I

Nous avons vu, dans les deux entretiens précédents, comment la littérature française née tardivement, longtemps indécise entre l'originalité gauloise et l'imitation classique, s'était d'abord vouée tout entière à l'imitation; comment cette littérature avait perdu son originalité native dans cette servile imitation des anciens; comment cependant cette imitation servile lui avait profité pour construire une langue littéraire plus régulière et plus lucide que la langue un peu puérile de son enfance; comment, après avoir beaucoup copié, les écrivains et les poëtes du siècle de Louis XIV avaient fini par créer eux-mêmes une littérature composite, moitié latine, moitié française; comment chacun de ces grands écrivains, depuis Corneille jusqu'à madame de Sévigné, avaient apporté à la littérature et à la langue de la France une des qualités de leur génie divers; comment enfin, de toutes ces alluvions des génies particuliers de chacun de ces écrivains, la France, grâce à l'imitation d'un côté, grâce à l'originalité de l'autre, s'était façonné une langue littéraire, propre à tous les usages de son universelle intelligence, depuis la chaire sacrée jusqu'à la tribune, depuis la tragédie jusqu'à la familiarité du style épistolaire. De là ce mot qui définit seul la littérature française: la France n'a pas un caractère, elle en a plusieurs; la France n'a pas un style, elle en a mille; de là aussi sa puissance sur l'esprit humain, l'universalité.