III
Eh bien! puisque rien ne vient de rien, je me suis toujours demandé d'où avait donc coulé dans le sable du désert cette source souterraine et intarissable de vérité métaphysique, de philosophie, de théologie, d'éloquence et de poésie, dont ce poëme de Job déborde, pour qui sait lire, sentir, comprendre et prier sur cette terre.
Nous ne craignons pas de le dire:
Cela ne peut venir que d'une tradition antique au delà de toute antiquité connue, et d'une philosophie conservée et retrouvée de l'humanité primitive, philosophie remontant, de génération en génération, jusqu'à une génération première douée de communications plus lumineuses et plus directes avec l'auteur de toute lumière, Dieu.
En contradiction avec le système des philosophes du progrès continu et indéfini, il est certain que, plus on remonte de civilisation en civilisation, de livres en livres, de traditions religieuses en traditions religieuses, vers cette profondeur inconnue des temps qu'on appelle les temps antédiluviens, plus on entrevoit de lueurs divines ou de crépuscules d'aurore lumineuse dans l'esprit humain.
Que doit-on en conclure? Qu'il y a eu, avant ce déluge général ou même partiel, attesté par toutes les traditions orientales, une époque de civilisation supérieure à ce qui fut après ce cataclysme de l'humanité; que cette époque de civilisation antédiluvienne touchait de plus près elle-même à une autre époque encore supérieure en innocence, en science, en facultés, en félicités de l'homme ici-bas avant cette grande et mystérieuse déchéance, tradition universelle aussi, qui chassa l'humanité primitive de ce demi-ciel appelé l'Éden ou le jardin; que des traditions de cette philosophie de l'Éden ou du jardin avaient survécu dans l'humanité déchue, et qu'enfin, après le second naufrage de l'humanité antédiluvienne, quelques grandes vérités et quelques grandes philosophies, restées dans la mémoire de quelques sages ou prophètes échappés à l'inondation universelle ou partielle, avaient surnagé, et inspiraient encore de temps en temps l'esprit de l'homme dans l'Orient, scène encore humide de la grande catastrophe.
Soit qu'on se rattache aux traditions indiennes, qui font échapper quelques naufragés sur l'Hymalaïa; soit qu'on se rattache aux livres de la Chine, qui font réfugier un petit nombre de peuples sur les montagnes centrales; soit qu'on se rattache aux monuments de l'Éthiopie ou de la haute Égypte, qui font creuser longtemps aux Troglodytes des cavernes dans les hauts lieux pour éviter une seconde inondation de la plaine; soit qu'on se rattache aux récits bibliques, qui font naviguer Noé sur les eaux avec une élite de la famille humaine, il est impossible de nier les traditions orientales d'une grande submersion de cette partie du monde. Toutes ces traditions profanes ou sacrées s'accordent à constater qu'il échappa un petit nombre d'hommes au naufrage, et que ces naufragés abordèrent ici ou là, sur l'Hymalaïa, sur les montagnes centrales de la Chine, sur les rochers de l'Éthiopie, sur les cimes de l'Arménie ou sur le mont Ararat, et devinrent la souche de la troisième humanité.
La Perse, l'Arabie et la Bible leur donnent le nom de patriarches.
Ils avaient sauvé quelques troupeaux; ils devinrent pasteurs en Arabie. En Chine, ils descendirent des montagnes à mesure que les eaux se retiraient des plaines; ils creusèrent des canaux pour en faciliter l'écoulement; ils défrichèrent ces marais et devinrent laboureurs. Dans la Mésopotamie, ils bâtirent des Babylone, des Babel, des villes, des édifices refuges contre les eaux; en Éthiopie et dans la haute Égypte, des catacombes immenses et élevées dans le flanc des rochers, propres à contenir des populations entières. On ne peut les visiter encore aujourd'hui sans étonnement; la grandeur de l'épouvante explique seule la grandeur de l'œuvre.
Mais ces survivants de l'époque antédiluvienne n'avaient pas seulement sauvé leur vie; ils avaient sauvé aussi leur intelligence et leur mémoire; ils avaient transmis aux patriarches leurs premiers descendants, soit aux fils de Noé, si l'on admet la version biblique, soit aux fils des races indiennes, éthiopiennes, chinoises, si l'on admet les traditions de ces peuples de l'extrême Orient, ils avaient transmis quelques vestiges des vérités, de la révélation, de la philosophie, de la théologie que l'humanité antédiluvienne possédait depuis sa sortie de ce qu'on appelle Éden; crépuscule du soir après un jour éclatant.
Job, selon moi, était évidemment un de ces fils de la famille patriarcale et pastorale de l'Idumée, plus imbu que ses contemporains des traditions et des vérités de souvenir de la race primitive, et parlant aux hommes, on ne sait combien d'années après le déluge, la langue philosophique, théologique et poétique que nos premiers ancêtres avaient comprise et parlée avant le cataclysme physique et moral de l'humanité. Je ne puis m'expliquer autrement cette fulguration de lumière, de divinité, de science, de sagesse, et même de langage, dans une si complète obscurité de la terre! Job est pour moi un Platon de cette philosophie tronquée, mais surhumaine, que j'appellerai la philosophie antédiluvienne.
Qu'on en pense ce qu'on voudra, c'est mon idée; il m'est impossible d'en avoir une autre en trouvant ce diamant si divinement taillé dans ce sable sans traces du désert de Hus. Et cette idée, elle n'est pas en moi d'aujourd'hui, car voici ce que j'écrivais sur Job à une autre époque et dans une étude moins approfondie que celle-ci.