XII

Ainsi la philosophie, ce résumé des littératures et ce suc des langues, disséminait la langue française dans tout l'univers lettré. Cette langue était acceptée partout comme celle de ce qu'on appelait l'idée; elle l'était également comme la langue de la diplomatie à cause de sa clarté qui se refuse à l'amphibologie et à l'équivoque. L'Europe faisait ses traités et ses affaires en français, comme autrefois elle les avait faits en latin. Le français était devenu une monnaie courante et une médaille monumentale qui avait, d'un consentement commun, cours dans tout l'univers. Le véhicule des idées générales était créé et il s'appelait la littérature française. En peut-on douter quand on lit la correspondance de l'impératrice Catherine II de Russie avec Voltaire, Diderot, d'Alembert? quand on voit le vaste empire de Moscovie abandonner sa filiation littéraire slave et grecque, et adopter le français pour sa langue aristocratique, en laissant au vulgaire sa langue russe plus riche et plus harmonieuse cependant? En peut-on douter, surtout quand on voit le grand Frédéric, ce Denys héroïque et pédantesque de la Prusse, rougir de sa belle langue natale, écrire, parler, rimer, causer, correspondre en français avec l'Aristote de la France, et n'employer l'allemand qu'avec ses casernes?

XIII

Mais un événement plus grand que tous ceux qui avaient influé, depuis l'origine de la nation, sur sa langue, allait faire faire à la littérature française une explosion dans le monde, comparable à l'explosion de la langue grecque quand elle répandit les premières rumeurs du christianisme de Constantinople sur toutes les côtes de l'Asie et de l'Afrique: cet événement, c'était la révolution française, littérature d'abord, philosophie après, politique ensuite, écroulement et conquête tour à tour, retentissement immense et universel; le plus grand bruit des temps européens!

Nous ne savons pas pourquoi, ou plutôt nous le savons trop, on s'étudie depuis quelque temps à rapetisser les causes de cette révolution; c'est sans doute pour en rapetisser la portée. Certes, personne plus que nous, quoi qu'on en ait dit, n'a moins confondu dans la révolution française l'erreur et la vérité, l'excès et la mesure, la justice et l'iniquité, l'héroïsme et le terrorisme; personne n'a fait un plus sévère triage du sang et des vérités, des victimes et des bourreaux; mais personne aussi ne s'est moins dissimulé la puissance de l'impulsion et la grandeur du but que l'idée française (puisqu'on l'appelle ainsi) portait en elle en commençant, en poursuivant, hélas! et en n'achevant pas cette généreuse tentative de rénovation du monde intellectuel, moral et politique.

Un écrivain grave, dont nous avons signalé un des premiers la pénétration et la puissance d'analyse dans les autopsies des nations, M. de Tocqueville, vient de retomber, ce me semble, dans cette erreur de point de vue, en écrivant hier son beau livre sur l'ancien régime et la révolution. Il donne trop à entendre que la révolution française n'était point une révolution morale, intellectuelle, mais un simple redressement d'abus, redressement d'abus entraîné hors de sa voie et au delà de son but par une force d'impulsion égarée et par les passions soulevées en chemin dans le tumulte d'une réforme.

Il nous est difficile de comprendre comment un esprit d'un si grand sang-froid, et comment un coup d'œil d'une si habituelle justesse ont semblé méconnaître à cet égard le caractère, les causes, la portée du plus vaste événement de l'histoire moderne.

Non, la révolution française n'est point un accident; c'est la méconnaître et la rétrécir, que d'appeler hasard ou malheur ce qui fut réflexion et volonté en elle. Sa cause ne fut point dans des hasards; elle fut dans une pensée: cette pensée, rapide et universelle comme tous les mouvements intellectuels de ce pays où la main est si près de la tête, s'était développée d'abord dans sa littérature. Ce pays est si intellectuel, que ses écrivains le gouvernent plus véritablement que ses ministres. Ses rois donnent leurs noms aux monnaies, mais ce sont ses écrivains qui donnent leur esprit aux règnes. Il y a une république dans cette monarchie; c'est la république de la pensée. La France bien considérée est le gouvernement des lettres. Voilà pourquoi il ne faut jamais y désespérer de la liberté. Les baïonnettes elles-mêmes, comme on l'a dit, sont intelligentes; les armes y obéissent à leur insu à la tête plutôt qu'à la main.