V
Il s'ensuit enfin que tous les peuples, depuis l'origine des peuples, ont imaginé un monde invisible, surnaturel et éternel, faisant suite et complément au monde passager où nous agissons. Il s'ensuit que les poëtes, ces organes réputés divins de l'imagination du genre humain, ont été forcés d'introduire dans le poëme épique, ce grand résumé chanté des deux mondes, un monde invisible à côté et au delà du monde visible, la matière et l'esprit, l'homme complet, héros ou martyr sur la terre, demi-dieu dans les olympes, ou supplicié dans les enfers.
Voilà pourquoi le surnaturel ou le merveilleux fait partie obligée du poëme épique. Sans ce monde de l'esprit superposé au monde de la matière, l'imagination ou la piété de l'homme n'est pas satisfaite. On ne lui montre qu'un monde, il en veut deux; et il a raison d'en vouloir deux, car il y en a deux dans un. Le poëme qui finit au tombeau finit dans une énigme, et l'humanité ainsi n'a pas de dénoûment.