XXIX
Chaque fois que je revenais de l'étranger à Paris, le désir ou le hasard me faisait connaître ou aimer quelques nouveaux venus à la célébrité ou au génie pendant ces fertiles années de 1820 à 1830.
Je n'oublierai jamais ma première rencontre avec Victor Hugo, que M. de Chateaubriand appelait l'enfant sublime.
Quelques-uns de ses beaux vers m'avaient frappé l'oreille d'un timbre racinien. Le duc de Rohan, son admirateur et mon ami, me proposa d'aller voir la merveille. Je revois encore la scène, le jour, le lieu.
C'était une petite rue studieuse et déserte des alentours de Saint-Sulpice. Nous traversâmes une cour et nous entrâmes dans un appartement bas et obscur au niveau du sol, au fond d'un corridor. Une porte ouverte laissait voir une salle d'étude. Une femme d'un âge indécis, d'un costume brun, d'une figure pétrie par les soucis du veuvage et les tendresses maternelles, était occupée à surveiller deux ou trois de ses fils encore enfants. Ils prenaient leurs leçons les uns sur ses genoux, les autres autour de la table. Elle se leva au bruit de nos pas, elle accueillit avec respect le duc de Rohan, elle s'inclina légèrement à mon nom, et nous ouvrit une autre chambre où son fils Victor travaillait seul. La moiteur de l'inspiration collait sur son grand front les boucles de ses longs cheveux. La pâleur de la poésie frissonnait sur ses tempes. Sa voix d'adolescent avait la gravité et l'émotion des fibres fortes de l'âge mûr. Notre entretien fut ce qu'il devait être, celui de deux compatriotes de là-haut, qui parlent la même langue, et qui se rencontrent en pays étranger, ce vil monde de prose. La convenance l'abrégea; j'avais vu l'enfant, c'était assez. Il faut voir les fleuves à leur source et les grands poëtes dans leur obscurité.
Non licuit populis parvum te Nile videre! (Lucain.)