XXXI
Cette procession rurale défila lentement en silence, et se groupa tout entière dans la cour du palais. C'étaient les opulents cultivateurs des nombreux domaines du prince dans les maremmes de Pise et dans les vallées du Vulturne, qui venaient, le jour de la fête de la princesse, défiler annuellement devant leurs maîtres, et étaler sous leurs yeux le luxe de leurs étables ou de leurs sillons. L'air était assourdi du son des musettes toscanes, et la rue était embaumée par les masses de fleurs qui débordaient en gerbes ou qui traînaient sur les dalles derrière les chariots. Je ne me lassais pas de contempler ces nobles figures de paysans ou de paysannes, qui me rappelaient les scènes patriarcales de la Bible dans l'opulence de la cité des arts. J'étais enivré avant d'avoir entrevu seulement un seul des monuments de cette capitale du génie moderne.
Je me hâtai de m'habiller, pour parcourir à loisir, sous la conduite d'un domestique attaché à l'hôtellerie, plus semblable à un mendiant qu'à un interprète, les quais, les places, les jardins, les palais de Florence.
Mes deux premières journées ne furent qu'un long éblouissement. En peu de jours j'étais déjà assez familier avec les quais de l'Arno, les avenues des Cacines, les galeries, les églises, les palais fameux, pour n'avoir plus besoin de guide. Quant à la langue, je la parlais couramment, quoique avec un accent trop latin, grâce à Dante, à Pétrarque, à Alfieri, à Monti, dont j'avais déjà tant lu et relu les vers. Seulement on devait à mon accent me prendre pour un Toscan de bibliothèque qui n'était jamais descendu dans la rue pour causer avec les vivants, et qui rapportait à la langue parlée les constructions et la prononciation des morts. J'étais un volume plus qu'un homme. Mais en peu de jours la souplesse de mon oreille m'eut bien vite naturalisé Toscan de ce siècle. Dans cette cage de rossignols la musique de la langue entrait par tous les pores. Je ne demandais qu'à oublier le rude français.