XIV

Nous passions à Paris nos journées ensemble à feuilleter nonchalamment nos propres imaginations sans nous arrêter à aucune page. Il m'aidait à penser, je l'aidais à rêver. Il avait comme moi les grands pressentiments de la vie, il n'en avait pas l'élan. Il était né fatigué.

C'est avec lui que je satisfis pour la première fois ce sentiment passionné et enthousiaste de curiosité qui me poussait à contempler de près les grands hommes. Il n'y en avait qu'un alors auquel nous donnions ce nom, parce que c'était un grand homme de jeunesse, un grand séducteur d'imagination, un grand enivreur d'esprit, M. de Chateaubriand.

Je n'avais encore mis le pied dans aucun salon de Paris; j'étais trop inconnu, trop étranger dans cette capitale, trop peu entreprenant, trop timide, trop indépendant, trop fier et trop humble pour chercher à m'introduire entre deux portes dans un monde où je n'étais pas né. Le monde pour moi c'étaient les livres, la rue, les théâtres et quelques amis qui n'avaient comme moi que le ciel et le pavé à eux, dans leur pays.

Mais si ma situation ne me permettait pas d'approcher, dans un salon, de ces grands hommes et de ces femmes célèbres dont j'entendais retentir le nom dans les journaux, je pouvais du moins, et c'était assez pour moi, en approcher du regard et emporter dans mes yeux l'image d'une de ces divinités terrestres.