VIII
J'étais né avec un grand attrait naturel pour les facultés supérieures de l'âme et de l'esprit, et par conséquent avec un grand goût littéraire, le plus noble exercice de ces facultés: dès le collége, il y avait de la littérature dans mes amitiés. Aussitôt que j'entrevis le monde, mes regards y cherchèrent d'abord et avant tout ce qui, selon moi, en était l'âme, c'est-à-dire les hommes qui illustraient ou qui cultivaient le génie humain par leurs œuvres, ou du moins par leurs goûts intellectuels. Au sortir de mon berceau et pendant que je suçais encore le lait de ma mère, une circonstance tout accidentelle semblait m'avoir prédestiné à ce commerce de prédilection avec les grands esprits de mon siècle. Mon père et ma mère m'ont trop souvent raconté depuis ce singulier hasard de mon enfance pour qu'il ne se soit pas gravé dans ma mémoire et pour que je ne le compte pas au nombre des bonnes fortunes de ma vie.
On sait que le grand écrivain et le grand philosophe anglais Gibbon, auteur du chef-d'œuvre historique de son pays et peut-être de l'Europe, s'était retiré et recueilli pendant dix années à Lausanne, pour y penser à l'abri de toute distraction son livre. Tout le monde connaît le sublime et pathétique épilogue, le Nunc dimittis de l'historien qui a achevé son monument et qui remercie la Providence d'avoir soutenu son génie jusqu'à sa dernière page. C'est l'Exegi monumentum d'Horace; c'est l'hymne de l'ouvrier de l'esprit qui s'assied sur sa tâche à la fin de sa journée et qui attend le soir sa solde de gloire des mains du temps.