mes sauterelles).

—Bonne précaution!

—Ce sac de gaze est maintenu par une gigantesque armature en bambou, à laquelle Comiot est en train de travailler.

—Excellent constructeur, ce Comiot!

—Et non seulement il y a des sauterelles dans mon sac, mais aussi des puces, parce que les puces ont la singulière propriété d'aviver fortement l'activité des sauterelles. Le saviez-vous?

—J'ignorais ce détail.

—Chaque sauterelle représente environ, et sans se fatiguer, un excédent de force ascensionnelle de 1 gramme. Dix millions de sauterelles représentent donc une force utilisable de dix mille kilos. Hein?

—Épatant!... Mais une simple objection, Captain?

—Allez-y.

—Comment dirigez-vous tout ce petit monde-là, quand vous voulez aller au Nord et que les sauterelles se sentent un goût prononcé plutôt pour le Sud?

—Rien de plus simple! Les sauterelles ont l'horreur du sulfure de carbone. Alors, au moyen d'un vaporisateur ad hoc, j'empoisonne l'atmosphère de la direction adverse à celle que je souhaite. Veux-je me diriger vers l'Est? je pulvérise cette puanteur sur le côté Ouest du sac, et si vous les voyiez se tirer des ailes!...

—Et quand vous voulez vous arrêter?

—Des courroies, à ma volonté, compriment la gaze et paralysent graduellement les efforts de mes insectes.

—Tous mes compliments, Captain; votre idée est géniale.

—Ah! voilà, c'est que je ne suis pas sorti de Polytechnique, moi!

[COMMENTAIRES INACRIMONIEUX]
SUR UNE INSTRUCTION
DU GÉNÉRAL POILLOÜE DE SAINTE-BELLONE

Si l'heure sonne, à jamais bénie, de la revanche; si, quelque jour, ceux de France volent vers l'Est à l'espoir de reconquérir les chères sœurs perdues (N'y pensons jamais, parlons-en toujours! a dit Gambetta!); si... (pour la suite, voir les œuvres de Déroulède, première manière).

Si donc—pour me résumer—on déclare un jour la guerre à une grande nation voisine, qu'il me paraît superflu de désigner plus clairement, certes—oh! que certes!—je ferai mon devoir de patrouillotte, mais je demanderai à le faire au sein du douzième corps d'armée, commandé par mon vieux camarade le général Poilloüe de Saint-Mars, un vaillant guerrier, qui joint à sa loyale épée un joli bout de plume.

Un de mes lecteurs m'adresse un journal de Limoges où s'étale une merveilleuse instruction de ce général en chef sur le tir.

Rien ne saurait m'étonner du général de Saint-Mars. Est-ce pas lui qui l'année dernière commençait une circulaire par cette phrase prestigieuse et non dénuée d'imprévu:

Certes, en temps de guerre, le pied du fantassin aurait une importance capitale, etc... (sic).

Mais revenons à l'instruction du même sur le tir, car elle est fertile en perles de tous orients.

Le début n'en est pas vilain:

Le cycle de l'instruction du tir va se fermer; c'est le moment d'examiner ce qui a été fait en 1894, afin de profiter en 1895 de notre expérience de l'année écoulée.

Le fait est qu'on ne saurait choisir un moment plus propice.

Sautons quelques lignes à pieds joints et arrivons à une phrase d'une mansuétude plutôt relative, mais d'images étrangement fortes:

Le tissu des trajectoires couvrira le champ de bataille d'une nappe de fer et de plomb qui pourra devenir infranchissable en pays découvert, mais qui restera toujours déchirée et trouée par les accidents du sol naturel et du sol remué par l'outil.

Ça, c'est embêtant, de songer que des gens à l'abri pourront peut-être ne pas être tués tous, tous, tous! C'est embêtant, réellement embêtant!

Il n'y a pas que les fantassins qui seront embêtés de ne pas tuer tout le monde. Les cavaliers et les artilleurs aussi rencontreront des occasions de déboire:

Le cavalier et l'artilleur dominent les plaines, mais ne sont qu'au second rang (ô honte! ô désespoir!) dans les régions mouvementées (sic) où le premier perd sa vitesse, le second ses vues, sa puissance destructive au loin et où tous les deux deviennent alors inaptes à bénéficier (bénéficier!) du terrain.

Le couplet qui suit flatte assez mon esthétique de contribuable:

... Vous aurez alors assuré la sécurité de la patrie sur une base inébranlable, en dépensant seulement vos trésors d'intelligence et de bonne volonté, ce qui sera plus économique pour la France et moins banal que les demandes de crédits.

Un truc, ensuite, pour diminuer le poids des corps:

Votre fusil est excellent et d'une puissance terrible. Si vous le trouvez un peu lourd, allégez-le en le faisant manier constamment et dans tous les exercices par son détenteur.

Archimède n'aurait pas euréké ça.

Si l'instruction du général de Saint-Mars est rigoureusement suivie, les recrues ne s'embêteront pas, cet hiver, au tir réduit. Voyez plutôt:

Mettez tous vos soins à embellir et à perfectionner vos stands de tir réduit et toute votre ingéniosité à en faire un exercice attrayant pour les soldats.

Un bar servi par des dames, entre autres, et un lapin qu'on gagnerait chaque fois qu'on met dans le mille!

Plus pittoresque encore:

Ce n'est pas seulement les tireurs académiques debout, à genoux, couchés, qu'il s'agit de former, non; ce qu'il nous faut, c'est le Tireur Panthère, courant, rampant, bondissant et cependant restant toujours maître-expert de cette trajectoire qui, dans ses mains habiles, est comme une lance de toutes les dimensions jusqu'à 3,000 mètres, dont il dirige à son gré les coups irrésistibles.

Le Tireur Panthère, hein! Quel numéro, mon vieux Charles D..., pour les Folies-Bergère!

Passons encore et arrivons au couplet final, digne des autres:

En résumé, je demande à l'infanterie du 12e corps d'armée de concentrer tous ses efforts et tous ses moyens pour donner son maximum d'effet au fusil, ce sceptre de la reine des batailles, et dans ce but, je fais appel à toutes les initiatives et à toutes les bonnes volontés.

Le fusil, ce sceptre de la reine des batailles! Voilà un mot de la fin comme je voudrais en avoir tout le temps!

[ESSAI SUR MON AMI GEORGE AURIOL]

Je suis allé, hier, visiter l'Exposition des Femmes peintres et sculpteurs.

(Ouverte du 19 février au 18 mars, de 10 h. à 5 h., Palais des Champs-Élysées, pavillon Nord-Est, porte no 5.)

Et je me suis rappelé, souriant, une petite aventure qui nous y advint, à George Auriol et à moi, voilà deux ou trois ans.

Ceux de nos abonnés (ou acheteurs au numéro) de l'étranger qui voudraient se faire une idée exacte de M. George Auriol (je ne parle pas, bien entendu, des Parisiens et de beaucoup de provinciaux pour qui la physionomie du jeune et éminent japonisant est devenue, en quelque sorte, classique), n'ont qu'à se représenter M. le comte de Douville-Maillefeu, ou plutôt ce qu'il était, M. le comte de Douville-Maillefeu, il y a trente-cinq ans.

La ressemblance ne s'arrête pas à une simple analogie physique: un observateur digne de ce nom pourrait constater, chez ces deux hommes, le même enjouement, une équivalente exaspérabilité.

Pas plus de rancune chez l'un que chez l'autre: le dos tourné, ils n'y pensent plus.

Lecteur lointain, si jamais tu rencontres Auriol, n'oppose aucun barrage au torrent de ses assertions, si chimériques qu'elles te semblent; tu serais traité, sur l'heure, à toi seul, de tas de m...! ou de espèce de t...! grossièretés purement décoratives, ne signifiant aucunement que tu vis de libéralités féminines ou que tu entretiens avec les gens de ton propre sexe des relations coupables.

Laisse passer l'orage et, bientôt, Auriol te reconnaîtra, de la meilleure grâce du monde, un gentleman tout à fait incapable de la plus mince turpitude.

Pour ce qui est de l'enjouement, Auriol rendrait des milliards de points à des cages entières de ouistitis en goguette.

Pas fier pour un sou, Auriol n'admet l'existence d'aucune barrière sociale, mondaine ou autre, et vous l'étonnez prodigieusement avec vos ça ne se fait pas, quand il aborde un gros monsieur riche (complètement inconnu de lui et fumant un gros cigare) avec ces mots:

—Vous n'auriez pas son frère?

Neuf fois sur dix, d'ailleurs, le gros monsieur riche, un peu interloqué, tire de sa poche un pur havane, l'offre à Auriol qui l'allume en disant, connaisseur: fameux!

Le passe-temps favori de George Auriol, dans la rue, consiste, lorsqu'il passe devant des épiceries, à plonger sa main dans des sacs contenant des lentilles ou tel autre légume sec.

C'est, dès lors, une série sans trêve de petits bombardements sur le chapeau des passants ou la glace des magasins.

Quand, par malheur, une boutique de verrerie (cristaux et porcelaines) se trouve sur l'itinéraire de George Auriol, à un moment où George Auriol détient encore un fort contingent de lentilles, George Auriol n'hésite pas: d'un seul coup, d'un seul, comme dit Coppée, George Auriol projette violemment toute sa provision sur la partie la mieux garnie du magasin.

Si vous n'avez pas, personnellement, passé par ce joyeux tumulte, impossible de vous faire la moindre idée du fracas total résultant des chocs de chaque haricot avec chaque cristal. Extrêmement impressionnant!

Vous voyez donc qu'on peut passer des matinées entières, et même des après-midi, avec George Auriol, sans s'embêter une seconde.

En sa compagnie, les aventures se succèdent, ne ressemblant pas aux précédentes et ne faisant nullement prévoir les suivantes.

C'est ainsi qu'un jour, nous fûmes abordés, Auriol et moi, par deux jeunes filles pas jolies, peut-être même pas gentilles, mais drôles! Deux drôles de jeunes filles, quoi!

Elles vinrent droit à nous et, sur un ton de gai reproche:

—Vous savez, messieurs, que vous avez été très bêtes, l'autre jour! Ce que papa nous a enlevées, quand on a été rentré à la maison!

D'abord, nous pensâmes que les jeunes filles nous prenaient pour un autre et nous ripostâmes par des réponses vagues et peu compromettantes. L'une d'elles nous demanda:

—On vous reverra un de ces jours?

—Oh! certainement!

—Surtout pas de blagues, si papa est là!

Et les drôles de fillettes nous quittèrent sur un vigoureux shake-hand.

Certainement, nous les avions vues quelque part, mais où?

Quelques jours plus tard, le mystère se dissipa.

Après déjeuner, Auriol avait eu une idée...

—Si nous allions revoir l'Exposition des Femmes peintres et sculpteurs.

—Comme tu voudras.

Et nous voilà partis, Auriol et moi.

Tous les deux, nous aimons beaucoup cette exposition, moins pour l'exposition elle-même (bien qu'il s'y rencontre des œuvres de réelle valeur, les aquarelles de madame Cécile Chennevière, entre autres) que pour le public qu'on y coudoie.

Des grosses dames très comiques, avec, bravement, au point culminant de leur mamelle gauche, le ruban violet d'officier d'académie.

Aussi d'autres dames moins fortes et moins palmées, mais, tout de même, dignes d'intérêt.

Et puis surtout, un flot de drôles de jeunes filles, souvent jolies, parfois étrangement perverses en leur candeur jouée, toujours amusantes à voir passer, à entendre papoter.

Dès notre première visite, Auriol s'était mis au ton de l'endroit.

Il consultait le livret et s'écriait, en imitant les petites mines des dames présentes:

—Ah! voici l'aquarelle de Valentine! Tiens, l'éventail de Jane!... Mais, ma chère, cette petite Lucie est très en progrès!... Pas mal du tout, ses chrysanthèmes!

Or, un jour qu'il s'était écrié:

—Délicieux, ces pastels de Josiane! Délicieux!

Le papa de Josiane était là, tout près, avec Josiane elle-même, et le papa de Josiane avait demandé à sa fille comment ce monsieur la connaissait assez intimement pour l'appeler par son petit nom.

Pour comble de malheur, tout à côté des pastels de Josiane, s'accrochait une petite nature morte de Germaine, et Auriol, avec l'inconscience du jeune âge, avait poussé cette exclamation:

—Bravo, ma petite Germaine, très réussi, ton veau froid! Réellement, on dirait du veau!

Tu l'as deviné, subtil lecteur, les jeunes filles rencontrées, les drôles de jeunes filles, c'était Josiane, c'était Germaine.

Qu'ajouterai-je?

Nous revîmes ces pittoresques personnes plusieurs fois, et,—vous me croirez si vous voulez,—elles ne devinrent jamais nos maîtresses.

[UNE INDUSTRIE INTÉRESSANTE]

D'un seul coup, Cap lampa le large verre de manitoba qu'on venait de lui servir, et me dit:

—Alors, ça vous embête tant que ça, la pénible incertitude où vous pataugez!

—Quelle pénible incertitude, dites-moi, Captain?

—De savoir au juste où vont les vieilles lunes?

—Moi!... Je vous assure bien, Cap, que les vieilles lunes sont parfaitement libres d'aller où bon leur semble, et que jamais je n'irai les y quérir!

Comme si son oreille eût été de granit, Cap persista:

—Et aussi les neiges d'antan, mon pauvre ami! L'angoisse vous étreint de leurs destinées!

—Ainsi que le poisson d'une pomme, je me soucie des neiges d'antan... Ah! certes, Cap, je suis torturé par une hantise, mais d'un ordre plus humain, celle-là, et j'en meurs!

Je croyais que Cap allait s'intéresser à ma peine et m'interroger. Ah! que non point!

—Et aussi les vieux confetti, n'est-ce pas? continua-t-il, immuable.

Cette fois, je changeai mes batteries d'épaule, et, pour déconcerter son parti pris, je feignis de m'intéresser prodigieusement au sort des vieux confetti.

—Ah! les vieux confetti! m'écriai-je, les yeux blancs. Où vont les vieux confetti?

Cap tenait son homme.

—Je vais vous le dire, moi, où vont les vieux confetti.

Et pour donner un peu de cœur au ventre de Cap, je priai le garçon de nous remettre deux excellents manitoba.

—Les vieux confetti? Il n'y a pas de vieux confetti, ou plutôt, il n'y en aura plus.

—Allons donc! Et comment ce phénomène?

—À cause de la Nouvelle Société centrale de lavage des confetti parisiens, dont je préside le conseil d'administration.

—Vous m'en direz tant!

—Rien de plus curieux que le fonctionnement de cette industrie. Je sors de l'usine et j'en suis émerveillé.

—Des détails, je vous prie, Cap!

—Voici, en trois mots: Le lendemain du mardi-gras et autres jours fous, des employés à nous, munis d'un matériel ad hoc ramassent tous les confetti gisant sur le sol parisien et les rapportent au siège social, 237, rue Mazagran.

—Bon.

—On les soumet à une opération préalable qui s'appelle le triage, et qui consiste à séparer les confetti secs des confetti mouillés. Les premiers passent au ventilateur, qui les débarrasse de la poussière ambiante: c'est le dépoussiérage.

—Je l'aurais parié!

—Ceux-là, il n'y a plus qu'à leur faire subir le défroissage, opération qui consiste...

—À les défroisser.

—Précisément! au moyen d'un petit fer à repasser élevé à une certaine température... Restent les confetti mouillés. On les mène, au moyen de larges trémies épicycloïdales, dans de vastes étuves où ils se dessèchent.

—C'est ce que vous appelez le desséchage, hein?

—Précisément!... Une fois desséchés, les confetti sont violemment projetés dans une boîte dont la forme rappelle un peu celle d'un parallélipipède. Cette boîte est munie d'une petite fente imperceptible de laquelle s'échappe,—un à un,—chacun des petits disques de papier. À la sortie, le confetti est saisi par une minuscule pince à articulation et soumis à l'action d'une mignonne brosse électrique et vibratile. C'est ce que nous appelons...

—Le brossage.

—Précisément!... Une autre sélection s'impose. Parmi les confetti ainsi brossés, il s'en trouve quelques-uns maculés de matières grasses, phénomène provenant de leur contact avec les ordures ménagères. Ces derniers sont soigneusement séparés des autres.

—C'est ce que vous appelez le séparage.

—Précisément!... Les confetti gras sont trempés dans une solution de carbonate de potasse qui saponifie les matières grasses et les rend solubles. Il ne reste plus qu'à les laver à grande eau pour les débarrasser de toute réaction alcaline. Nous obtenons ce résultat au moyen du...

Lavage à grande eau.

—Précisément!... Alors, on les remet à l'étuve, on les repasse au fer chaud...

—Et voilà!

—Vous croyez que c'est tout?

—Dame!

—Eh bien! vous vous trompez. L'opération est à peine commencée.

Une nuance d'effroi se peignit dans mes yeux. Le moment sonnait, d'ailleurs, de quelque solide cock-tail.

—Vous n'ignorez pas, reprit Cap, combien il est pénible de recevoir des confetti dans la bouche ou dans l'œil?

—Croyez-moi, j'ai passé par là.

—Désormais, ce martyre sera des plus salutaires. Les confetti, au moyen d'une imbibition dans des liquides de composition variable, acquièrent des densités différentes. Les plus lourds se dirigent vers la bouche, les plus légers dans l'œil (ce calcul fut, entre parenthèses, d'une détermination assez délicate).

—Nulle peine à le croire.

—Les confetti destinés à la bouche sont imprégnés de principes balsamiques infiniment favorables au bon fonctionnement des voies respiratoires.

—Laissez-moi parier que les confetti destinés aux yeux sont chargés d'éléments tout pleins de sollicitude pour les organes de la vue.

—Ah! on ne peut rien vous cacher, à vous!

—À la vôtre, mon cher Cap!

—Dieu vous garde, mon vieil Allais.

[LARMES]

Un homme, jeune encore, qui cache sous le prestigieux pseudonyme de Balthazar une des personnalités les plus en vue des hautes études françaises, veut bien m'adresser, en m'en faisant hommage, un très substantiel et très élégant travail qu'il vient de terminer sur ce sujet: les Larmes.

Publier cet opuscule entier serait sortir du léger cadre de mes badinages. Je me contenterai donc de le résumer, en tâchant de lui conserver sa rare saveur et sa hautaine originalité.

M. Balthazar,—conservons-lui ce nom, puisque cela semble lui faire plaisir,—eut un professeur de philosophie dont la devise favorite était: «L'essentiel est de se poser beaucoup de questions.» Et il s'en posait, le digne homme, paraît-il, des myriades! Seulement, il ne se préoccupait jamais d'en résoudre une seule.

C'est ainsi qu'un jour il dit à ses élèves:

—L'un de vous, en avalant les siennes, s'est-il parfois demandé pourquoi les larmes sont salées?

Et sur cette cordiale parole, la classe se trouvant terminée, le digne professeur prit congé de ses élèves.

Le jeune Balthazar se piqua au jeu et fit le serment de venir à bout de cette thèse, coûtât que coûtât.

Il éplucha des bibliothèques entières, la Physiologie psychologique de Wundt, les Leçons d'Hydraulique de Puiseux, les exquises Perles et larmes du poète norvégien Bjœrnsen, et constata que le problème n'y était point abordé, même de loin.

Des esprits superficiels répondraient: «Eh! parbleu! les larmes sont salées parce qu'elles contiennent une forte proportion de chlorures alcalins.»

Nous le savons aussi bien que vous, esprits superficiels! Mais la question ne gît pas là. Nous nous demandons pourquoi la Providence intima aux larmes d'avoir le goût salé plutôt que tout autre goût.

M. Balthazar employa la méthode indirecte et se dit:

—Les larmes devaient avoir un goût ou ne pas en avoir.

Démontrons d'abord qu'elles devaient avoir un goût, et ensuite que tout autre goût que le goût salé aurait présenté des inconvénients dans lesquels le ridicule l'aurait disputé à l'odieux.

1o Les larmes doivent avoir un goût.—À n'en pas douter. S'imagine-t-on, par exemple, une mère versant des larmes insipides sur le cadavre de son enfant?

Non, mille fois non, n'est-ce pas? Eh bien, alors? (C. Q. F. D.)

2o Les larmes ne sauraient avoir un autre goût que le goût salé.—Vous représentez-vous, entre autres, des larmes acides? Les quelques personnes de la société dont une maîtresse grincheuse aurait aspergé le visage de vitriol, d'acide azotique ou même chlorhydrique connaissent les inconvénients résultant du contact trop direct de ces substances avec les tissus si délicats de l'appareil ophtalmique.

Les larmes ne sauraient être amères. Nos grands classiques ont tiré un immense parti des larmes amères. Or, cette amertume est, ici, purement métaphorique. Si nos pleurs étaient véritablement amers, il n'y aurait plus de métaphore et nos romanciers auraient ainsi une image de moins à leur arc. Qui sait même si notre grand Ohnet ne doit pas ses meilleures pages et les plus poignantes à ces trouvailles qu'un long usage n'a pu défraîchir? La Providence, raisonnablement, pouvait-elle consentir à en priver la langue française?

Les larmes ne sauraient être sucrées. Car les enfants se pleureraient tout le temps dans la bouche. Au lieu de donner un sou au petit Émile pour s'acheter du sucre d'orge, on lui ficherait une claque, et ce serait une économie. Oui, mais où serait la sanction paternelle?

M. Balthazar poursuit son travail dans cet esprit d'une impitoyable logique. Il démontre péremptoirement que les larmes ne sauraient avoir le goût de fromage, ni de groseille, ni de haricot de mouton, ni de tabac à priser, etc., etc...

Sa conclusion est certainement une des plus belles pages qu'on ait écrites en français depuis ces vingt dernières années.

[LES VÉGÉTAUX BALADEURS]

Il me faut encore revenir une fois sur cette étrange question des plantes qui marchent, question magistralement soulevée par notre ami Octave Mirbeau et brillamment poursuivie par celui qui écrit ces lignes.

Les chroniques que j'ai consacrées à ce phénomène et à la xylose de la gueule-de-loup m'ont valu un monstrueux courrier.

C'est à qui me signalera, dans cet ordre d'idées, des observations plus ou moins bizarres.

Impossible, à moins de transformer ce volume en un massif in-folio, de parler de chacune de ces communications.

Mais, dans le tas, deux épîtres m'ont paru dignes d'une sérieuse publicité.

La première émane d'un savant autrichien, le docteur Margulier (Vien IV, Technikerstrass, 5), qui veut bien apporter sa contribution à ce chapitre de botanique.

«Je ne connaissais pas, dit en substance le docteur Margulier, le cucumis fugax signalé par M. Mirbeau et par vous, mais le fait n'a rien qui puisse me surprendre, moi qui ai vu, dans les Indes, des forêts entières se déplacer à raison de trois ou quatre cents pieds par jour.

»Les forêts en question sont composées de l'espèce d'arbre appelé pandanus furcatus, remarquable par la rapidité extraordinaire du développement de ses tiges.

»Cet arbre se déplace au moyen de ses racines aériennes.

»Quand le sol où se trouve le pandanus furcatus est épuisé, l'arbre laisse dépérir son tronc, après avoir jeté des racines aériennes dont une, à son tour, sert à la plante comme nouveau tronc.

»Par ce procédé qui se répète à plusieurs reprises, l'arbre est en état de marcher à son gré, dans une direction quelconque.

»Les Hindous racontent même que ces arbres commencent à marcher dans le cas où l'on a abattu quelques-uns d'eux, comme si, poussés par l'instinct de conservation, ils voulaient échapper au danger.»

Le fait que me signale le docteur Margulier ne relève pas, comme on pourrait le croire, du domaine de la fantaisie.

Le professeur Baillon, de la Faculté de Médecine, avec lequel je déjeunais ce matin, m'en a affirmé la parfaite réalité.

Autre communication, pour laquelle le professeur Baillon n'a pas cru devoir se porter garant.

Mon correspondant a fait ses expériences à Londres, qu'il habite en ce moment, 15, Onslow Place S. W., dans un petit parc attenant à sa maison d'habitation.

Il a arrosé ses plantes avec des liquides de composition animale, soit du sang des bêtes, soit de l'eau dans laquelle on a fait bouillir des matières zoïques. (Et dans ce dernier cas, on a une occasion véritablement précieuse d'employer le mot bouillon de culture).

Un drosera (plante carnivore, comme chacun sait) fut arrosé avec du sang d'antilope. Après huit jours de ce traitement, le drosera filait un beau soir avec la rapidité du zèbre lancé d'une main sûre.

Une autre plante, arrosée avec de la soupe à la tortue (turtle soup), se mit à se promener dans le jardin, mais plus lentement, comme de juste.

Quant au court-bouillon, dans lequel on avait fait cuire des écrevisses, rien ne fut plus comique, dit mon correspondant—et je n'ai aucune peine à le croire—que de contempler les arbustes soumis à cet arrosage se mettre à marcher à reculons.

Mon correspondant ajoute d'ailleurs qu'il met la dernière main à un livre où sont consignées, tout au long, ces curieuses observations.

Cet ouvrage paraîtra prochainement chez Charpentier et Fasquelle et sera intitulé: les Horticoles.

[L'AUTO-BALLON]

Ce pauvre Captain Cap commençait à me raser étrangement, avec ses aérostats, ses machines volantes, planantes et autres, qui m'indiffèrent également.

J'allais prendre congé sur un quelconque motif, quand un gentleman d'aspect robuste, et qui avait semblé prendre un vif intérêt aux grandes idées de Cap, se leva, s'approcha, nous tendant le plus correctement du globe sa carte, une très chic carte de chez Stern, sur laquelle on pouvait lire ces mots:

Sir A. Kashtey
Winnipeg.

Nous aimons beaucoup le Canada, Cap et moi, et la rencontre d'un Canadien, même d'un Canadien anglais, nous transporte toujours de joie.

Aussi accueillîmes-nous le nouveau venu d'une mine accorte.

Quand nous eûmes échangé les préliminaires de la courtoisie courante:

—C'est que, continua sir A. Kashtey, l'aérostation, ça me connaît un peu!... J'en ai fait jadis dans des conditions peut-être uniques au monde!

Je vis Cap lever d'imperceptibles épaules... Conditions uniques au monde!... Téméraire étranger, va!

Sans se laisser démonter, Kashtey ajouta:

—Le particulier de mon ascension, c'est que le ballon c'était moi-même.

Du coup, Cap fut visiblement gêné. Sa mémoire, consultée à la hâte, ne recelait nul analogue souvenir, et son imagination, pourtant si fertile, nulle idée ingénieuse.

Sir A. Kashtey, après avoir eu la politesse de faire remplir nos verres, dit encore:

—Il y a une dizaine d'années de cela... Je commandais le brick King of Feet, chargé d'acide sulfurique, à destination d'Hochelaga. Une nuit, à l'embouchure du Saint-Laurent, nous fûmes coupés en deux, net, par un grand steamer de la Dark-Blue Moon Line et nous coulâmes à pic, corps et biens.

—Triste!

—Assez triste, en effet! Moi j'étais chaussé de mes grosses bottes de mer en peau de loup-phoque, imperméables si vous voulez, mais peu indiquées pour battre le record des grands nageurs. Je fus néanmoins assez heureux pour flotter quelques instants sur une pâle épave. À la fin, engourdi par le froid, je fis comme mon bateau et comme mes petits camarades: je coulai. Mais... écoutez moi bien, je n'avais pas perdu une goutte de mon sang-froid, et mon programme était tout tracé dans ma tête.

—Vous êtes vraiment un homme de sang-froid, vous!

—J'en avais énormément dans cette circonstance: la chose se passait fin décembre.

—Très drôle, sir!

—Du talon de ma botte, je détachai de la coque de mon brick un bout de fer qu'après avoir émietté dans mes mains d'athlète, j'avalai d'un coup. Doué, à cette époque, d'une vigueur peu commune, j'empoignai une des touries naufragées d'acide sulfurique et j'en avalai quelques gorgées.

—Tout ça, au fond de la mer?

—Oui, monsieur, tout ça au fond de la mer! On ne choisit pas toujours son laboratoire... Ce qui se passa, vous le devinez, n'est-ce pas?

—Nous le devinons; mais expliquez-le tout de même, pour ceux de nos lecteurs qui ne connaissent M. Berthelot que de nom.

—Vous avez raison!... Chaque fois qu'on met en contact du fer, de l'eau et un acide, il se dégage de l'hydrogène... Je n'eus qu'à clore hermétiquement mes orifices naturels, et en particulier ma bouche; au bout de quelques secondes, gonflé du précieux gaz, je regagnais la surface des flots. Mais voilà!... Comme dans la complainte de la famille Fenayrou, j'avais mal calculé la poussée des gaz. Ne me contentant pas de flotter, je m'élevai dans les airs, balancé par une assez forte brise Est qui me poussa en amont de la rivière. Ce sport, nouveau pour moi, d'abord me ravit, puis bientôt me monotona. Au petit jour, j'entr'ouvris légèrement un coin des lèvres, comme un monsieur qui sourit. Un peu d'hydrogène s'évada; me rapprochant peu à peu de mon poids normal, bientôt, je mis pied à terre, en un joli petit pays qui s'appelle Tadousac et qui est situé à l'embouchure du Saguenay. Connaissez-vous Tadousac?

—Si je connais Tadousac! Et la jolie petite vieille église! (la première que les Français construisirent au Canada). Et les jeunes filles de Tadousac qui vendent des photographies dans la vieille petite église au profit de la construction d'une nouvelle basilique!

(Et même, si ces lignes viennent à tomber sous les yeux des jeunes filles de Tadousac, qu'elles sachent bien que messieurs P. F., E. D., B. de C., A. A. ont gardé d'elles un souvenir imprescriptible.)

Sitôt fermée ma parenthèse, le gentleman de Winnipeg termina son récit avec une aisance presque injurieuse pour ce pauvre Cap:

—Dès que j'eus mis pied à terre, j'exhalai le petit restant d'hydrogène qui me restait dans le coffre, et je gagnai la saumonnerie de Tadousac en chantant à pleine voix cette vieille romance française que j'aime tant:

Laissez les roses aux rosiers
Laissez les éléphants au lord-maire.

[UNE PINCÉE D'AVENTURES RÉCENTES]

Est-ce que—là, franchement!—ça ne vous ennuierait pas trop que je vous conte mon après-midi de dimanche dernier?

Au contraire! vous récriez-vous gentiment.

Je ne vois, dans votre charmante protestation, qu'une aimable courtoisie; je semble la tenir pour argent comptant... et je marche.

Le matin, j'avais reçu un mot d'une préalable petite bonne amie à moi, désormais en province, épisodiquement à Paris, et pour laquelle je conservais je ne sais quelle tendresse inaltérable. (Inaltérable est excessif, on le verra tout à l'heure.)[7].

«Forcée de partir lundi au lieu de mardi, si tu veux nous voir, viens dimanche après-midi, foire au pain d'épices. Y serai avec ma sœur. Bien le divin tonnerre si on ne se rencontre pas!»

Étrange rendez-vous, manquai-je pas d'observer; mais je suis fait à ces façons, toujours d'imprévu.

Je déjeunai chez Léon Gandillot.

(Tous les dimanches que je suis à Paris, je prends mon repas du dimanche matin chez le jeune et déjà célèbre auteur dramatique.)

Je sortis de chez cet homme de théâtre sur le coup de deux heures.

Rue des Martyrs, pas un sapin!

Faubourg Montmartre, pas un sapin!

Aux boulevards, pas un sapin!

Ah! c'était gai!

Et l'Heure, qui n'a pas besoin de voiture pour marcher, elle, s'avançait à grands pas.

Quand je dis pas un sapin, entendons-nous. Il en passait des tas, mais tous lotis de leurs voyageurs. Alors, c'est comme s'il n'en eût point passé?

Soudain...

Un peu avant la Porte-Saint-Denis, stoppa un fiacre découvert qui se dégorgea de son client.

Le jaguar le plus déterminé de la jungle ne se fût point approché en moins de temps (qu'il n'en faut pour l'écrire) que je ne le fis.

Trop tard, hélas!

Une vieille petite bonne femme, pleine de respectabilité et sur la robe de soie de laquelle s'allongeait une chaîne d'or du bon vieux temps, indiquait déjà sa destination au cocher.

J'entendis qu'elle allait boulevard de Charonne.

Justement, ma direction!

—Pardon, madame, fis-je, la face emmiellée de mon plus lâche sourire, est-ce que...

Et je lui expliquai la situation.

—Mais, comment donc! acquiesça l'exquise créature.

Je m'installai.

La petite vieille était loquace.

Elle allait voir sa fille et son gendre, récemment installés dans une des meilleures maisons du boulevard de Charonne, maison dans laquelle ils avaient fichtre bien fait trente mille francs de frais.

Nous étions arrivés.

Je voulus payer, ainsi qu'il sied au paladin français.

Mais la petite vieille s'y refusa avec une obstination comique et des raisonnements que je ne m'expliquais point.

Ma foi, n'est-ce pas?...

Et elle entra dans la maison de sa fille et de son gendre.

Une grande stupeur m'envahit, dès lors.

Cette maison, c'était une maison,—quels termes emploierais-je, grand Dieu!—c'était une maison de rapid flirt, comme on dit à Francisco.

Je n'en dirai point le numéro, parce que ce serait de cette publicité gratuite dont l'abus déterminerait la mort des quotidiens; mais je puis vous affirmer que c'était un rude numéro. J'en ai encore plein les yeux!

Cinq minutes et je me trouvais place du Trône.

Bientôt, je rencontrai ma jeune amie, qui descendait, toute rose, des Montagnes-Russes.

Nous n'avions pas cheminé plus d'un hectomètre qu'elle me déclarait que si j'étais venu là pour la raser avec mes observations idiotes, je pouvais parfaitement retourner à l'endroit d'où je venais. Et puis, voilà!

Ce à quoi je répondis, sans plus tarder, qu'elle avait toujours été et qu'elle ne serait jamais qu'une petite grue; que, d'ailleurs, j'avais depuis longtemps copieusement soupé de sa fiole. Et puis, voilà!

Et nous nous quittâmes sur un froid coup de chapeau de moi, accueilli par un formidable haussement d'épaules de sa part.

Pas plus de voitures pour s'en aller que je n'en avais trouvé pour venir.

Au reste, un peu énervé et ne sachant que faire de ma vesprée, je n'étais pas fâché de marcher un peu.

Je dégringolai à pied le boulevard Voltaire, le joyeux et bien parisien boulevard Voltaire.

Arrivé place de la République, j'aperçus un de ces grands omnibus qui vous mènent de certains points déterminés à la gare Saint-Lazare, ou de la gare Saint-Lazare à ces mêmes points déterminés.

Jamais je ne m'étais servi de ce mode de locomotion.

Il y avait donc là une occasion unique de débuter dans la carrière, puisque je devais dîner le soir à Maisons-Laffitte.

Je m'installai sur l'impériale.

Mais voilà-t-il pas... Tais-toi, ma rancune.

Voilà-t-il pas que, boulevard des Italiens, j'aperçus des gens que j'avais intérêt à rencontrer.

J'émis la peu farouche prétention de descendre.

—Pardon, fit le conducteur, vous n'avez pas le droit de descendre avant la gare Saint-Lazare.

—Je n'ai pas le droit de descendre? Je n'ai pas le droit de descendre où je veux?

—Non, monsieur.

—Eh bien! nous allons voir ça!

J'allais employer la violence quand je fus séduit par l'étrangeté de la situation.

Un citoyen français, libre, innocent, ayant payé sa place, n'aurait pas le droit de descendre d'une voiture publique, à tel moment qu'il lui plairait!

—Non, monsieur.

Tous les voyageurs me donnaient tort et semblaient prendre en pitié ma déplorable ignorance.

Un vieux monsieur, officier de la Légion d'honneur, me demanda:

—Vous êtes étranger, sans doute?

—Mon Dieu, monsieur, je suis étranger sans l'être, étant né dans le Calvados de parents français.

Le vieux monsieur mit une infinie bienveillance à m'expliquer le monopole de la Compagnie des Omnibus et une foule de patati et de patata, le tout dans une langue et avec des idées d'esclave qui accepte le monopole du même dos que les nègres de la Jamaïque acceptent les coups de matraque.

Comme, après tout, je m'en fichais, je pris mon parti de l'aventure, décidé à m'amuser de la fiole de ce vieillard décoré mais servile.

—Moi, monsieur, m'écriai-je, je suis un homme libre, et je ne me laisse pas épater par l'œil des barbares!

Il ne comprenait pas bien.

Je repris:

—Alors, vous, monsieur, vous êtes de ceux qui sanctionnent le monopole par la voie de la séquestration ambulante?... Car, je suis séquestré! Ambulatoirement, j'en conviens, mais enfin, je suis séquestré!

Je ne sais ce qui se passa dans la tête de mon bonhomme, à ce moment. Il se leva, fit signe au conducteur de me laisser descendre, ajoutant:

—Je prends ça sur moi.

C'était peut-être une grosse légume.

[UNE VRAIE POIRE]

Tout à coup, ce gros petit bonhomme joufflu qui n'avait pas desserré les lèvres depuis une heure qu'il était devant moi, poursuivit ainsi, à voix haute, son histoire commencée, sans doute, intérieurement:

—Vous comprenez bien que ça ne pouvait pas durer comme ça plus longtemps!

Et comme il me regardait, je crus qu'il était de la plus élémentaire courtoisie de sembler m'intéresser:

—Ça ne pouvait pas durer plus longtemps comme ça? m'enquis-je non sans sollicitude.

—Non, mille fois non! Et à ma place vous en eussiez fait tout autant.

—Je ne sais pas trop! fis-je par esprit de taquinerie et aussi pour pousser mon interlocuteur à de plus précises confidences.

—Vous auriez agi, riposta le gros petit bonhomme joufflu, comme vous auriez cru devoir agir, et moi j'ai agi comme j'ai cru devoir agir... Et la preuve que j'eus raison d'agir ainsi, c'est que je m'en trouve admirablement, de cette détermination, aussi bien au point de vue physique qu'au point de vue moral... Tenez, je suis, à l'heure qu'il est, un gros petit bonhomme joufflu, n'est-ce pas?... Eh bien! l'année dernière, à la même époque, j'étais un mince petit bonhomme sec.

—Et au moral, donnez aussi une comparaison.

—Mon âme, l'année dernière, ma pauvre âme, n'était pas à prendre avec des pincettes... Aujourd'hui, on en mangerait sur la tête d'un teigneux.

—Alors, vous avez bien fait d'agir ainsi.

—Je suis heureux d'avoir l'approbation d'un homme d'esprit comme vous.

(Devant cette petite déclaration flatteuse, mais si juste, je crus un instant que le petit gros homme joufflu était au courant de ma personnalité. Légère erreur, vite reconnue.)

J'avais fini par m'intéresser aux événements passés sous silence par mon voisin. Tel le lecteur tant passionné par un feuilleton de rencontre qu'il en recherche le début sans tarder.

Mon bonhomme ne se fit pas autrement tirer l'oreille et tomba bientôt dans mon habile panneau (Pleyel).

—Dès mon arrivée à Paris, dit-il, lesté d'un joli petit patrimoine assez rondelet, je fus tout de suite remarquable par le grand nombre de mes amis et de mes maîtresses... Avez-vous jamais vu une pelletée de neige fondre sous le soleil de messidor?

—Je n'oserais l'affirmer.

—C'est fâcheux, car vous auriez ainsi une idée de la rapidité avec laquelle se volatilisèrent mes ors et mes argents au double feu de l'amour et de l'amitié. Un beau jour, mon notaire, qui est un réputé farceur, m'écrivit que j'avais encore, au sein de sa caisse, une belle pièce de 72 francs et quelque chose; le tout à ma disposition... Voyez-vous ma tête d'ici?

—Comme si j'y étais!

—Eh bien! vous vous trompez du tout au tout, car, en post-scriptum, mon joyeux tabellion m'annonçait que ma vieille horreur de tante Blanche venait de claquer m'instituant son seul héritier, pour embêter les autres. Joie de mes amis! Délire de mes maîtresses! Cette joie, ce délire me parurent provenir de mobiles louches. Était-ce bien pour moi que ces gens se réjouissaient? Serait-ce pas uniquement pour eux? Un léger examen me confirma dans la probabilité numéro deux. Et c'est alors que je pris la virile attitude dont il a été question plus haut.

—Ah! nous y voilà!

—Je fis mon compte. J'avais vingt-sept amis et dix-huit maîtresses, tous, en apparence, plus charmants, plus dévoués, plus désintéressés les uns que les autres. Dès que j'entrais quelque part: «Tiens! voilà Émile! Viens que je t'embrasse, mon petit Mimile! Bonjour, Émile!» Et c'étaient des poignées de main, et des bécots, comme s'il en pleuvait! Je m'amusai à établir le prix de revient de ces marques d'affection: une poignée de main me revenait, l'une dans l'autre, à 2 fr. 75; un bécot, à 11 fr. 30. Ça n'a l'air de rien; mais à la fin de l'année, avec ce train de maison, on n'a même plus de quoi donner 3 francs à son facteur... Enrayons! fis-je d'une voix forte. Et à partir de ce moment, tous les jours que Dieu fit (et il en fait, le bougre! comme dit Narcisse Lebeau), je saquai tantôt un ami, tantôt une maîtresse.

—Et allez donc!

—Oh! je n'agissais pas à l'aveuglette. Je m'étais mis en tête de ne conserver de cette tourbe qu'un ami et qu'une amie, le meilleur et la meilleure; j'employai le procédé dit sélection par élimination. Vous saisissez?

—Comme un huissier.

—Chaque jour, c'était le plus fripouille de mes camarades ou la plus rosse de mes bonnes amies que j'exécutais froidement... Si bien qu'au bout de quarante-trois jours je n'avais plus à mon actif qu'un bonhomme et qu'une bonne femme, mais, ces deux-là, la crème des crèmes! Un garçon fidèle, incapable d'une trahison, m'adorant, et toujours prêt à se fiche à l'eau pour moi! Une fille exquise, folle de moi, ignorante des questions d'argent: en un mot, m'aimant pour moi-même!

—Deux perles, quoi!

—Deux perles du plus pur Orient! Alors, je les pris avec moi, et nous vivons, tous les trois, dans ma petite propriété, comme de véritables coqs en plâtre.

—Mais au moins, votre ami s'entend-il bien avec votre petite camarade?

—Dans la perfection!... Encore pas plus tard qu'hier, je les ai trouvés couchés ensemble.

[UN PEU DE MÉCANIQUE]

Ah! on ne s'embête pas à l'Académie des sciences!

Je vous donne en mille à quoi ces bougres-là passent leur temps, au lieu de travailler!

D'ailleurs, lisez vous-mêmes.

J'aime autant ça, parce que vous me traiteriez encore de blagueur.

L'extrait suivant est soigneusement découpé dans le Journal Officiel du 25 octobre, et je n'y change pas un traître mot: