V
La France commençait à s'épuiser de génie et d'esprit français après les siècles de Louis XIV et de Voltaire; elle sentait le besoin d'une séve étrangère, plus jeune et plus européenne, pour germer de nouvelles idées et de nouveaux sentiments. J.-J. Rousseau la rajeunit du premier mot; elle se précipite à lui avec un enthousiasme qui ressemble au délire; elle l'adopte, elle adore tout de lui, jusqu'à ses démences et à ses injures; elle en fait son favori, son philosophe, son législateur, son apôtre, son cynique, son Diogène, son Socrate dans un seul homme. Il l'inonde pendant trente ans de sentiments vrais, d'idées fausses, de romans systématiques et de systèmes politiques plus romanesques que ses romans; mais il l'enivre en même temps du plus beau style qu'aucune langue ait jamais parlé depuis les Dialogues de Platon. Par lui la prose française, trop molle dans Fénelon, trop brusque dans Bossuet, trop pompeuse dans Buffon, trop légère dans Voltaire, prend une vigueur, une gravité mâle, une majesté digne, mais toujours naturelle, qui donne l'autorité à la pensée, la plénitude à l'oreille, l'émotion à la conscience du lecteur. C'est le style éloquent dans l'acception la plus haute du mot. Quand on lit J.-J. Rousseau dans la polémique, dans le Vicaire savoyard, dans quelques pages des Confessions, on entend la voix, on voit le geste de l'orateur platonique ou cicéronien derrière la période accentuée de l'orateur invisible. Ce style, c'est l'éloquence parlée par la page muette; c'est la plume prenant la voix.
Aussi devons-nous à J.-J. Rousseau l'éloquence de nos tribunes; il était le maître de diction des orateurs qui allaient naître et parler après sa mort. Sa mission littéraire était de façonner la littérature civile de la France à l'usage de la révolution et des discussions politiques.