XIV
Et ainsi finit, entre le vin et les larmes, le roman de ces messieurs. Les amis de Kobus le raillent un peu sur sa conversion.
Qu'il vous suffise donc de savoir qu'environ quinze jours après son mariage, Fritz réunit tous ses amis à dîner dans la même salle où Sûzel était venue s'asseoir au milieu d'eux trois mois auparavant, et qu'il déclara hautement que le vieux rebbe avait eu raison de dire autrefois: «qu'en dehors de l'amour tout n'est que vanité; qu'il n'existe rien de comparable, et que le mariage avec la femme qu'on aime est le paradis sur la terre!»
Et David Sichel, alors tout ému, prononça cette belle sentence qu'il avait lue dans un livre hébraïque et qu'il trouvait sublime, quoiqu'elle ne fût pas du Vieux Testament:
«Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres. Quiconque aime les autres connaît Dieu. Celui qui ne les aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour!»
Et moi je dis: Amen!
Jamais l'amour heureux ne fit écrire un pareil livre. C'est le poëme de la nature. Il n'y a pas une larme qui ne soit du bonheur.
Lamartine.
FIN DE L'ENTRETIEN CXXXVI.
Paris.—Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four Saint-Germain, 43
CXXXVIIe ENTRETIEN
UN INTÉRIEUR
OU
LES PÈLERINES DE RENÈVE
Monceaux, 19 septembre 1865
I
Tous mes biens sont vendus ou engagés jusqu'au dernier centime de leur valeur pour payer mes dettes. J'en habite encore quelques parties provisoirement et par la complaisance de mes créanciers, jusqu'au jour où un revenu insuffisant, une maladie, un accident, une grêle, une récolte manquée, me réduira au néant de mes ressources et où un huissier, impitoyable comme le destin, viendra me dire sans réplique, ce qui m'a été dit plusieurs fois: «Payez ou sortez, j'évalue cette poussière de vos pas à tant; ne secouez pas trop fort vos souliers en vous en allant, de peur de diminuer d'un grain le chiffre de mes honoraires.
—Mais, monsieur, en travaillant jour et nuit, en escomptant mes récoltes sur pied, en hypothéquant les racines de mes vignes, en retranchant à mes parents les plus chers, à mes amis les plus nécessiteux leurs pensions les plus sacrées et aux mendiants eux-mêmes leurs plus restreintes oboles, je touchais au moment désiré, j'allais dire mon Nunc dimittis, lorsque des actes que je ne veux pas qualifier, parce que je ne sais pas comment on nomme l'acte qui dérobe l'espérance au malheureux, me rejetaient dans vos mains.
—Tout cela est très-bon, Monsieur, mais ce ne sont pas des phrases qu'il me faut, c'est de l'argent; encore une fois, payez ou sortez!
Je connaissais l'inflexibilité de la loi et je me préparais à m'exécuter coûte que coûte.
Mais pour un moment mettez-vous à ma place. C'était l'heure des adieux suprêmes à tout ce qu'on a vu, touché, aimé, vénéré dans la vie. Ce n'était pas, hélas, nouveau pour moi! J'avais déjà dit, il y a quelques années, cet adieu au cher Milly, terre et maison de mon enfance. J'y avais baisé, en m'en séparant, les marques des pieds de mon père, de ma mère, de mes sœurs sur le sable. Depuis ce jour je n'y puis plus penser, et quand, en allant à Saint-Point, je ne puis m'empêcher de passer sur la route où la colline aride surmonte avec son clocher et ses maisons le paysage, et où les sept sycomores font trembler leurs branches sur l'angle presque invisible du toit, je suis obligé de détourner la tête pour cacher mes larmes. Je me dis, en voyant le damier des cultures sur le flanc des collines, et les prés toujours verts le long du ruisseau de Milly: voilà ce qui a fait partie de moi-même pendant la première aube de mes jours! Voilà la montagne où notre mère nous menait prier Dieu au coucher du soleil! Voilà les bois retentissant dès le matin des voix des chiens courants de mon père! Voilà les dernières vignes que j'ai plantées, là-haut au bord des buis, en défrichant ce coin rocailleux de la montagne! Voilà celles que cultivaient Pierre Pernet et Claude Chanut, mes amis d'enfance; voilà le grand pré où les têtes chauves des saules prêtaient un peu d'ombre en été aux jolies et diligentes filles du hameau, dont les regards plus tard me faisaient rougir quand je les voyais laver leurs pieds roses dans les eaux de la rivière. Hélas! que sont devenus ces compagnons et ces compagnes de ma vie? J'aperçois dans les vignes quelques chapeaux qui se lèvent au bruit du sabot de mon cheval sur les pierres et quelques gestes affectueux et tristes qui me disent: «Nous reconnaissons de loin, nous aimons toujours notre ancien maître; pourquoi la rigueur du ciel nous en a-t-elle séparés? On a pu vendre nos ceps, on ne pourra pas vendre nos cœurs! Ce ne sera plus lui avec qui nous partagerons nos vendanges, mais la séve de nos vignes sera toujours à lui, car c'est lui qui les a enracinées avec nous dans le roc.»
Et je passe.
Mais je suis triste tant que je me souviens de ce village entrevu.
II
Ah! pourquoi me suis-je précipité dans cet abîme dont il est si difficile de sortir avec honneur? Non-seulement les hommes, mais les animaux eux-mêmes me demandent compte de leur nourriture; voilà la prairie où depuis quinze ans j'avais, comme à un brave et pauvre invalide, rendu la liberté sans service à mon cheval, pour qu'il pût, dans sa vieillesse, errer oisif parmi les herbes de la montagne, et hennir auprès de son compagnon frappé d'une balle aux barricades de Juin, sous Pierre Bonaparte, qui combattait ce jour-là à mes cotés! Qui aura l'ingratitude et le courage de lui ôter aujourd'hui la vie avec la faim?
Car voilà aujourd'hui où j'en suis; Milly vendu, Saint-Point est engagé ainsi que Monceaux; ces engagements satisfaits, il ne restera rien à leur possesseur et vous viendrez vainement me mettre à la porte, moi et ceux et celles que je suis obligé de nourrir.
—Vous travaillerez, me dites-vous.
—Mais je vieillis, le courage et les forces s'usent; vous ne savez pas ce qu'il en coûte à un homme malade, qui est presque découragé, de reprendre la plume et de donner jusqu'à son dernier jour, d'un côté quelques gouttes d'encre, de l'autre côté quelques gouttes de vie à ses abonnés; il faut se dire tous les matins: levons-nous et travaillons, car peu importe que je meure aujourd'hui; ce que j'aurai gagné, salaire de plus de ma journée, autant de moins qui me suivra dans un autre monde.
Voici l'état où j'étais le 20 septembre dernier, et pour me consoler, le même jour une lettre de Paris m'annonçait les difficultés inattendues d'un ami qui s'était engagé à payer pour moi pendant cet été une soixantaine de mille francs qu'il devait verser à mon imprimeur, pour que mon journal de littérature ne fît pas défaut à mes généreux amis et abonnés.
Ce n'est pas tout encore, au moment où je me croyais prêt à me libérer et à payer à mes créanciers ma dernière goutte de sueur, une dernière adversité me rejeta dans l'impossible. L'Angleterre me refuse le payement rapproché de 340,000 francs, dont elle me paye les intérêts, dont elle reconnaît me devoir le capital, mais dont elle renvoie à des époques lointaines le remboursement. Le ministre de l'intérieur, en France, me refuse l'autorisation d'une loterie de souscription qui m'avait été accordée il y a deux ans, et dont j'avais rendu la moitié au gouvernement, disant: «Je n'en ai pas besoin, je ne désire pas m'enrichir, mais payer strictement mes dettes. Si ce que je reçois ne suffit pas, je demanderai de nouveau une autorisation au ministre.» Je fais valoir cette considération, mais l'heure est passée; l'autorisation avec elle. C'est peu; j'ai l'habitude de payer tous les ans à la Saint-Martin les créanciers de l'année en leur donnant le quart du capital de leurs vins et les intérêts de l'année. Je prends cette somme sur le prix de la récolte de mes vignobles, et sur le prix de mes abonnements à mon journal littéraire qui, grâce à la complaisance de mes amis, s'élève toujours à environ 140 ou 160,000 fr. Je fais ce réabonnement ordinairement dans les premiers jours de novembre, il arrive en janvier dans ma caisse. Le malheur veut, que cette année, l'époque de ce réabonnement coïncide avec la malheureuse crise de l'épidémie de Paris et qu'on m'écrive que presque tous mes abonnés sont absents et que je ne puis pas compter de deux à trois mois sur eux. Je suis donc obligé d'attendre cette date pour avoir recours à eux. Enfin la maison de commerce de Paris, avec laquelle j'avais contracté un marché de dix ans, m'écrit qu'elle désire résilier son contrat. Je pouvais la contraindre à l'exécuter: ma récolte était très-belle en excellent vin; je consens à résilier sans difficulté, ne voulant pas que d'honorables négociants soient contraints, contre leur convenance, à l'exécution d'un contrat qui les contrarie. J'ai tous mes vins dans mes caves et je n'en trouve plus un prix prochain qui me permette d'en faire le solde de mes créanciers d'ici à quelques mois. Enfin je m'adresse aux banquiers de mon pays pour leur demander de m'avancer environ 200,000 fr. pour mes payements. Ils sont bons, ils sont obligeants, mais ils ne peuvent pas faire de placements si considérables sur une seule signature. Je le reconnais moi-même et je suis forcé d'y renoncer.
Je n'ai rien; que feriez-vous à ma place?
Ce que je fais; vous écririez à vos braves créanciers: ne venez pas d'ici à trois ou quatre mois. Je ne puis pas vous donner un sou; attendez, je vais à Paris, et je vous rapporterai en mars ce que j'aurai pu récolter de tant de peines et de travaux.
C'est ce que je fais.
Mais jugez avec quelle angoisse et quelles difficultés. Si nous étions au temps des Romains, où le suicide était religieux et honorable aux hommes politiques malheureux, je me tirerais d'affaire comme un lâche, en fuyant dans un autre monde; mais cette fuite serait une improbité envers le sort. Je n'en admets pas même la pensée.