XXI

Quant à l'histoire, elle n'avait encore ni assez d'âge, ni assez d'indépendance, ni assez de profondeur, ni surtout assez de politique; elle ne connaissait dans le récit que le conte, le poëme ou la chronique: son Tacite inculte, Saint-Simon, trop passionné pour être imitateur de personne, lui donna tout à coup l'originalité de son propre caractère. Ni la Grèce, ni Rome, ni les nations de l'Europe moderne, n'ont un pareil monument de langue et d'histoire. Ce n'est plus le récit, c'est le drame; ce n'est plus la draperie, c'est le nu; ce n'est plus le portrait, c'est l'homme; l'homme avec tous ses traits vivants, calqués sur les beautés comme sur les difformités de sa nature; la photographie du siècle; un roi, une cour, des flatteurs, des courtisans, des ambitieux, des hypocrites, des hommes de bien, des méchants, des femmes, des pontifes, une nation tout entière saisie au passage dans son mouvement le plus accéléré, et reproduite, non pas seulement par l'art, mais par la passion. Le plus grand coloriste, c'est la passion, parce qu'elle ne prend pas ses couleurs sur une palette, mais dans son propre cœur. Le plus grand peintre (nous ne disons pas le plus vrai) est celui qui aime ou qui hait le plus ses modèles.

Tel est Saint-Simon, historien par hasard, moraliste par explosion, philosophe par colère, satirique par humeur, vertueux par dégoût. Tacite et Juvénal dans la même page, il crée une langue à la vigueur de ses aversions et de ses amours. Son style de coups et de contre-coups brise en mille pièces la période ou l'épanche en un flot intarissable et écumant de phrases qui entraînent l'âme de ses lecteurs dans le débordement de ses impressions.

Après lui, la langue historique est faite, mais elle est en poussière. Il n'y a plus qu'à en ramasser les morceaux, et à en recomposer la structure pour en faire la langue la plus historique, c'est-à-dire la plus lapidaire et la plus sculpturale qu'un peuple ancien ou moderne ait jamais écrite pour la postérité.

XXII

Molière, quoique ami et disciple de l'imitateur Boileau, n'imite personne non plus. La raison de cette complète originalité de Molière est toute simple. La comédie est la peinture des mœurs. Un poëte tragique ou épique, comme Corneille ou comme Racine, peut imiter l'antiquité, parce qu'il peint la fable ou l'histoire, choses antiques qui se prêtent aux costumes et aux passions hors du temps; mais un poëte comique n'est comique qu'à la condition d'être vrai, d'être actuel et de prendre ses modèles, ses couleurs et ses aventures, non dans des mœurs mortes, mais dans des mœurs vivantes.

Aussi est-il ramené forcément à l'originalité par la nécessité de copier, non ce qu'il a lu, mais ce qu'il a vu sous ses yeux dans les mœurs de son pays et de son époque. Quel peuple s'intéresserait à une comédie de Ménandre ou de Térence? Il y faudrait un parterre d'érudits et d'académiciens. Aussi, malgré le caractère éminemment classique et souvent latin de sa diction en vers, Molière devint-il dans ses comédies complétement Français, et par cela même complétement original.

Nous n'examinerons pas aujourd'hui s'il doit être compté au rang des poëtes? s'il suffit, pour mériter ce nom de poëte, d'avoir écrit spirituellement la satire ou la comédie de son siècle en vers? si la peinture de mœurs et la poésie ne sont pas deux choses très-dissemblables dans le fond, quoique se ressemblant en apparence par la langue rhythmée et rimée? Nous essayerons de résoudre cette question littéraire quand nous examinerons les œuvres du plus grand comique de tous les temps et de toutes les nations. Il nous suffit aujourd'hui de constater que dans ce siècle de Louis XIV, où le génie français flottait encore indécis entre la servile imitation et l'indépendante originalité, la tragédie imitait et la comédie inventait. Molière n'est si grand que parce qu'il fut lui-même. La nation lui sait gré de lui avoir enseigné à oser croire à son propre génie. Si ce n'est pas le poëte, c'est au moins pour elle le peintre et le moraliste national.

On peut en dire autant, quoiqu'à une immense distance, de la Bruyère, ce Molière en maximes et ce Saint-Simon en miniature. Il n'imite rien qu'un peu Sénèque dans la pensée et un peu Théophraste dans la brièveté, mais il fortifie la langue en la resserrant, comme on fortifie la corde trop lâche dans le nœud pour en centupler la force. Le français, depuis la Bruyère, devint propre à être au besoin l'algèbre des pensées. C'est un mérite nul pour l'éloquence et pour la poésie, mais capital pour la philosophie et pour la science. Or le français était destiné à devenir aussi un jour la langue de la science, de l'industrie et de l'économie politique, et à tout abréger en formulant tout. Nous devons donc de la reconnaissance à la Bruyère.