XXXIII
Balzac, à cette époque, épanchait, en éclats de voix et de grands gestes, un feu d'esprit accumulé pendant des semaines de solitude et de silence dans je ne sais quel antre de Paris, où il dérobait son temps aux importuns, son lit et sa table de travail à ses créanciers. Son éloquence était plus originale que juste. Il avait, sur toute chose, des idées solitaires, c'est-à-dire en contradiction avec le sens vulgaire de ce bas monde, qu'on appelle le bon sens, dont il est aussi dangereux d'être trop loin que d'être trop près sur cette terre. On voyait que le jugement était moins sûr que l'imagination n'était vaste dans cette création. Balzac était un sublime miroir, qui retrace tout, mais qui ne sait pas ce qu'il retrace.
Son extérieur était aussi inculte que son génie. C'était la figure d'un élément: grosse tête, cheveux épars, sur son collet et sur ses joues comme une crinière que le ciseau n'émondait jamais, traits obtus, lèvres épaisses, œil doux mais de flamme, costume qui jurait avec toute élégance, habit étriqué sur un corps colossal, gilet débraillé, linge de gros chanvre, bas bleus, souliers qui creusaient le tapis, apparence d'un écolier en vacances qui a grandi pendant l'année et dont la taille fait éclater les vêtements. Voilà l'homme qui écrivait à lui seul une bibliothèque de son siècle, le Walter Scott de la France, non le Walter Scott des paysages et des aventures, mais, ce qui est bien plus prodigieux, le Walter Scott des caractères, le Dante des cercles infinis de la vie humaine, le Molière de la comédie lue, moins parfait, mais aussi créateur et plus fécond que le Molière de la comédie jouée.
Pourquoi le style en lui n'égale-t-il pas la conception? la France aurait deux Molières, et le plus grand ne serait pas le premier.