XXVI
Le fourriérisme est né, dans un comptoir, de l'isolement et de la stagnation d'une idée exclusivement commerciale, dans son auteur Fourrier. La société, à ses yeux, n'a plus été qu'un livre en partie double, se balançant par profits et pertes à la fin d'une éternelle association de fabrique liquidée par l'éternité. L'isolement de cette idée a fini promptement par lui donner le délire. Le fabricant s'est fait thaumaturge. Son comptoir, fermé au grand air, s'est peuplé de visions. Il a promis à l'homme hébété de chiffres que l'association transformerait jusqu'à sa nature physique et jusqu'aux éléments immuables de la création: la terre, l'océan, l'air, l'eau, le feu, les planètes mêmes, ces écrins éclatants de Dieu. Enfin, expirant sous le poids de ses miracles, il a laissé après lui une autre utopie tout aussi funeste (car tout mensonge nuit): l'utopie de la perfectibilité continue et indéfinie de l'homme sur la terre; utopie dont le dernier résultat logique, en marchant de conséquence en conséquence, serait celui-ci: Ce n'est pas Dieu qui a créé l'homme, mais ce pourrait bien être l'homme qui aurait créé Dieu!...
Car où s'arrêterait cette ascension indéfinie et continue de l'homme, si ce n'est au delà même de la Divinité?...
Ainsi des autres rêves humains nés dans les cachots, dans les cellules, dans les ateliers, dans les bibliothèques, dans les comptoirs, dans les laboratoires fermés au grand air. Étrange phénomène! partout où manque l'espace manque la vérité. Il y a analogie mystérieuse entre l'étendue des idées et l'étendue des horizons. C'est bizarre, mais c'est simple. L'âme n'est pas indépendante de ses sens.
Voilà, pour en revenir à Job, voilà pourquoi le poëte du désert est le plus vaste des poëtes!
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XXVII
J'exprimais dans ces vers, en m'embarquant pour la première fois pour l'Orient, il y a vingt-quatre ans, la curiosité passionnée que je ressentais d'éprouver sur moi-même les impressions du désert:
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Je n'ai pas navigué sur l'océan de sable,
Au branle assoupissant du vaisseau du désert;
Je n'ai pas étanché ma soif intarissable,
Le soir, au puits d'Hébron, de trois palmiers couvert;
Je n'ai pas étendu mon manteau sous les tentes,
Dormi dans la poussière où Dieu retournait Job.
Ni la nuit, au doux bruit des toiles palpitantes.
Rêvé les rêves de Jacob.
Des sept pages du monde une me reste à lire:
Je ne sais pas comment l'étoile y tremble aux cieux,
Sous quel poids du néant la poitrine y respire,
Comment le cœur palpite en approchant des Dieux!
Je ne sais pas comment, au pied d'une colonne
D'où l'ombre des vieux jours sur le barde descend,
L'herbe parle à l'oreille, ou la terre bourdonne,
Ou la brise pleure en passant.
Je n'ai pas entendu dans les cèdres antiques
Le cri des nations monter et retentir,
Ni vu du haut Liban les aigles prophétiques
S'abattre au doigt de Dieu sur les palais de Tyr.
Je n'ai pas reposé ma tête sur la terre
Où Palmyre n'a plus que l'écho de son nom,
Ni fait sonner au loin, sous mon pied solitaire,
L'empire vide de Memnon.
Je n'ai pas entendu, du fond de ses abîmes,
Le Jourdain lamentable élever ses sanglots,
Pleurant avec des pleurs et des cris plus sublimes
Que ceux dont Jérémie épouvanta ses flots.
Je n'ai pas écouté chanter en moi mon âme
Dans la grotte sonore où le barde des rois
Sentait, au sein des nuits, l'hymne à la main de flamme
Arracher la harpe à ses doigts.
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Voilà pourquoi je pars, voilà pourquoi je joue
Quelque reste de jours inutile ici-bas.
Qu'importe sur quel bord le vent d'hiver secoue
L'arbre stérile et sec, et qui n'ombrage pas!
L'insensé! dit la foule.—Elle-même insensée!
Nous ne trouvons pas tous notre pain en tout lieu:
Du barde voyageur le pain, c'est la pensée;
Son cœur vit des œuvres de Dieu!
Adieu donc, mon vieux père! adieu, mes sœurs chéries!
Adieu, ma maison blanche à l'ombre du noyer!
Adieu, mes beaux coursiers, oisifs dans mes prairies!
Adieu, mon chien fidèle! Hélas! seul au foyer,
Votre image me trouble, et me suit comme l'ombre
De mon bonheur passé qui veut me retenir.
Ah! puisse se lever moins douteuse et moins sombre
L'heure qui doit nous réunir!
Six mois après, je parcourais pendant soixante jours, avec une caravane, le désert de Job.
Les impressions que je reçus alors de ces solitudes se sont représentées avec tant de force et de netteté à mon imagination, ces jours-ci, que j'en ai reproduit une partie dans les vers suivants, méditation poétique tronquée dont je copie seulement quelques fragments pour mes lecteurs. Depuis ce pèlerinage dans le désert, j'ai parlé tant d'autres langues que je dois demander indulgence pour ces réminiscences de poésie.
LE DÉSERT OU L'IMMATÉRIALITÉ DE DIEU
MÉDITATION POÉTIQUE.
I
Il est nuit... Qui respire?... Ah! c'est la longue haleine,
La respiration nocturne de la plaine!
Elle semble, ô désert! craindre de t'éveiller.
Accoudé sur ce sable, immuable oreiller,
J'écoute, en retenant l'haleine intérieure,
La brise du dehors, qui passe, chante et pleure;
Langue sans mots de l'air, dont seul je sais le sens,
Dont aucun verbe humain n'explique les accents,
Mais que tant d'autres nuits sous l'étoile passées
M'ont appris, dès l'enfance, à traduire en pensées.
Oui, je comprends, ô vent! ta confidence aux nuits;
Tu n'as pas de secret pour mon âme, depuis
Tes hurlements d'hiver dans le mât qui se brise,
Jusqu'à la demi-voix de l'impalpable brise
Qui sème, en imitant des bruissements d'eau,
L'écume du granit en grains sur mon manteau.
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Quel charme de sentir la voile palpitante
Incliner, redresser le piquet de ma tente,
En donnant aux sillons qui nous creusent nos lits
D'une mer aux longs flots l'insensible roulis!
Nulle autre voix que toi, voix d'en haut descendue,
Ne parle à ce désert muet sous l'étendue.
Qui donc en oserait troubler le grand repos?
Pour nos balbutiements aurait-il des échos?
Non; le tonnerre et toi, quand ton simoun y vole,
Vous avez seuls le droit d'y prendre la parole,
Et le lion, peut-être, aux narines de feu,
Et Job, lion humain, quand il rugit à Dieu!.....
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Comme on voit l'infini dans son miroir, l'espace!
À cette heure où, d'un ciel poli comme une glace,
Sur l'horizon doré la lune au plein contour
De son disque rougi réverbère un faux jour,
Je vois à sa lueur, d'assises en assises,
Monter du noir Liban les cimes indécises,
D'où l'étoile, émergeant des bords jusqu'au milieu,
Semble un cygne baigné dans les jardins de Dieu.
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