XVIII
Fénelon imite Homère, Virgile et Platon, jusqu'à la souplesse désossée d'un vêtement qui se plie au nu et aux formes des membres. C'est le plus mélodieux des échos de l'antiquité poétique. Il donne néanmoins aux doctrines évangéliques dont il est le ministre quelque chose de lui-même, la poésie de son platonisme, le vague de son imagination, la mélancolie de son cœur. Il effémine avec grâce cette langue trop durcie par la trempe de Bossuet; il la rend malléable et propre aux plus tendres épanchements de la piété, de la rêverie et de l'amour.
Pascal n'imite rien, parce qu'il ne trouve rien à imiter dans l'antiquité. Excepté dans l'Inde qui était complétement inconnue alors, l'antiquité ne creuse pas comme ce penseur; aussi n'a-t-elle pas de ces cris d'horreur, de ces agonies du néant qui sont dans la langue de Pascal. Il se place à l'extrême bord des mystères chrétiens, il regarde au fond d'un œil effaré, il y prend le vertige, et il se parle à lui-même presque par monosyllabes. Sa langue n'est qu'une logique désespérée, un radicalisme d'anéantissement de l'homme devant sa destinée; il ne raisonne même plus, il s'abdique. C'est le grand suicide de la métaphysique, qui s'anéantit dans la foi. Algébriste lui-même, il abrége sa pensée et sa langue pour la convertir en formules: les mots lui sont importuns; il voudrait écrire avec des chiffres. De là son désordre, sa vigueur et sa rigueur de termes, sa foudroyante brièveté. La langue lui doit en précision sentie tout ce qu'il fait perdre de droits et de bon sens à la raison humaine. Comme Gilbert, en poésie, il n'a jamais autant de génie d'expression que quand il délire! Mais qui voudrait retrancher Pascal et Gilbert de la langue française?
XIX
La Fontaine, selon nous, est un préjugé de la nation. Le caractère tout à fait gaulois de ce poëte lui a fait trouver grâce et faveur dans sa postérité gauloise comme lui, malgré ses négligences, ses immoralités, ses imperfections et ses pauvretés d'invention. Celui-là est un imitateur ou plutôt un traducteur sans scrupule de tout ce qui lui tomba sous la plume. Il n'y a pas, d'après les commentateurs les plus fanatiques de ce plagiaire amnistié à si bon marché, une seule de ses fables ni un seul de ses contes qui lui appartienne. Les fables sont toutes de Lokman, d'Ésope, de Phèdre; les contes sont tous des poëtes licencieux de l'Italie ou de Boccace.
On dit: Mais ces fables lui appartiennent par droit de conquête et de naturalisation par son génie. Nous ne voulons pas trop contester ce prétendu génie. C'est le génie de l'incurie, de la puérilité et de la licence, trois choses qui seraient des vices dans un autre et qui ont du moins quelquefois en lui la grâce peu décente de ses vices. C'est par là qu'au grand détriment de la morale de la nation, la routine l'honore, et l'indulgence lui pardonne. Mais la grande poésie ne le comptera jamais au nombre des poëtes séculaires. À l'exception de quelques prologues courts et véritablement inimitables de ses fables, le style en est vulgaire, inharmonieux, disloqué, plein de constructions obscures, baroques, embarrassées, dont le sens se dégage avec effort et par circonlocutions prosaïques. Ce ne sont pas des vers, ce n'est pas de la prose, ce sont des limbes de la pensée.
Ses contes sont infiniment supérieurs par la versification, mais ils sont obscènes quand ses modèles italiens ne sont que glissants. Boccace, son maître, a mille fois plus d'imagination, plus de souplesse, plus de pittoresque, plus de sourire fin dans le récit. L'Arioste est l'Homère du badinage, la Fontaine le contrefait sans jamais l'égaler. Pour quiconque a lu le Joconde original et le Joconde de la Fontaine, il y a entre ces deux poëmes la distance de la grâce à la corruption. Mais la Fontaine cependant, tout en corrompant la morale de l'enfance et les cœurs de la jeunesse, a bien mérité de la langue en lui restituant quelques-uns de ces tours gaulois qui sont les dates de son origine et les familiarités de son génie. On l'a appelé le vieil enfant de son siècle. La Fontaine, en effet, est l'enfant de notre littérature française, mais c'est un enfant vicieux.