XXIV
Voilà ce que j'ai voulu pour l'Italie; voilà ce que j'ai fait à son insu pour elle; voilà ce que la destinée contraire a décidé d'elle et de moi dans les journées de juin 1848. Ce n'est pas seulement la France qui a saigné dans ces journées, c'est l'Italie qui y a péri. Pleurons ensemble sur la démence de ces meurtriers de la liberté et d'eux-mêmes, mais ne nous accusons pas, l'Italie et nous! Nous sommes innocents; c'est le sort qui est coupable.
Si j'avais été Italien de sang comme je le suis de cœur, aurais-je pu concevoir pour l'Italie une pensée plus filiale? aurais-je pu lui rouvrir inoffensivement pour les autres puissances, et plus légitimement pour elle-même, une plus belle perspective de renaissance nationale, politique et littéraire? Je laisse à la réflexion et à la conscience à prononcer.
XXV
Et comment n'aurais-je pas aimé l'Italie? Comment n'aurais-je pas eu foi, je ne dis pas dans les armes (une longue désuétude les a rouillées), mais dans la vie et dans la fécondité de son génie en tout genre? N'avais-je pas respiré par tous les pores ce génie italien, avant même d'avoir respiré celui de ma propre patrie? La patrie n'est pas seulement celle où l'on a sucé le lait de sa mère, c'est aussi celle où l'on a reçu de la nature, des monuments, des hommes, des choses, ses premières impressions et ses premières images. La première jeunesse des yeux de l'imagination et du cœur est la naturalisation pour le poëte comme pour l'homme. C'est à l'intensité des sensations que la vie de l'âme se mesure, ce n'est pas à la longueur des années. L'Italie pour moi n'est pas un pays, c'est un mirage! Ce n'est pas de l'air qu'on y respire, c'est de l'âme! une âme de feu, de langueur, d'enthousiasme, d'antiquité, de jeunesse, de mélancolie et d'héroïsme à la fois! On s'y fait dans la même minute poëte, amant, citoyen, contemplateur, cénobite. Les sensations n'y parlent pas en vous, elles y chantent; elles y parcourent en une heure la gamme entière de toute une vie! Il n'y a pas de prose dans cet air, tout y est musique, mélodie, extase ou poëme. C'est sans doute pour cela que Rossini ou Mozart transportent au delà des Alpes, dans tout l'univers, une langue de mélodies qu'aucune autre partie du monde n'a ni inventée ni entendue. Ces hommes sont la vibration vivante et notée de tous les sens de cette terre de sensations, sensations qu'aucune autre langue ne peut rendre en paroles, tant ces lyrismes intérieurs dépassent les langues parlées! Ce qu'on ne peut pas dire, on le chante; la musique, peut-on dire aussi, est la poésie des sensations. Rossini est le Pétrarque de cette musique; il a aspiré l'air de sa patrie, et il l'a soufflé sur tout l'univers. La brise mélodieuse qui court sur l'Italie fait corps avec l'Italie elle-même. C'est le son de voix d'une personne aimée, inséparable de l'enchantement produit sur nous par la personne elle-même. Dès qu'on met le pied sur le sol italien, on entend cette voix dans tous les murmures, dans tous les arbres, dans toutes les vagues, dans tous les vents, comme dans tous les vers. L'Italie n'est pas seulement une terre; c'est un instrument de musique, c'est l'orgue du monde. Il suffit qu'un sentiment souffle dans les âmes pour que tout y résonne! Faut-il s'étonner que cette langue ait pour paroles des lueurs, des images et des mélodies?
On se scandalisera peut-être de ce qu'à cette période grave de ma vie, je retrouve en moi de tels regrets et de tels amours pour l'Italie de mes premières années; mais, si mon âme est universelle, si mon berceau est français, mes sens sont italiens. L'imagination et l'amour ont aussi leur patriotisme; c'est le patriotisme de l'imagination et de la poésie qui m'attachait à cette patrie d'adoption où je fus jeté avant l'âge où l'on pense à s'attacher à sa patrie natale. Comment pouvait-il en être autrement? Je voyais le monde et l'Italie du même premier regard; je savourais l'air respirable et l'air d'Italie de la même première aspiration. Je devais devenir Italien de sensation avant d'avoir été Français de cœur.
XXVI
Mais, puisqu'il est convenu, entre mes lecteurs et moi, que ce Cours familier de littérature n'est qu'un entretien à vol d'idées et à cœur ouvert, laissez-moi vous dire par quel hasard de jeunesse et de situation je fus initié de si bonne heure, et pour jamais, aux livres et aux lettres de ce beau pays.
—Encore une digression, encore une personnalité, me diront quelques critiques sévères. Encore une vanité s'étalant complaisamment dans un livre où toute vanité vivante doit disparaître pour ne laisser parler que des morts?
—Je jure en toute conscience, à ces critiques, qu'il n'y a pas l'ombre de vanité ni de ridicule complaisance pour moi-même dans ce procédé de mon esprit, qui se met quelquefois ici en scène, cœur et âme, pour faire comprendre et sentir aux autres ce que j'ai senti et compris moi-même en traversant la vie, les hommes et les livres. Je suis l'instrument, bon ou mauvais, qui a reçu le premier souffle du siècle à travers ses cordes, et qui rend le son juste ou faux, mais sincère, et qui le rend, non pour que les autres s'accordent à sa note, mais pour qu'ils la jugent et la rectifient s'ils ont un autre diapason dans leur âme.
D'ailleurs j'ai toujours remarqué, depuis saint Augustin, Mme de Sévigné, J. J. Rousseau, la correspondance de Cicéron, celle de Voltaire, que les livres qu'on lit et qu'on relit le plus sont des livres personnels. Ce qui intéresse l'homme dans le livre, ce n'est pas le livre, c'est l'homme. Et pourquoi cela? Parce que le livre n'a que des idées, et que l'homme a un cœur. Or, dans le livre personnel l'homme ouvre son cœur, il n'ouvre que son esprit dans ses autres œuvres; il ne donne ainsi que la moitié de lui-même. Je pense comme Montaigne: Je veux l'homme tout entier.
Mais de plus, si l'on veut être lu et instruire, il faut intéresser. Point de salut sans intérêt pour l'écrivain, point d'instruction pour le lecteur.
Or c'est une loi de notre nature morale, que l'intérêt ne s'attache jamais aux abstractions et toujours aux personnes. L'esprit humain veut donner un visage aux idées, un nom, un cœur, une âme, une individualité aux choses. Si quelqu'un voulait écrire l'histoire des idées, je vous défierais de le lire; mais qu'il écrive l'histoire des hommes qui ont représenté ces idées, il sera lu d'un bout de la terre à l'autre. Dieu lui-même a fait les créatures sensibles pour personnifier ses idées. Ce qui ne se personnifie pas n'est pas. Nous ne changerons pas la nature humaine, nous ne ferons pas une humanité d'algébristes. Les algébristes raisonnent avec des abstractions, les hommes comme nous raisonnent ou sentent avec des êtres réels.
Ce n'est donc pas, quoi que mes critiques en pensent, par vanité que je me mets et que je me mettrai souvent en scène dans ces entretiens: c'est par connaissance de la nature humaine. Ce n'est pas l'homme en moi qui parle de lui, c'est l'artiste. Ah! si vous me connaissiez mieux, dirai-je à ces critiques, combien vous seriez loin de m'accuser de cette puérile vanité, morte en moi depuis bien des années! De la vanité! Et de quoi? Si j'en ai eu quelquefois, comme tout le monde, à la fleur de ma vie, l'âge, les événements, les réflexions, les humiliations de cœur et d'esprit dont ma vie est pleine, ont assez pris le soin de l'abattre. J'ose affirmer qu'il n'y a pas un homme sur la terre qui sente plus son néant que moi, et qui désirât plus sincèrement disparaître, âme, corps et nom, de toute scène ici-bas.
Est-ce que cette scène politique ou littéraire du monde a quelque prix encore pour celui qui a vu sur quels tréteaux on y monte, et par quels tréteaux on en descend?... Non, non, je vous le jure encore devant celui qui lit dans les cœurs, je n'ai pas les vanités qu'on me suppose; mais j'ai de moi-même et de ce monde les dégoûts qu'on ne me suppose pas! Laissez-moi donc vous parler encore de moi, et n'en accusez que mon art. Vous voulez sentir, il faut bien vous montrer un cœur.
PAGES DE VOYAGE.
XXVII
C'était au printemps de 1810; j'avais dix-neuf ans, une taille élancée, de beaux cheveux non bouclés, mais ondulés par leur souplesse naturelle autour des tempes, des yeux où l'ardeur et la mélancolie se mariaient dans une expression indécise et vague qui n'était ni de la légèreté ni de la tristesse. Une impatience juvénile de vivre, de voir, de sentir, de me plonger dans une mer d'impressions tout à la fois redoutées et attrayantes, était le fond de mon caractère d'alors: du feu qui couvait encore, qui craignait et qui aspirait le vent; un cœur de jeune fille entre l'âge où l'on rêve et l'âge où l'on aime. J'en avais aussi la candeur et la timidité sur la physionomie. J'étais très-hardi d'aspirations, très-timide de manières. Élevé dans la solitude et dans la simplicité de la campagne, la grande nature et la grande foule me donnaient des éblouissements. Un silence modeste et rêveur cachait ordinairement cette timidité. Je sortais des livres, et je ne voyais, dans tout ce qui frappait mes regards, qu'un autre grand livre vivant à lire. Je croyais qu'il me dirait le mot de mille mystères de mon ignorance. Mon cœur était une énigme dont je cherchais la clef!
Comment on m'avait lancé seul, si jeune et presque encore enfant, dans un voyage d'Italie, avant d'avoir vu Paris et de connaître la France, je l'ai dit ailleurs (Confidences et Graziella); je ne le redis pas ici. C'était téméraire, mais c'était peut-être sage. Une rose artificielle toute poudreuse et toute fanée, tombée d'une guirlande de robe après une nuit de bal, foulée aux pieds des danseurs, puis enveloppée dans un morceau de gaze et cachée au fond de ma malle comme un talisman, avec quelques mauvais vers, n'était qu'une puérilité; mais cette puérilité avait éveillé les craintes d'une tendre mère. Il fallait donner une diversion aux rêves: il n'y en a point de plus forte qu'un voyage. L'homme en changeant d'horizon change de pensée; qu'est-ce donc de deux enfants? J'ai encore, sur un papier tout jauni par la poussière des grandes routes d'Italie, ces mauvais vers de dix-huit ans qui enveloppaient la rose fanée.
Es-tu tombée au vent qui fait plier la tige,
Ô rose qui meurs sur mon sein?
Du tendre rossignol qui sur les fleurs voltige
Es-tu le nocturne larcin?
Non, d'une robe, au bal, tu tombas de toi-même
Sous les pas distraits des danseurs,
Dans une nuit d'ivresse, ô triste et pâle emblème
De ces fleurs vivantes, tes sœurs!
Ils foulèrent aux pieds la fleur venant de naître,
Et la danseuse avec dédain,
Se courbant, te jeta pâle par la fenêtre,
Comme un vil débris du jardin.
Mais moi, glaneur d'épis brisés près de la gerbe,
Je te recueillis sur mon cœur,
Pour chercher sous ta feuille, ô fleur morte sur l'herbe,
Une autre ivresse que l'odeur!
Ah! repose à jamais dans ce sein qui t'abrite,
Rose qui mourus sous ses pas,
Et compte sur ce cœur combien de fois palpite
Un rêve qui ne mourra pas!
Il était déjà mort, comme meurent tous les sentiments prématurés de l'enfance; mais enfin je lui devais mon exil en Italie.
XXVIII
Le 29 mai 1810, au lever du jour, je descendais, dans une chaise de poste où l'on m'avait accordé une petite place sur le siége de la voiture, les dernières pentes de l'Apennin qui se précipitent vers Florence. Le ciel était un cristal sans fond, légèrement terni de cette brume chaude qui donne le vague aux horizons dont sans cela on toucherait de l'œil les bords. Les chevaux à demi sauvages galopaient dans des flots de poussière aromatique, remplissant l'air du bruit joyeux et précipité de leurs clochettes. Il me semblait entendre d'avance les castagnettes des jeunes filles de Naples, conviant les danseurs à l'ivresse des tarentelles. Les collines, les châtaigniers, les clochers, les torrents, les fumées de volcans de l'Apennin fuyaient derrière moi comme dans une ronde magique de la terre. Les hauts et immobiles cyprès qui commencent là à végéter, jetaient çà et là sur la route l'ombre allongée et noire de ces obélisques de la végétation; les figuiers, semblables à des spectateurs accoudés autour d'un cirque, appuyaient leurs larges feuilles poudreuses sur les murs blancs qui bordaient le chemin; les oliviers tamisaient d'une légère verdure les rayons du soleil qui tremblaient entre leurs branches sur les sillons. On respirait une odeur d'herbes inconnues à nos climats délavés du Nord. L'air était tiède et savoureux comme un parfum évaporé sur un charbon de feu, ou comme le myrte du paysan à la gueule d'un four qui pétille dans un village de Calabre.
J'étais ivre de sensations avant d'être ivre de pensées. De temps en temps, du haut d'une colline, une échappée de vue me laissait entrevoir au fond d'un bassin de verdure les dômes resplendissants mais encore lointains de Florence. J'aurais voulu franchir d'un élan la distance considérable qui nous en séparait encore. Nous n'y entrâmes qu'à la nuit tombée. Une lune éclatante, se réfléchissant dans les ondes sinueuses et encaissées de l'Arno, brillait comme un fanal sur les murailles grises de la ville des Médicis.
XXIX
Quand j'entendis la voiture qui venait de franchir la porte de la ville rouler avec un bruit sourd et grave sur les larges dalles dont les rues de Florence sont pavées, il me sembla entrer dans la société de ces grands Toscans qui remplissaient mon imagination d'une sorte de terreur sacrée. Dante, Pétrarque, Machiavel, les Pazzi, les Médicis, les Politien, les Michel-Ange, et mille autres dont les noms surgissaient dans ma mémoire, me paraissaient regarder aux fenêtres de ces palais sombres dont les rues sont bordées et obscurcies. Pour ajouter à l'illusion, je ne sais quelle odeur de cèdre dont les charpentes de ces palais sont construites embaumait les rues. On eût dit l'odeur sépulcrale de ce bois incorruptible dont on faisait les cercueils et qui embaumait de lui-même les morts.
Les rares habitants qui circulaient sur les places ou qui respiraient le frais autour des fontaines donnaient à la ville un air de magnifique champ des morts, entrecoupé de monuments et peuplé de fantômes. Jamais je n'oublierai cette première entrée de nuit dans la ville de Dante.
La voiture, qui devait continuer sa route jusqu'à Sienne et jusqu'à Rome, me laissa descendre dans une petite hôtellerie sans nom, cachée au fond d'une ruelle sur les derrières du palais Corsini, non loin du pont de la Trinité. J'y fus logé dans une mansarde nue sous les toits, sans autre meuble qu'une couchette de fer, une table, une chaise et une cruche d'eau. Mais je ne fis pas même attention à la nudité et à l'indigence de cette hôtellerie: j'allais m'endormir et me réveiller dans la ville des grandes mémoires; c'était assez pour un jeune homme qui ne vivait que d'imagination.