ITALIE

Saluons d'abord Rome, la ville des Césars, la capitale du monde catholique, la résidence du Souverain Pontife. Nous avons eu le bonheur de la visiter à différentes époques et parfois nous y avons fait un assez long séjour. Nous ne l'avons jamais quittée sans emporter un ardent désir de revoir cette cité à jamais illustre où tous les peuples ont passé, où toutes les gloires ont brillé, où toutes les imaginations cultivées ont fait, au moins de loin, un pèlerinage.

Au touriste elle offre les grandioses monuments de l'antiquité romaine, cirques, aqueducs, obélisques, fontaines, forums, arcs de triomphe. Ses nombreuses églises sont d'une richesse incomparable, ses musées remplis des plus beaux chefs-d'oeuvre de la sculpture, de la peinture et de la mosaïque; dans ses palais somptueux sont prodigués l'or, le marbre et les fresques des grands Maîtres.

Le chrétien y vénère les corps des saints Apôtres, dans chaque église les reliques insignes de quelque grand saint; il baise avec une émotion mêlée de larmes la poussière du gigantesque Colisée toute imprégnée du sang des martyrs; il pénètre avec recueillement et piété dans les immenses souterrains des catacombes où il sent revivre en lui tous les souvenirs des premiers âges.

Le savant, l'érudit y trouve les plus riches bibliothèques et les documents les plus authentiques sur l'origine de l'Église et son histoire à travers les siècles.

Rome nous est chère à un point de vue plus spécial. C'est là que de tous les pays d'Occident et d'Orient, d'Amérique et des îles viennent de jeunes ecclésiastiques pour y compléter leurs études. Ils suivent les cours des professeurs les plus éminents et ils s'efforcent de conquérir les grades les plus élevés en théologie et en droit canon. Ils ont bien voulu nous adresser des notes sur les coutumes de Noël dans leurs pays respectifs. Nous ne savons comment leur témoigner notre gratitude[36].

Note 36:[ (retour) ] M. l'abbé B***, de la Procure de Saint-Sulpice, à Rome, a été bien des fois, pour nous, le plus intelligent et le plus dévoué des intermédiaires et des correspondants.

Tout le mois de Décembre sert, à Rome, de préparation à la fête de Noël.

Au retour de l'Avent, apparaissent les gracieux bergers qu'on appelle Pifferari, c'est-à-dire joueurs de fifre, du mot italien piffero, fifre, parce qu'autrefois le fifre était leur instrument de prédilection. Après avoir passé le reste de l'année sur les montagnes dont la ville de Rome est environnée, ils descendent dans les rues et viennent annoncer la grande fête populaire[37]. C'est une des plus naïves et des plus touchantes traditions des siècles de foi. Ils sont ordinairement par groupes de trois: un vieillard, un homme d'âge mûr et un enfant. Ils rappellent ainsi une ancienne opinion qui ne compte que trois bergers à la Crèche.

Note 37:[ (retour) ] Ils viennent surtout de la Sabine et des Abruzzes.

Ils vont par les rues, jouent de leurs instruments champêtres dont ils accompagnent leurs chants. Ces airs innocents, qui rappellent le grand mystère de Bethléem et le retour des jours joyeux, éveillent dans la plupart des fidèles des sentiments de foi et de piété.—On dit qu'ils représentent les heureux pasteurs qui se rendirent à la Crèche pour vénérer l'Enfant Jésus et en réalité l'usage de ces neuvaines de chants préparatoires à la fête de Noël est immémorial.

Leurs instruments sont simples comme tous ceux des bergers: c'est le hautbois, instrument à vent et à anche, dont le son clair et perçant est à la fois sourd et plaintif surtout dans les notes basses; c'est la cornemuse, instrument de musique champêtre, auquel on donne le vent avec un soufflet qui se hausse ou se baisse par le mouvement du bras, horrible ensemble de peaux tendues et gonflées qui donne des sons nasillards mais pleins d'une mélancolique suavité[38]; c'est le fifre, sorte de petite flûte d'un son aigu; le chalumeau et plus rarement le triangle.

Note 38:[ (retour) ] Le biniou des Bretons est une sorte de cornemuse. Les Highlanders (montagnards d'Écosse) l'appellent pibroch: elle est en usage dans certains régiments écossais: c'est le bagpipe (instrument à outre et à tuyaux.) Dans les campagnes de la Sologne et du Berry, on donne quelquefois à la cornemuse le nom de chèvre, parce que l'outre de cet instrument est souvent faite avec la peau de cet animal.

Le costume des Pifferari est en harmonie avec leur pieuse canzonetta (cantate, chansonnette). Un chapeau tyrolien en pointe orné d'une aigrette ou de rubans multicolores et penché sur l'oreille, une veste courte, un manteau en grosse bure marron ou bleue, une culotte en peau de brebis ou de chèvre, des chaussures terminées par une semelle qui se rattache sur le pied avec des courroies; ajoutez à cela de longs cheveux noirs qui descendent sur les épaules, une belle barbe, des yeux vifs, un front élevé, une marche lente et incertaine et vous aurez une idée de ce costume et de ce type remarquable[39].

Note 39:[ (retour) ] Monseigneur Gaume, les Trois Rome. Tom. I. p. 190.

«Nous avons rencontré dans les rues de Rome, aux approches de Noël, ces artistes ambulants. Qu'ils sont beaux à voir surtout ces enfants avec leur figure mélancolique, déjà grave et rêveuse, avec de grands yeux merveilleusement bleus, de ce bleu lumineux et transparent, limpide et profond qu'ont le ciel et la mer d'Italie, avec leurs chevelures aux boucles soyeuses pleines de reflets d'or. En les contemplant, on ne peut s'empêcher de penser à ces visages roses de chérubins légers, à ces têtes charmantes et douces où la lumière semble mettre une auréole et dont longtemps dans sa cellule eut rêvé à genoux Fra Angelico da Fiesole»[40].

Note 40:[ (retour) ] Paul Véron. de Pithiviers.—Ses ouvrages, en prose et en vers, écrits dans un style plein de charmes, révèlent l'esprit poétique et l'âme idéalement belle de notre excellent ami, décédé pieusement le Vendredi Saint 1888.

Les Pifferari s'acquittent avec conscience de la pieuse fonction que leur ont transmise leurs pères. Debout et tête nue, ils jouent devant les images de la Madone: devant elles ils font entendre leur ninna nanna[41]. On les loue pour des neuvaines, ou une sérénade, chaque jour, autant que durent les fêtes. Ils ne manquent jamais d'arriver à l'heure dite, d'autant plus allègres qu'ils satisfont tout à la fois la dévotion de leur cour et les besoins de leur bourse. Ils triomphent la veille de Noël, tant ils sont nombreux ce jour-là, tant leurs joyeux concerts effacent ceux des jours précédents.

Note 41:[ (retour) ] Ces deux mots peuvent se traduire par fais dodo, fais dodo. Une ninna nanna est une berceuse ou chanson destinée à endormir les petits enfants: les chanteurs italiens s'adressent à la Sainte Vierge.

Voici l'une des cantates qu'ils réservent pour la vigile de la grande fête:

O Verginella, figlia di Sant' Anna,

Nel ventre tuo portasti il buon Gesu,

Gl' Angioli chiamarono: Venite, Santi,

Andat a Gesu bambino alla capanna,

Partorito sotto ad un a capanella,

Dove mangiavan il bove e l'asinella.

Immacolata Vergine, beata

In cielo, in terra sii avvocata.

La notte di Natale è notte santa,

Questa orazion che vien cantata

A Gesu, bambino sia representata.

Nous traduisons littéralement:

O douce Vierge, fille de Sainte Anne, dans votre sein

vous portâtes le bon Jésus. Les Anges ont crié: Venez.

Saints, allez à la cabane de Jésus Enfant, né dans une

petite étable[42] où mangeaient le boeuf et l'ânesse.

Note 42:[ (retour) ] Nous n'avons pas d'équivalents en français pour rendre les gracieux diminutifs italiens: verginella, capanella, asinella, angioli.

La dernière strophe est une touchante prière qui convient et à l'auguste Vierge et au mystère de ce jour:

O Vierge Immaculée, bienheureuse au ciel, soyez notre
avocate sur la terre. La nuit de Noël est une nuit sainte:
présentez à Jésus Enfant la prière que nous avons chantée!

Quelquefois on rencontre, par les rues de Rome, de pauvres aveugles qui chantent en s'accompagnant de la mandoline ou de la guitare, des chansons à l'Enfant Jésus. Voici l'une des plus populaires:

Dormi, dormi nel mio seno.

Dormi, ó mio flor Nazareno;

Il mio cuor culla sara

Fra la ninna nanna na!

Dors, dors sur mon sein.

Dors, ô ma fleur de Nazareth;

sur mon coeur tu seras bercée

et tu feras la câline, dorlotée,

dorlotée[43].

Note 43:[ (retour) ] De nos jours, on voit encore, à Rome, des groupes de musiciens, pendant le temps de Noël, mais les gracieux instruments d'autrefois deviennent de plus en plus rares: la plupart du temps ils sont remplacés par de bruyants trombones, de criardes clarinettes et le plus souvent ils ne donnent leurs concerts que pour la mancia (les étrennes).

Quelques jours avant Noël, on rencontre parfois des montagnards, vêtus de leur pittoresque costume, qui font danser des marionnettes au son de leurs instruments rustiques. Ces petits théâtres sur lesquels ils font mouvoir des figurines de bois ou de carton sont accueillis avec des cris de joie par les enfants. Ce sont pour eux les messagers célestes qui annoncent bonbons et jouets de toutes sortes: ils remplacent dans leur imagination le «Bonhomme Noël» tout emmitouflé des régions du Nord et ils ne sont pas attendus avec moins d'impatience.

Quel ravissant coup d'oeil offrent les magasins de Rome pendant la semaine de Noël. Les blanches Madones ornent les façades, ou resplendissent à l'intérieur au milieu des lumières. Les marchandises disposées sur des étagères avec un goût parfait, apparaissent dominées par une jolie statue de la Vierge qui, sur un trône de verdure et de fleurs, est vraiment la Reine de la maison: une lampe brûle, jour et nuit, devant elle.

De petites boutiques s'élèvent comme par enchantement le long de toutes les rues qui avoisinent le Tibre. Les enfants conduits par leurs parents se dirigent de préférence vers la place Saint-Eustache et vers la place Navone, remplies de magasins improvisés qui présentent un entassement de bonbons et de jouets de toutes sortes. Du matin au soir, c'est un véritable assaut de la part de tout un peuple d'acheteurs de sept à dix ans. Pour le Romain, Noël est vraiment le capo d'anno, le jour de l'an. C'est à Noël que les communautés échangent des Agnus Dei encadrés dans des reliquaires et même des gâteaux. Sous Pie IX encore, le Pape recevait les présents du Collège des Notaires apostoliques.

Pendant la nuit de Noël, on envoie à ses parents et amis des gâteaux de maïs qui ont été bénits par les prêtres des paroisses. Ces gâteaux sont plus ou moins grands, suivant l'importance du cadeau qu'on veut faire. Laisnel de la Salle rapporte[44] qu'une année le prince Borghèse en reçut un blasonné à ses armes qui ne mesurait pas moins de six mètres de largeur. Il en fit faire vingt-quatre énormes portions qui furent distribuées à autant de pauvres.

Note 44:[ (retour) ] Croyances et légendes, Tom. I. page 12.

Cette année (1904), la réception des cardinaux par le Pape au Vatican, pour la présentation des voeux, eut un caractère tout intime. La veille de Noël, chaque cardinal s'exprima verbalement en son nom: on ne lut point d'adresse, le Pape ne prononça pas de discours, mais s'entretint cordialement avec chaque cardinal. Le Souverain Pontife reçut ensuite l'antichambre pontificale et les officiers de sa garde.

Mais l'objet le plus convoité par les enfants,—les meilleures étrennes—c'est un presepio. On nomme ainsi une Crèche en cire, contenant l'Enfant Jésus couché sur la paille, Marie et Joseph en adoration à ses côtés et, sur un plan éloigné, le boeuf et l'âne qui semblent réchauffer de leur haleine le Sauveur du monde. Il y a des Crèches de route grandeur, de tout prix: les plus attrayantes pour les petits Romains sont celles qui sont recouvertes d'un globe de cristal. Ils emportent triomphalement leur presepio et le placent avec honneur dans leur chambrette ornée à l'avance pour le recevoir. C'est devant lui que, chaque soir, toute la famille vient prier[45].

Note 45:[ (retour) ]

La plus belle Crèche de Rome se trouve toujours dans l'antique église de l'Ara coeli, au Capitole. Ces représentations de la Crèche sont ordinairement conservées de Noël à l'Épiphanie.—Autrefois, dans quelques églises, on les cachait le jour des Saints Innocents, en mémoire de la fuite de Jésus en Égypte.

Le célèbre peintre florentin Luca della Robbia se distingua dans la fabrication des Crèches en terre cuite.

Rappelons un gracieux et naïf usage qui existe à Rome et qui fait de Noël, comme partout ailleurs, la fête privilégiée des enfants: nous voulons parler des petits prédicateurs de l'Ara coeli.

Pendant les fêtes de Noël, on vient de tous les quartiers de la ville dans cette église dédiée à la Vierge Marie pour rendre ses hommages au San Bambino. Tout le monde le connaît, tout le monde vient se recommander à lui. Il n'est pas rare qu'on le conduise chez des malades désespérés et que des guérisons étonnantes soient produites par sa présence. Telle est à Rome sa renommée que ceux même qui, en 1849, opprimaient le Pape et outrageaient les prêtres, affectaient de le respecter et lui donnèrent la plus belle des voitures qui se trouvaient au Quirinal pour ses visites aux malades.

La statue du San Bambino est en bois d'olivier: sa robe est couverte de saphirs, d'émeraudes et de topazes, dons de la piété des fidèles. Un soleil tout en diamant étincelle sur sa poitrine, des colliers plus précieux les uns que les autres ornent son cou et tout cela en reconnaissance des nombreuses guérisons opérées au contact du San Bambino et constatées par des témoignages très authentiques. Il demeure exposé depuis Noël jusqu'à l'Épiphanie, dans une chapelle latérale admirablement décorée: il y est entouré de tous les personnages qui furent témoins du mystère de Bethléem.

Quand le moment est venu de le dérober aux regards, les Religieux Franciscains du couvent de l'Ara coeli le portent en procession sur le seuil de l'église et avec lui bénissent la foule.

Peu de cérémonies, à Rome, attirent un tel concours: les cent vingt-quatre marches qui conduisent à l'église, tous les degrés du Capitole, tous les balcons sont garnis de pieux fidèles qui attendent cette bénédiction comme une grâce des plus précieuses.

C'est en face du San Bambino que les enfants de Rome viennent prêcher. Au pilier voisin s'appuie une petite chaire: les jeunes orateurs de sept a douze ans s'y succèdent pour y célébrer, dans leur naïf langage, les louanges du petit Jésus.

Deux mois avant la fête, père, mère, frères et soeurs, tout le monde est en mouvement dans les familles. Les uns composent, les autres font répéter au jeune débutant son sermon de Noël.

«Lorsque j'arrivai, écrit Mgr Gaume, c'était une petite fille qui occupait la chaire: à en juger par sa taille, elle pouvait avoir huit ans au plus. Elle parlait avec beaucoup d'onction et de vivacité; le geste était naturel, le ton juste et varié..... La péroraison fut pathétique. L'orateur tomba à genoux, étendit ses petites mains vers le Son Bambino, lui adressa une naïve prière, puis donna sa bénédiction absolument comme l'aurait fait un vieux prédicateur»[46].

Note 46:[ (retour) ] Loc. cit. I p. 459.

Il n'est donc pas étonnant que, pendant huit jours, de dix heures du matin à trois heures du soir, il y ait foule à l'Ara coeli.

C'est ici qu'il faut parler d'un personnage imaginaire qui jouait autrefois un grand rôle dans les coutumes populaires de Noël en Italie: il s'agit de la Befana[47].—Ce mot qui est évidemment une corruption de Befania. Epifania Épiphanie, veut dire marionnette, fantôme.

Note 47:[ (retour) ] Voir le Dizionario di Tradizione de Moroni. Spain. Tom. IV, pag. 278-282.

On appelle Befana un mannequin habillé de haillons qu'on promène en Italie, la nuit de l'Épiphanie et qu'on s'amuse à suspendre aux fenêtres le jour même de la fête. Cet usage a presque complètement disparu.

Varchi et Béni représentent la Befana comme une vieille femme aux yeux rouges, aux lèvres épaisses, au visage furibond.

Jacques Grimm[48] dit que la Befana est une fée difforme, noire, laide, qui apporte des présents aux enfants. En Allemagne, ajoute-t-il, Tante Arie joue à peu près le même rôle. Sa légende serait originaire de Franche-Comté; elle assiste aux moissons, préside les fêtes rustiques, récompense les fileuses diligentes, fait tomber les fruits des arbres pour les enfants sages, et à Noël leur donne des noix et des gâteaux. Le titre de tante paraît avoir remplacé celui de fée, car c'est le nom d'une personne généralement bienfaisante.

Note 48:[ (retour) ] Dictionnaire de Mythologie allemande, s. v. Befana.

En Italie, son rôle serait celui du «Bonhomme Noël» ou de «Croquemitaine» si redouté des enfants. S'ils ne sont pas sages, les parents les menacent de tout révéler à la Befana. Celle-ci donne des cadeaux aux enfants obéissants; aux méchants elle n'apporte que de la cendre et du charbon.

Comme les Rois Mages venaient de l'Orient et que l'un d'eux était noir, on raconte aux enfants que la Befana aussi est noire et qu'à cette époque, elle entreprend un grand voyage pour récompenser ou pour punir.

Parmi les cadeaux qu'on lui attribue à Rome, on remarque les pommes de pin dorées qui rappellent l'encens et l'or des Rois Mages.

En Toscane, elle est représentée comme une fée qui pénètre la nuit dans les maisons; elle emplit de bonbons et de joujoux, les souliers placés dans la cheminée. Les mamans et les gouvernantes menacent leurs bambini de la Befana qui n'est, disent-elles, ni tendre, ni généreuse pour les mauvais sujets.

Le cinq Janvier, veille de l'Épiphanie, vers dix heures du soir, la place Xavone, la plus vaste et la plus imposante de Rome après celle de Saint-Pierre, est illuminée à giorno et présente un aspect féerique. Des marchands forains y étalent leurs boutiques ambulantes chargées de friandises, de fruits et de jouets d'une variété infinie. On y installe même des pâtisseries et des cafés pour les parents, les parrains, les maîtres: ils y viennent en foule pour «régaler» leurs enfants, leurs filleuls, leurs élèves.

On crie, on danse, on tambourine, on agite des grelots et même des casseroles. On y vend surtout des trompettes de fer blanc appelées Befane[49]. Les enfants les achètent et s'en vont par les rues, soufflant toute la soirée et toute la nuit, et rendant tout sommeil impossible. Cette bruyante démonstration est, dit-on, à l'intention du roi Hérode qu'on veut punir de sa cruauté envers les Innocents.

Note 49:[ (retour) ] La veille de Saint Jean-Baptiste. Le même bruit se produit, avec des clochettes qu'on vend sur la place du Latran.

Assurément Hérode et sa famille occupent une grande place dans l'esprit des Italiens. Un voyageur qui visitait, l'hiver dernier, les églises de Rome, au temps de Noël, voyait partout, dans les Crèches, l'Enfant Jésus couvert d'un voile épais. Comme il en demandait la raison, on lui répondit: «c'est pour le dérober aux fureurs d'Hérode».

D'après quelques auteurs[50], la Befana serait Salomé, fille d'Hérode, qui fit décapiter Saint Jean Baptiste. Son histoire fit grande impression sur l'imagination du Moyen Age et la légende s'en empara bien vite pour y mêler ses fables. Ainsi, quand, au fameux festin, on lui présenta la tête tranchée du Saint, elle voulut y déposer un baiser, mais la bouche lui souffla violemment à la figure et aussitôt elle disparut ensorcelée et fut condamnée à suivre le cortège des mauvais esprits[51].

Note 50:[ (retour) ] Jacques Grimm. loc. cit.

Note 51:[ (retour) ] Une autre légende raconte que la fille d'Hérode, en punition de son crime, eut la tête tranchée par un glaçon, au moment où elle traversait un fleuve dont la glace se brisa sous ses pieds.

A la cathédrale de Gênes, pendant la Messe de minuit, au Gloria in excelsis, tous les enfants de l'assistance sonnent un charivari de clochettes de terre cuite qui ne convient guère à la sainteté du lieu. —Ceci rappelle un peu les Messes solennelles des rites orientaux, arménien, grec, etc., où la consécration s'accomplit au son des grelots que le diacre et le sous-diacre agitent de chaque côté du célébrant. Ces grelots sont attachés au bout d'un bâton de deux mètres, qui porte à son extrémité une plaque ronde de cuivre ou d'argent; ils rendent un son harmonieux par suite du mouvement qu'on leur donne. Cet instrument s'appelle quéchouez[52].

Note 52:[ (retour) ] Lebrun. Explication des cérémonies de la Messe. Tom. III.

D'ailleurs, pendant toute la veillée de Noël, ces mêmes clochettes préludent à la fête, dans toutes les rues de Gênes, d'une assez amusante façon.

Dans quelques villes d'Italie, on voit encore ce qu'on appelle la ruota della Befana. C'est une ronde d'enfants avec des chants à tue-tête, autour d'un grand feu de joie. Cet usage existe encore à Mandello sur les bords du lac de Lecco. Un cortège nombreux, que précède une musique barbare et une mascarade pittoresque, escortent la Befana, la vieille qui porte la fleur de lys et la quenouille. D'après la légende, elle vient, le jour de Noël, distribuer des jouets et des friandises aux enfants bien sages. La fête se termine sur la place du village par un feu de joie dans lequel on brûle, en effigie, la vieille femme qui doit renaître de ses cendres l'année suivante.

Dans ce même village de Mandello, le chef du peuple, il capo del popolo, revêtu d'un costume spécial et entouré d'une foule nombreuse, offre une marmite de soupe fumante à l'Enfant Jésus que l'on vénère dans une Crèche installée sur la grande place. Au pied d'un autel improvisé, on dépose, sur un tapis, des jattes remplies d'eau, que l'on vient reprendre le lendemain. Elles serviront de pieux présents aux amis, car cette eau passe pour avoir obtenu des vertus particulières pendant qu'elle a séjourné devant la Crèche.

Dans la même région, au val di Rosa (Lecco), les gens du pays jouent encore, à l'occasion de Noël, des Mystères qui datent du Moyen Age. Ils représentent le cortège des Bergers et des Rois Mages, en costumes qu'ils sont fiers de porter, et montent, en chantant, sur les hauteurs voisines couvertes de neige. Un clerc ouvre la marche, tenant bien haut l'étoile lumineuse: rois et pasteurs suivent en ordre et se rendent à un presepio dressé dans un ermitage au sommet de la montagne.

En Toscane et en d'autres contrées de l'Italie, la bûche de Noël est en grand honneur. Quelquefois même dans le langage populaire, on désigne la fête de Noël par ce seul mot Ceppo, la Bûche. On bande les yeux aux enfants, puis ces derniers doivent tourner autour de la Bûche et la frapper à coup de pincettes en chantant la canzonetta dite l'Ave Maria de la Bûche. Ce chant a la vertu de faire tomber sur eux une pluie bienfaisante de jouets et de bonbons, selon la générosité des assistants [53].

Note 53:[ (retour) ] P. Fantani—*** s. v. Ceppo