X

Quoi qu'il en soit, j'étais à peine rentré du collége dans la maison paternelle, que je cultivais déjà avec mes condisciples les plus lettrés, devenus mes amis, les affections de cœur et les parentés d'esprit que nous avions conçues les uns pour les autres pendant nos années d'étude.

Mes trois amis à peu près également chers étaient alors trois jeunes adolescents de la plus délicate race d'esprit et de la plus haute nature d'âme. De ces natures le sort peut faire à son gré des hommes obscurs ou des hommes célèbres, mais on peut le défier de faire des hommes ordinaires.

Le premier était Aymon de Virieu, fils unique du célèbre comte de Virieu, l'orateur de l'Assemblée constituante; son père était mort dans la dernière sortie du siége de Lyon où il commandait la cavalerie; sa mère habitait, avec les débris de sa fortune, dans un village du Dauphiné.

Le second était Louis de Vignet, neveu par sa mère du fameux comte de Maistre, dont j'aurai bientôt à parler. Il habitait Chambéry, cette ville la plus pittoresque des Alpes, que l'ombre, les torrents, les lacs et les noyers font ressembler aux villes des vallées d'Argos et d'Arcadie. Elle était bien plus célèbre à nos yeux par la petite maison des Charmettes, cette thébaïde de l'amour et de la jeunesse de J.-J. Rousseau, que par son titre d'ancienne capitale de la Savoie.

Louis de Vignet avait reçu de la nature une âme de Werther qui se dévorait elle-même, une imagination ardente et fatiguée avant d'avoir produit, un dégoût qui venait de l'exquise exigence de son goût, un talent poétique et un style d'écrivain qui l'auraient égalé aux plus grands poëtes et aux plus vigoureux prosateurs, mais une mélancolie âpre et maladive qui flétrissait en lui le fruit de son génie avant qu'il fût mûr. Son extérieur était beau, mais sombre, peiné, découragé, prostré comme son âme. C'était la figure d'une passion; grand, maigre, pâle, creusé de joues, serré de lèvres, fiévreux d'accent, un feu terne et un peu oblique dans l'œil, cherchant toujours la solitude et s'y fuyant bientôt lui-même, puis fuyant le monde aussitôt qu'il l'avait entrevu. Nous le regardions comme très-supérieur à nous par l'esprit comme il l'était par l'âge, et je crois que nous avions raison. C'était celui que j'aimais le mieux; mais il y avait cependant toujours une certaine amertume dans ses affections, une certaine demi-ombre sur son âme; c'était un homme nocturne, si l'on peut parler ainsi; nous étions des hommes de lumière.

L'autre était Prosper de Bienassis, fils d'une veuve qui n'avait que cet enfant et qui vivait retirée dans un petit château du Dauphiné, sur la lisière des grands bois, auprès de la petite ville de Crémieux. C'était un cœur toujours en flamme que le rêve, l'amour, la poésie, l'amitié précoce consumaient en bois vert et qui ne devait laisser, après une longue vie, que des lueurs éteintes et une tiède cendre. Il a été et il est encore le plus heureux d'entre nous, car il en reste le plus inconnu.

C'est à lui que j'ai adressé, il y a beaucoup d'années, ces vers où l'on sent si profondément le regret tardif d'avoir cherché le bruit ou la gloire:

Ô champs de Bienassis! maison, jardin, prairies,
Treilles qui fléchissaient sous leurs grappes mûries,
Ormes qui sur le seuil étendaient leurs rameaux
Et d'où sortait le soir le chœur des passereaux,
Vergers où de l'été la teinte monotone
Pâlissait jour à jour aux rayons de l'automne,
Où la feuille en tombant sous les pleurs du matin
Dérobait à nos pieds le sentier incertain,
Pas égarés au loin dans les frais paysages,
Heures tièdes du jour coulant sous des ombrages,
Sommeils rafraîchissants goûtés au bord des eaux,
Songes qui descendaient, qui remontaient si beaux,
Pressentiments divins, intimes confidences,
Lectures, rêverie, entretiens, doux silences,
Table riche des dons que l'automne étalait,
Où les fruits du jardin, où le miel et le lait,
Assaisonnés des soins d'une mère attentive,
De leur luxe champêtre enchantaient le convive;
Silencieux réduit où des rayons de bois
Par l'âge vermoulus, et pliant sous le poids,
Nous offraient ces trésors de l'humaine sagesse
Où nos yeux altérés puisaient jusqu'à l'ivresse,
Où la lampe avec nous veillant jusqu'au matin
Nous guidait au hasard comme un phare incertain,
De volume en volume; hélas! croyant encore
Que le livre savait ce que l'auteur ignore,
Et que la vérité, trésor mystérieux,
Pouvait être cherchée ailleurs que dans les cieux!
Scènes de notre enfance, après quinze ans rêvées,
Au plus pur de mon cœur impressions gravées,
Lieux, noms, demeure, et vous, aimables habitants,
Je vous revois encore après un si long temps,
Aussi présents à l'œil que le sont des rivages
À l'onde dont le cours reflète les images,
Aussi frais, aussi doux, que si jamais les pleurs
N'en avaient de mes yeux altéré les couleurs;
Et vos riants tableaux sont à mon âme aimante
Ce qu'au navigateur battu par la tourmente
Sont les songes dorés qui lui montrent de loin
Le rivage chéri de son bonheur témoin,
L'ondoyante moisson que sa main a semée,
Et du toit paternel le seuil, ou la fumée!
Tu n'as donc pas quitté ce port de ton bonheur;
Ce soleil du matin qui réjouit ton cœur,
Comme un arbre au rocher fixé par sa racine,
Te retrouve toujours sur la même colline;
Nul adieu n'attrista le seuil de ta maison,
Jamais, jamais tes yeux n'ont changé d'horizon,
L'arbre de ton aïeul, l'arbre qui t'a vu naître
N'a jamais reverdi sans ombrager son maître;
Jamais le voyageur en voyant du chemin
Ta demeure fermée aux rayons du matin,
Trouvant l'herbe grandie, ou le sentier plus rude,
N'a demandé, surpris de cette solitude,
Sur quels bords étrangers, dans quels lointains séjours
Le vent de l'inconstance avait poussé tes jours.
Ton verger ne voit pas une main mercenaire
Cueillir ces fruits greffés par ta main tutélaire,
Et ton ruisseau, content de son lit de gazon,
Comme un hôte fidèle à la même maison,
Vient murmurer toujours au seuil de ta demeure,
Et de la même voix t'endort à la même heure!
Ainsi tu vieilliras sans que tes jours pareils
Soient comptés autrement que par leurs doux soleils,
Sans que les souvenirs de ton heureuse histoire
Laissent d'autres sillons gravés dans ta mémoire
Que le cercle inégal des diverses saisons,
Des printemps plus tardifs, de plus riches moissons,
Tes pampres moins chargés, tes ruches plus fécondes
Ou la source sevrant ton jardin de ses ondes,
Sans avoir dissipé des jours trop tôt comptés,
Dans la poudre, ou le bruit, ou l'ombre des cités,
Et sans avoir semé, de distance en distance,
À tous les vents du ciel ta stérile espérance!

Ah! rends grâce à ton sort de ce flot lent et doux
Qui te porte en silence où nous arrivons tous,
Et, comme ton destin si borné dans sa course,
Dans son lit ignoré s'endort près de sa source;
Ne porte point envie à ceux qu'un autre vent
Sur les routes du monde a conduits plus avant,
Même à ces noms frappés d'un peu de renommée!
Du feu qu'elle répand toute âme est consumée;
Notre vie est semblable au fleuve de cristal
Qui sort humble et sans nom de son rocher natal;
Tant qu'au fond du bassin que lui fit la nature,
Il dort, comme au berceau dans un lit sans murmure,
Toutes les fleurs des champs parfument son sentier,
Et l'azur d'un beau ciel y descend tout entier;
Mais, à peine échappés des bras de ses collines,
Ses flots s'épanchent-ils sur les plaines voisines,
Que du limon des eaux dont il enfle son lit
Son onde en grossissant se corrompt et pâlit;
L'ombre qui les couvrait s'écarte de ses rives,
Le rocher nu contient ses vagues fugitives,
Il dédaigne de suivre, en se creusant son cours,
Des vallons paternels les gracieux détours;
Mais, fier de s'engouffrer sous des arches profondes,
Il y reçoit un nom bruyant comme ses ondes.
Il emporte en fuyant à bonds précipités
Les barques, les rumeurs, les fanges des cités;
Chaque ruisseau qui l'enfle est un flot qui l'altère
Jusqu'au terme où, grossi de tant d'onde adultère,
Il va, grand, mais troublé, dépassant un vain nom,
Rouler au sein des mers sa gloire et son limon!
Heureuse au fond des bois la source pauvre et pure!
Heureux le sort caché dans une vie obscure!

. . . . . . . . .

. . . . . . . . .

. . . . . . . . .

. . . . . . . . .

Et plus loin:

Non, tu ris avec moi de l'erreur où nous sommes;
Tu sais de quel linceul le temps couvre les hommes;
Tu sais que tôt ou tard, dans l'ombre de l'oubli,
Siècles, peuples, héros, tout dort enseveli;
Qu'à cette épaisse nuit qui descend d'âge en âge
À peine un nom par siècle obscurément surnage;
Que le reste, éclairé d'un moins haut souvenir,
Disparaît par étage à l'œil de l'avenir;
Comme, en quittant la rive, un navire à la voile,
À l'heure où de la nuit sort la première étoile,
Voit à ses yeux déçus disparaître d'abord
L'écume du rivage et le sable du port,
Puis les tours de la ville où l'airain se balance,
Puis les phares éteints qu'abaisse la distance,
Puis les premiers coteaux sur la plaine ondoyants,
Puis les monts escarpés sous l'horizon fuyants;
Bientôt il ne voit plus au loin qu'une ou deux cimes,
Dont l'éternel hiver blanchit les pics sublimes,
Refléter au-dessus de cette obscurité
Du jour qui va les fuir la dernière clarté,
Jusqu'à ce qu'abaissés de leur niveau céleste,
Ces sommets décroissants plongent comme le reste,
Et qu'étendue enfin sur la terre et les mers,
L'universelle nuit pèse sur l'univers.
De la gloire et du temps voilà l'image sombre;
Éloigne-toi d'un siècle, et tout rentre dans l'ombre;
Laisse pour fuir l'oubli tant d'insensés courir;
Que sert un jour de plus à ce qui doit mourir?
. . . . . . . . .
. . . . . . . . .