VIII
Brunhilt, accompagnée de mille héros que Sîfrit était allé secrètement chercher au pays des Nibelungen, part avec eux pour le royaume de Gunther. Mais elle refuse jusqu'à son arrivée de lui accorder aucune familiarité d'époux. En approchant il ordonne à Sîfrit de le devancer à Worms pour préparer la réception de Brunhilt.
«Le seigneur Sîfrit prit en hâte congé de la dame Brunhilt et de toute sa suite, ainsi qu'il convenait. Et le voilà qui chevauche le long du Rhin. On n'aurait pu trouver en ce monde un meilleur messager.
«Il chevaucha vers Worms avec vingt-quatre guerriers. Il venait sans le roi; quand cela fut su, tous ses fidèles furent remplis de douleur. Ils craignaient que leur seigneur n'eût trouvé la mort au loin.
«Ils descendirent de leurs chevaux, leur cœur était joyeux et fier; aussitôt Gîselhêr, le bon jeune chef, s'approcha avec Gêrnôt, son frère. Comme il s'écria vivement dès qu'il ne vit point le roi Gunther avec Sîfrit:
«Soyez le bienvenu, seigneur Sîfrit; faites-moi connaître où vous avez laissé mon frère le roi. La force de Brunhilt nous l'a enlevé, j'imagine. Ainsi l'amour auquel il osait prétendre nous aura causé grand dommage.»
«—Quittez ces soucis. Mon compagnon d'armes vous offre son salut et à vous et à tous ses parents. Je l'ai laissé sain et sauf et il m'a envoyé afin que je fusse son messager et que j'apportasse de ses nouvelles dans votre pays.
«Songez promptement à me faire voir la reine et votre sœur, afin que je leur apprenne ce dont m'ont chargé Gunther et Brunhilt; tous deux sont heureux.»
«Alors le jeune Gîselhêr parla: «Vous irez vers elles. Vous avez inspiré de l'amour à ma sœur, et elle a conçu beaucoup d'inquiétudes pour mon frère. La vierge vous aime, je puis vous en être garant.»
«Le seigneur Sîfrit dit: «Partout où je pourrai la servir, je le ferai de cœur et avec fidélité. Où sont maintenant les femmes? C'est là que je désire aller.» Gîselhêr, l'homme au corps gracieux, alla l'annoncer.
«Gîselhêr le jeune parla à sa mère et à sa sœur quand il les aperçut toutes deux. «Il nous est arrivé Sîfrit le héros du Niderlant. Mon frère Gunther l'a envoyé ici aux bords du Rhin.
«Il nous apporte des nouvelles du roi. Vous lui permettrez l'entrée de la cour, afin qu'il vous dise les nouvelles véritables de l'Islande.» Les nobles femmes étaient encore vivement affligées.
«Elles saisirent en hâte leurs vêtements et se vêtirent. Puis elles firent prier Sîfrit de se rendre à la cour. Il le fit du bon cœur, car il aimait tendrement la noble Kriemhilt; elle lui parla avec grande bonté.
«Soyez le bienvenu, seigneur Sîfrit, héros digne de louanges. Où est mon frère Gunther, le noble et puissant roi? J'imaginais que nous l'avions perdu par la force de Brunhilt. Hélas! malheureuse fille que j'étais d'être jamais venue en ce monde.»
«L'intrépide chevalier parla: «Accordez-moi le pain du messager. Ô belle femme, vous pleurez, sans motif. Je l'ai laissé hors de tout péril, voilà ce que je voulais vous apprendre. Il m'a envoyé avec cette nouvelle vers vous deux.
«Avec sa tendre affection, ô très-noble reine, il vous offre ses services, lui et sa fiancée. Ainsi cessez de pleurer. Ils seront bientôt arrivés.» Depuis longtemps elle n'avait appris si douce nouvelle.
«Avec une étoffe blanche comme neige, elle essuya les larmes de ses beaux yeux. Puis elle se prit à remercier le messager des nouvelles qu'il avait apportées. Elles la consolaient de ses tourments et de ses pleurs.
«Elle pria le messager de s'asseoir; il y était tout disposé, et la femme digne d'amour lui dit: «Ce serait sans regret que pour votre message je vous donnerais tout mon or. Vous êtes trop riche pour cela, mais je vous en demeurerai reconnaissante.
«—Quand j'aurais à moi seul trente pays, dit-il, je recevrais encore avec plaisir des dons de votre main.
«—Eh bien! qu'il en soit fait ainsi,» dit la femme pleine de vertus. Et elle ordonna à son camérier d'aller quérir la récompense du message.
«Elle lui donna vingt-quatre anneaux, ornés de belles pierres, en récompense. Mais l'âme du héros était ainsi faite qu'il n'en voulut rien garder. Il les distribua aussitôt aux belles femmes qu'il trouva là dans les appartements.
«Et la mère de Kriemhilt lui offrit également ses services avec beaucoup de bonté. «Je vous dirai plus encore, ajouta l'homme hardi, touchant ce dont le roi vous prie lorsqu'il arrivera aux bords du Rhin. Si vous faites cela, ô dame, il vous en sera toujours obligé.
«Je l'ai entendu exprimer le désir que vous receviez bien ses hôtes puissants et que vous lui accordiez d'aller à leur rencontre devant Worms, sur le sable. Voilà ce que le roi Gunther vous fait savoir avec ferme confiance.»
«La vierge digne d'amour parla: Je suis toute prête à le faire. Je ne refuserai jamais rien de ce qui pourra lui plaire. Il en sera fait ainsi en toute amitié.» Ses couleurs devinrent plus vives par l'amour qu'elle éprouvait.