LES VOIES DE FAIT
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CABINET DE Me PETITBRY
Avocat consultant.
Madame Nina de B…, chez sa tante, à Moulins.
Madame, conformément aux désirs de Mme votre tante, je me suis occupé de l'affaire en question. J'ai pris les faits l'un après l'autre et soumis tous vos griefs à l'investigation la plus scrupuleuse. Eh bien, en mon âme et conscience, je ne trouve pas que la poire soit encore assez mûre, ou, pour parler plus net, que vous soyez fondée d'une façon sérieuse à introduire une demande en séparation. Ne l'oublions pas, en effet, la loi française est une personne très-positive, qui n'a ni délicatesse ni instinct des nuances. Elle ne connaît que le fait, le fait sérieux, brutal, et malheureusement c'est ce fait-là qui nous manque. Certes, j'ai été profondément touché en lisant le récit de cette première année de mariage si pénible pour vous. Vous avez payé bien cher la gloire d'épouser un artiste fameux, un de ces hommes chez qui la renommée, l'adulation développent un monstrueux égoïsme, et qui doivent vivre seuls sous peine de briser la frêle et timide existence qui tente de s'attacher à la leur… Ah! madame, depuis le commencement de ma carrière, combien ai-je vu de malheureuses épouses dans la triste position où vous vous trouvez! Ces artistes, qui vivent du public et rien que pour lui, n'apportent au foyer que la fatigue de leur gloire ou la tristesse de leurs échecs. Une existence désoœvrée, sans boussole ni gouvernail, des idées subversives, à l'envers de toute convention sociale, le mépris de la famille et de ses joies, l'excitation cérébrale cherchée dans l'abus du tabac, des liqueurs fortes, sans parler du reste, voilà ce qui constitue ce terrible élément artistique auquel votre chère tante désire vous soustraire; mais, je vous le répète, tout en comprenant ses inquiétudes, ses remords mêmes d'avoir consenti à un pareil mariage, je ne vois pas que les choses soient au point pour ce que vous demandez.
J'ai pourtant commencé déjà un projet de mémoire judiciaire où vos principaux griefs se trouvent groupés et mis en lumière assez habilement. Voici les grandes divisions de l'ouvrage:
1º Grossièretés de Monsieur envers la famille de Madame.—Refus de recevoir notre tante de Moulins, qui nous a élevée et qui nous adore.—Surnoms de Tata Bobosse, Fée Carabosse et autres, donnés à cette vénérable demoiselle, dont le dos est un peu voûté.—Railleries, épigrammes, dessins au crayon et à la plume sur ladite et son infirmité.
2º Insociabilité.—Refus devoir les amis de Madame, de faire des visites de noces, d'envoyer des cartes, de répondre aux invitations, etc…
3º Dilapidation.—Argent prêté sans reçu à toutes sortes de bohèmes.—Table toujours ouverte, maison transformée en hôtellerie.—Souscriptions continuelles pour des statues, des tombeaux, des œuvres de confrères malheureux.—Fondation d'une revue artistique et littéraire!!!!
4º Grossièretés envers Madame—Avoir dit tout haut, en parlant de nous: «Quelle dinde!…»
5º Sévices et violences.—Excessive brutalité de Monsieur.—Fureur aux moindres prétextes.—Bris de vaisselle et de meubles.—Tapage, scandale, expressions malsonnantes.
Tout cela, comme vous le voyez, chère madame, forme un corps d'accusation assez respectable, mais insuffisant. Il nous manque les voies de fait. Ah! si nous avions seulement une voie de fait, une toute petite voie de fait devant témoins, notre affaire serait superbe. Mais ce n'est pas maintenant que vous avez mis cinquante lieues entre vous et votre mari que nous pouvons espérer un événement de ce genre. Je dis «espérer» parce que, la situation étant donnée, une brutalité de cet homme eût été ce qui pouvait vous arriver de plus heureux.
Je suis, madame, en attendant vos ordres, votre dévoué et respectueux serviteur.
PETITBRY.
P. S.—Brutalité devant témoins, bien entendu!…
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Maître Petitbry, à Paris.
Eh! quoi, monsieur, voilà où nous en sommes! Voilà ce que vos lois ont fait de l'ancienne chevalerie française!… Ainsi, quand il suffit souvent d'un malentendu pour séparer deux cœurs à jamais, il faut à vos tribunaux des actes de violence pour motiver cette séparation. N'est-ce pas indigne, injuste, barbare, criant?… Penser que, pour recouvrer sa liberté, ma pauvre petite est obligée d'aller tendre son cou au bourreau, de se livrer à toute la fureur du monstre, de l'exciter même… Mais n'importe, notre parti est pris. Il faut des voies de fait. Eh bien! nous en aurons… Dès demain, Nina retourne à Paris. Comment sera-t-elle accueillie? Que va-t-il se passer là-bas? Je n'ose y songer sans frémir. À cette idée, ma main tremble, mes yeux se mouillent… Ah! monsieur… Ah! maître Petitbry… Ah!