VII

Nous convenons néanmoins, avec ceux qui signalent en ce moment une certaine stérilité momentanée dans le génie littéraire de l'Europe moderne, qu'en effet ce génie semble non pas décroître, mais se reposer comme d'une trop énergique production d'hommes et d'œuvres, depuis la mort de Gœthe, de Schiller, de Klopstock en Allemagne, et depuis la mort de Byron, de Walter Scott, de Fox, de Pitt, de Canning, de Sheridan, de Peel en Angleterre. Ces poëtes, ces orateurs, ces hommes d'État, bien que remplacés sur les trois scènes par des hommes qui soutiennent le nom de leur patrie, semblent avoir épuisé pour un temps la prodigieuse fécondité de l'esprit humain dans le commencement de ce siècle. Il y a des saisons pour ces grands phénomènes de végétation intellectuelle comme pour les plantes. Oui, quand on jette un regard sur les États de l'Europe moderne aujourd'hui, on se demande en vain où sont les hommes qu'ont vus nos pères ou que nous avons vus nous-même dans notre jeunesse? Où sont ces noms qui remplissaient l'oreille dans la poésie, dans l'éloquence, à la tribune, dans les conseils des peuples ou des rois? Qui est-ce qui dépasse aujourd'hui du front la taille ordinaire, en Russie, en Prusse (excepté pourtant Humboldt, qui vit encore), en Allemagne, en Angleterre? Est-ce qu'il n'y a pas une grande lacune, non pas dans les masses, mais dans les supériorités? Est-ce qu'on ne dirait pas que toutes les étoiles de première grandeur de ces groupes de l'Europe ont pâli tout à coup et n'ont été remplacées que par des reflets affaiblis de leur splendeur nationale?

La complaisance et la flatterie répondraient en vain: Non; l'impartialité en convient. En promenant son regard sur l'Europe, on voit des peuples, on ne voit plus d'hommes démesurés au sommet des institutions ou des littératures. J'en excepte les nations où, comme en Espagne, en Italie, en Portugal, au Brésil, en Amérique, les secousses des révolutions et les enfantements de l'indépendance ou de la liberté ont redonné aux forces intellectuelles endormies une vitalité qui commence par l'héroïsme et qui finit par la poésie.

Ce sont des pays qui naissent ou qui renaissent. La nature, sollicitée par le patriotisme, y concentre sa vigueur pour faire d'abord des citoyens, puis des hommes d'État, puis des orateurs, puis des poëtes. Dans tous ces pays on peut s'attendre à des prodiges prochains d'intelligence appliquée aux lettres. Quand il y a une grande œuvre à faire, elle fait naître les instruments.