VII
Ainsi la littérature française complétait rapidement la langue destinée à remuer par toutes ses fibres l'esprit de l'Europe moderne.
Une institution nouvelle, l'Académie française, contribuait puissamment, contre l'intention de Richelieu son fondateur, sinon à créer (car ce ne sont pas les grammairiens qui créent les langues, ce sont les ignorants), du moins à conserver et à épurer le langage.
L'Académie française avait été, dans le principe, un hochet littéraire de la vanité de Richelieu, puis un luxe de cour, puis un moyen de discipliner les lettres et de dorer le joug que voulait leur imposer le despotisme. Cette institution, plus forte que la main qui prétendait la façonner à la servitude, n'avait pas tardé à créer contre tout despotisme une force ingouvernable par tout autre puissance que l'opinion. Avant l'époque des représentations nationales, elle s'était constituée par sa nature et à son insu le corps représentatif de la pensée. Elle avait créé, en face du corps de la noblesse, du corps parlementaire, du corps ecclésiastique, la corporation des hommes de lettres. De ces écrivains isolés dans leur faiblesse individuelle, elle avait fait une caste pensante, un parlement de l'intelligence, une sorte d'église laïque, trois choses bien contraires à l'esprit de Richelieu, de Louis XIV et de la monarchie.
Il y a deux faces à cette institution tant controversée de l'Académie française, et deux manières de la juger, selon qu'on la considère au point de vue de l'émulation qu'elle était destinée à donner au génie national, ou au point de vue de l'ascendant et de l'autorité qu'elle peut donner à la pensée.
Sous ce premier rapport, c'est-à-dire comme corps destiné à faire naître et à élever le niveau du génie dans la nation, c'est à nos yeux une institution puérile; nous dirons plus, c'est une institution complétement contraire à son but. Ce ne sont pas les corps qui font naître le génie, c'est la nature; ce ne sont pas même les corps qui reconnaissent, qui constatent, qui honorent le génie, c'est la postérité.
Si vous voulez rabaisser, étouffer, absorber, persécuter même un homme de génie, faites-le membre d'un corps littéraire ou politique. S'il a du caractère, il brise à l'instant le cadre trop étroit dans lequel sa trop grande individualité ne peut se renfermer; il fait éclater le cadre, il devient ennemi-né de ce qui le rétrécit, et il a bientôt pour ennemis lui-même tous les membres du corps, offusqués par sa supériorité.