XIV

Hagene, le fougueux chevalier, résolut de venger l'épouse de Gunther, son souverain. Il lui persuada de feindre une guerre avec ses voisins et de faire tuer Sîfrit dans la mêlée, souvenir biblique de la trahison de David; le roi accepte; Kriemhilt, l'épouse de Sîfrit, conçoit des soupçons, fait venir Hagene, qu'elle croit fidèle et s'ouvre à lui sur le secret profond qui rend Sîfrit invulnérable. Elle raconte à Hagene que Sîfrit, quand il tua le dragon au bas de la montagne, se baigna dans le sang du monstre qu'il venait d'immoler, mais qu'une feuille de tilleul étant tombée de l'arbre et s'étant collée sur son corps, entre les deux épaules, avait empêché le sang du dragon de couvrir cette partie de son corps et privé cette partie secrète de partager l'invulnérabilité des héros; Hagene simula un grand zèle pour Sîfrit. Il dit à Kriemhilt de le protéger contre ses ennemis.

«Son maître lui ordonna de dire ce qu'il avait appris.

«Si vous pouvez empêcher l'expédition, nous irons à la chasse. Maintenant je connais le secret de me rendre maître de lui. Pouvez-vous arranger cela?

«—Je le ferai facilement,» dit le roi.

«Les compagnons de Gunther étaient très-satisfaits. Je pense que jamais chevalier ne machina plus grande trahison que celle-ci, tandis que la reine se fiait complétement à sa loyauté.

«Le lendemain matin, le seigneur Sîfrit, avec mille de ses hommes, partit chevauchant plein de joie. Il pensait qu'il allait venger l'offense reçue par ses amis. Hagene le suivit de si près, qu'il put examiner son vêtement.

«Quand il eut aperçu la marque, il envoya secrètement deux de ses hommes, qui devaient apporter d'autres nouvelles, disant que Liudgèr les avait envoyés vers le roi pour annoncer que le pays de Gunther demeurerait en paix.

«Avec quels regrets Sîfrit retourna sur ses pas avant d'avoir vengé l'injure de ses amis! Les hommes de Gunther le détournèrent avec peine de l'expédition. Il alla près du roi, qui se mit à le remercier.

«Que Dieu vous récompense, seigneur Sîfrit, vous, mon bon ami, de ce que vous faites si volontiers ce que je vous demande. Je serai toujours disposé à vous rendre service en raison de ce que je vous dois. Je me confie en vous plus qu'en tous mes autres fidèles.

«Maintenant que nous n'avons plus à conduire notre armée, je veux aller chasser l'ours et le sanglier dans le Waskem-wald, ainsi que je l'ai fait bien souvent.» C'était là le conseil de Hagene, l'homme très-déloyal.

«On dira à tous mes hôtes que je veux chevaucher de bon matin. Que ceux qui veulent chasser avec moi, se tiennent prêts. Que ceux qui veulent rester se divertissent avec les dames: ainsi ils me feront plaisir.»

«Le fort Sîfrit parla d'une loyale façon: «S'il vous plaît d'aller chasser, je vous accompagnerai bien volontiers. Mais vous me prêterez un piqueur et quelques chiens courants. Ainsi je chevaucherai parmi les sapins.

«—Si vous ne vous contentez pas d'un seul piqueur, répondit aussitôt le roi, je vous en prêterai quatre, qui connaissent parfaitement la forêt et les sentiers que suivent les animaux. Ils ne vous laisseront point revenir semblable à un exilé.»

«Le chevalier magnanime chevaucha vers sa femme. Hagene se hâta de dire au roi comment il comptait vaincre le guerrier superbe. Jamais ne s'accomplit une aussi coupable trahison.

«Ces hommes déloyaux préparaient ainsi sa mort, et leurs amis le savaient. Gîselhêr et Gêrnôt ne voulurent pas aller à la chasse. Je ne sais par quelle inimitié ils ne l'avertirent point; ils en portèrent depuis la peine.

«Gunther et Hagene, ces guerriers très-audacieux, vantaient avec déloyauté une partie de chasse dans le bois. Avec leurs lances acérées ils voulaient poursuivre les sangliers, les ours et les bisons. Que pouvait-on faire de plus hardi?

«Au milieu d'eux chevauchait Sîfrit avec une prestance royale. On emportait des vivres de toute espèce. Près d'une source fraîche, il allait perdre la vie: ainsi l'avait voulu Brunhilt, la femme du roi Gunther.

«Le vaillant héros alla trouver Kriemhilt. On chargeait sur des chevaux de bât son équipement de chasse et celui de ses compagnons. Ils allaient passer le Rhin. Jamais Kriemhilt ne ressentit tant de peine.

«Il baisa la bouche de sa bien-aimée: «Que Dieu m'accorde, femme, de te retrouver en bonne santé, et que tes yeux aussi puissent me revoir! Tu te divertiras avec tes bons parents; je ne puis rester ici.»

«Elle pensa au récit qu'elle avait fait à Hagene; elle n'osait le lui avouer. Elle se prit à gémir, la noble reine, de ce qu'elle eût jamais reçu l'existence. Elle versa des larmes sans mesure, la femme merveilleusement belle.

«Elle dit au guerrier: «Laisse là cette chasse. J'ai rêvé cette nuit d'un malheur, comme si deux sangliers sauvages te poursuivaient sur la bruyère; et les fleurs en devinrent rouges. En vérité, c'est une grande angoisse qui me fait ainsi pleurer.

«Je crains fortement des machinations ennemies. Nous avons pu desservir quelqu'un qui nous aura voué une haine mortelle. Reste ici, cher seigneur, mon dévouement te le conseille.

«—Mon amie chérie, dans peu de jours je serai de retour. Je ne connais personne ici qui pourrait me porter de la haine. Tous tes parents me veulent également du bien. Aussi n'ai-je pas mérité de leur part un autre sentiment.

«—Non, mon seigneur Sîfrit, je crains que tu ne succombes. J'ai rêvé cette nuit d'un malheur, comme si deux montagnes tombaient sur toi, et jamais je ne devais te revoir! Oh! si tu veux me quitter, cela me fera de la peine jusqu'au fond du cœur.»

«Il saisit dans ses bras la femme riche en vertus et couvrit son beau corps de tendres baisers. Puis il se hâta de se séparer d'elle et de partir. Hélas! depuis ce moment elle ne le vit plus jamais vivant.

«Ils chevauchèrent vers une forêt profonde; maint guerrier rapide suivait Gunther et Sîfrit, par divertissement. Gêrnôt et Gîselhêr voulurent rester au palais. Hélas! Kriemhilt ne vit plus jamais son époux vivant.

«Au delà du Rhin, beaucoup de chevaux les précédaient, apportant aux chasseurs du pain, du vin, des viandes, du poisson et d'autres provisions, comme un roi si opulent en a en abondance.

«Les chasseurs fiers et impétueux campèrent à l'entrée de la vaste forêt, non loin du débouché des bêtes sauvages. Comme ils allaient chasser dans une vaste plaine, Sîfrit arriva: on en prévint le roi.

«De tous les côtés, les compagnons de chasse se tenaient attentifs. L'homme hardi, Sîfrit, le très-fort, parla: «Guerriers braves et rapides, qui donc nous conduira sur la trace du gibier?

«—Voulez-vous que nous nous séparions ici, avant que nous commencions de chasser? répondit Hagene. De cette façon, nous pourrons reconnaître, mes seigneurs et moi, qui de nous sera le plus adroit chasseur, dans cette expédition à travers la forêt.

«Nous partagerons gens et chiens, et chacun ira où il lui plaira d'aller. Alors celui qui aura le mieux chassé en recevra des louanges.» Les chasseurs ne restèrent pas longtemps ensemble.

«Le seigneur Sîfrit parla: «Je n'ai nul besoin de chiens, sauf d'un seul limier bien dressé à suivre la piste des bêtes parmi les sapins. Nous allons bien chasser,» dit l'époux de Kriemhilt.

«Un vieux chasseur prit un limier qui en peu de temps conduisit le chef dans un endroit où se trouvait beaucoup de gibier. Les compagnons chassèrent tout ce qui se leva, ainsi que le font encore les bons chasseurs de nos jours.

«Tout ce que le chien faisait partir était abattu par la main de Sîfrit, le hardi, le héros du Niderlant. Son cheval courait si vite que rien ne lui échappait. De tous, il reçut des éloges pour la manière dont il chassait.

«Dans tous les exercices il était excessivement adroit. La première bête qu'il tua de sa main fut un sanglier. Bientôt après il trouva un monstrueux lion.

«Le limier le fit lever; le héros lança avec son arc une flèche acérée qui transperça le lion: le monstre se précipita sur le chasseur, mais il ne fit que trois bonds. Les compagnons de chasse de Sîfrit le remercièrent.

«Puis en peu de temps il abattit un bison et un élan, quatre aurochs et un terrible cerf à barbe de bouc. Son coursier le portait si vite que rien ne lui échappait. Les biches et les cerfs, il ne les manquait guère.

«Le limier trouva un énorme sanglier. Comme il commençait de courir, voici venir le maître chasseur, qui se plaça sur son chemin. Furieux, le sanglier se précipita sur le hardi guerrier.

«L'époux de Kriemhilt le frappa avec l'épée, comme nul autre chasseur n'eût su le faire. Quand l'animal fut abattu, on reprit le chien. Ces exploits de chasse furent connus de tous les Burgondes.

«Les piqueurs lui dirent: «Faites-nous cette grâce, seigneur Sîfrit, épargnez une partie du gibier. Car sinon vous rendrez désertes la montagne et la forêt.» À ces mots, le héros rapide et valeureux se mit à sourire.

«On entendait de tous côtés retentir des cris. Le vacarme des gens et des chiens était si grand, que la montagne et les sapins en renvoyaient l'écho. On avait lâché vingt-quatre couples de chiens.

«Un grand nombre d'animaux perdirent la vie. Les Burgondes croyaient faire en sorte d'obtenir le prix de la chasse; mais cela ne fut point possible, quand on vit arriver le fort Sîfrit auprès du feu du campement.

«La chasse tirait à sa fin, mais n'était pas encore complétement terminée. Ceux qui voulaient s'approcher du foyer, y apportaient la peau de mainte bête et du gibier en abondance. Ah! que de vivres on prépara pour la compagnie.

«Le roi fit annoncer aux chasseurs de haute lignée qu'il allait prendre son repas. On sonna une seule fois très-fortement de la trompe, afin qu'on sût au loin qu'on pouvait trouver le noble prince à la halte.

«Un des piqueurs de Sîfrit parla: «J'entends par le son de la trompe que nous devons nous rendre au campement. Je vais y répondre.» Et de tous côtés, le son du cor rappelait les chasseurs.

«Le seigneur Sîfrit dit: «Maintenant sortons des sapins,» et son cheval le portait légèrement; ses compagnons le suivaient. Leurs cris firent lever une bête terrible, un ours farouche. Le héros se retourna, disant:

«Je veux donner un divertissement à nos compagnons. Détachez le chien; je vois un ours qui va nous accompagner au camp. S'il ne se sauve rapidement, il ne nous échappera pas.»

«Le limier est lancé: l'ours fuit. L'époux de Kriemhilt veut le dépasser, mais la bête se réfugie dans une clairière d'arbres abattus; la poursuite y était impossible. Le vigoureux animal croyait bien être là à l'abri des chasseurs.

«Le fier et beau chevalier saute à bas de son coursier et s'élance après l'ours, qui, à bout de ressources, ne pouvait lui échapper. Le héros le saisit aussitôt, et, sans recevoir aucune blessure, le garrotte en un instant.

«Ni griffes ni dents ne peuvent atteindre le guerrier, il attache l'ours à sa selle, remonte à cheval, et, avec grande audace, le ramène au foyer du camp; c'était un jeu pour ce héros bon et intrépide.

«Il chevauchait vers la halte, avec une allure vraiment princière; sa lance était longue, forte et large; une belle épée pendait jusque sur ses éperons. Le chef avait aussi un cor magnifique d'or rouge.

«Jamais je n'ai ouï parler d'un meilleur équipement de chasse. Il portait un vêtement d'étoffe noire et un chaperon de zibeline, d'une grande richesse. À quels cordons magnifiques était suspendu son carquois!

«On l'avait recouvert d'une peau de panthère à cause de sa bonne odeur. Il portait aussi un arc qu'on devait bander avec un levier, quand il ne le faisait pas lui-même.

«Tout son vêtement était orné, du haut jusqu'en bas, de peau de lynx. Sur la riche pelleterie mainte plaque d'or étincelait sur les deux flancs du hardi maître chasseur.

«Il portait aussi Balmung, une épée large et belle. Elle était si acérée, que quand on en frappait un casque, elle le fendait sans peine. Ah! le tranchant en était bon! Le superbe chasseur était en humeur joyeuse.

«Puisque je dois vous faire un récit exact, sachez que son carquois était plein de flèches, dont le fer, large comme la main, était attaché au bois par des plaques d'or. Tout ce qu'il perçait de ces flèches devait bientôt mourir.

«Le noble chevalier allait donc chevauchant dans sa magnificence. Quand les hommes de Gunther le virent venir, ils coururent à sa rencontre pour tenir son coursier. Il amenait attaché à la selle l'ours énorme et terrible.

«Quand il fut descendu de cheval, il détacha la corde qui liait les pattes et la gueule de l'ours. Dès qu'ils virent l'animal, les chiens se mirent à aboyer à grand bruit. La bête voulait retourner au bois, ce qui effraya les gens.

«Le vacarme fit fuir l'ours vers la cuisine. Oh! comme il chassa les cuisiniers loin du feu! Plus d'un chaudron fut renversé, plus d'un brandon dispersé. Ah! quels bons mets on trouva jetés dans les cendres!

«Les chefs et leurs hommes sautèrent de leur siége. L'ours commença de s'irriter. Le roi ordonna de lâcher toute la meute, qui était attachée par des cordes. C'eût été un jour de grand plaisir s'il avait bien fini!

«Sans tarder davantage, avec des arcs et des piques, les plus rapides coururent à la poursuite de l'ours. Il y avait tant de chiens que nul n'osait tirer. Les cris des gens faisaient retentir toute la montagne.

«L'ours se mit à fuir devant les chiens. Nul ne pouvait le suivre, si ce n'est l'époux de Kriemhilt, qui l'atteignit l'épée à la main et le frappa à mort. On rapporta le monstre auprès du feu.

«Ceux qui voyaient cela disaient que c'était un homme bien fort. On pria les fiers compagnons de chasse de se rendre à table; sur une belle pelouse ils étaient assis très-nombreux. Ah! quels mets de chevalier on servit à ces braves chasseurs.

«Les échansons, qui devaient apporter le vin, venaient lentement. Du reste, les héros ne pouvaient être mieux servis; s'ils n'avaient point caché une âme si déloyale, ces guerriers eussent été préservés de toute honte.

«Le seigneur Sîfrit parla: «Je m'étonne que, puisqu'on nous apporte tant de mets de la cuisine, les échansons ne nous offrent pas de vin. Si on ne sert pas mieux les chasseurs, je ne veux plus prendre part à aucune chasse.

«J'ai cependant bien mérité qu'on fasse un peu plus attention à moi.» Le roi, de la table où il était assis, lui répondit avec fausseté: «Nous ferons volontiers amende honorable pour ce qui a pu vous manquer aujourd'hui. C'est Hagene qui veut nous faire mourir de soif.»

«Hagene de Troneje dit: «Mon cher seigneur, je croyais que la chasse aurait lieu aujourd'hui dans le Spehtshart; c'est là que j'ai envoyé le vin. Si nous demeurons altérés aujourd'hui, comme je veillerai à éviter chose semblable désormais!»

«Le Niderlander parla: «Ah! puissiez-vous en pâtir! Sept bêtes de somme auraient dû nous amener du vin clairet et de l'hydromel, ou si cela était impossible, on aurait dû nous faire camper aux bords du Rhin.»

«Hagene de Troneje répondit: «Chevaliers nobles et impétueux, je connais tout près d'ici une fraîche fontaine, et, afin que vous ne vous irritiez point, nous allons nous y rendre.» L'avis qu'il donnait devait causer bien des maux à maints guerriers.

«L'homme hardi n'avait pas l'âme faite de façon à deviner leur trahison. Plein de vertus, il était étranger à toute fausseté. Ils devaient porter la peine de sa mort et n'en point tirer avantage.

«La soif pressait Sîfrit, le héros. Il commanda d'enlever aussitôt les tables, afin d'aller vers la montagne, à la recherche de la source. Hagene avait donné ce conseil avec une intention perfide.

«On chargea sur des chariots les bêtes tuées par la main de Sîfrit, et on les transporta à travers le pays. Tous ceux qui voyaient cela lui accordaient grand honneur. Mais Hagene trahit méchamment sa foi envers Sîfrit.

«Comme ils se mettaient en marche vers le grand tilleul, Hagene parla: «On m'a souvent dit que nul ne pouvait suivre, à la course, l'époux de Kriemhilt. Voudrait-il nous le faire voir?»

«Le brave Sîfrit de Niderlant répondit: «Vous pouvez l'essayer. Voulez-vous me suivre jusqu'à la fontaine? Nous ferons un pari: si vous y consentez, on accordera le prix à celui qu'on aura vu vaincre.

«—Eh bien! nous essayerons,» reprit Hagene, la bonne épée.

«Le fort Sîfrit ajouta:

«Je veux même me coucher à vos pieds sur l'herbe.» Comme Gunther entendait cela avec plaisir!

«Le valeureux guerrier dit encore: «Je vous dirai plus, je veux porter sur moi ma pique et mon bouclier et tout mon équipement de chasse. Aussitôt il attacha ensemble son carquois et son épée.

«Ils se dépouillèrent de leurs vêtements, et tous deux se tenaient là en leurs blanches chemises. Semblables à deux panthères sauvages, ils coururent sur le trèfle; mais on vit le hardi Sîfrit arriver le premier près de la fontaine.

«En toutes choses, il emportait le prix sur les autres hommes. Aussitôt il détache son épée, dépose ensuite son carquois et sa forte pique contre une branche de tilleul. Près du courant de la source, il se tenait, le superbe étranger.

«Les vertus de Sîfrit étaient bien grandes. Il posa son bouclier à côté des ondes de la fontaine. Mais quelque grande que fût sa soif, il ne voulut point boire avant que le roi n'eût bu. Il en reçut bien funeste récompense.

«L'eau de la source était fraîche, transparente et bonne; Gunther se baissa vers le flot; puis il se releva quand il eut bu. Le brave Sîfrit en eût volontiers fait autant.

«Il paya cher sa bonté. Hagene emporta loin de lui l'arc et l'épée, puis il revint en hâte saisir la pique. Alors il chercha la marque sur le vêtement du héros.

«Au moment où le seigneur Sîfrit se penchait sur la fontaine pour y boire, il le frappa, à travers la petite croix marquée, si violemment, que le sang du cœur jaillit de la blessure jusque sur les habits de Hagene. Jamais guerrier ne commit pareille scélératesse.

«Il laissa la pique fichée dans le cœur. Jamais, devant nul homme au monde, Hagene n'avait fui si affreusement.

«Quand le fort Sîfrit sentit la profonde blessure, furieux, il se releva de la source en bondissant. Le bois de la longue pique lui sortait du cœur. Le chef croyait trouver sous sa main son arc et son épée: Hagene eût été récompensé selon son mérite.

«Le héros blessé, ne trouvant point son épée, saisit son bouclier au bord de la fontaine et poursuivit Hagene. L'homme-lige du roi Gunther ne pouvait échapper.

«Quoique blessé à mort, Sîfrit le frappa si rudement de son bouclier, que les riches pierreries en jaillirent et qu'il se brisa en éclats. Ah! qu'il eût voulu se venger, le noble hôte!

«Soudain, par sa main, Hagene est abattu. La clairière retentit bruyamment de la force du coup. S'il avait tenu son épée, Hagene était mort. Il s'irritait de sa blessure et sa détresse était grande.

«Ses couleurs pâlissent; il ne peut plus se soutenir. Les forces de son corps puissant l'abandonnent. Sur ses joues blêmes, il porte l'empreinte de la mort, il fut bien pleuré par les belles femmes.

«Il tomba parmi les fleurs, l'époux de Kriemhilt! Le sang coulait à flots hors de sa blessure. Il se mit à adresser des reproches à ceux qui avaient déloyalement conseillé sa mort. Sa suprême angoisse le faisait parler.

«Le blessé dit: «Vous, lâches et méchants, à quoi m'a servi tout ce que j'ai fait pour vous, puisque vous m'assassinez ainsi? Je vous ai toujours été fidèle; je le paye cher maintenant. Hélas! vous avez bien cruellement agi envers votre ami!

«À partir de ce jour, ceux qui naîtront de vous seront déshonorés à jamais. Vous avez, sur mon corps, trop satisfait votre haine. Vous serez exclu avec la honte du nombre des bons chevaliers.»

«Tous les guerriers accoururent là où le blessé était couché. C'était un jour funeste pour beaucoup d'entre eux. Il était plaint par ceux qui avaient quelque loyauté. Il l'avait bien mérité de la part de tous, ce héros magnanime!

«Le roi des Burgondes lui-même déplorait sa mort. Le mourant parla: «C'est sans raison que celui qui a commis le crime en pleure. Il mérite grand déshonneur. Que n'y a-t-il renoncé?»

«Le féroce Hagene répondit: «J'ignore ce que vous regrettez. Nos peines et nos soucis sont maintenant terminés. Désormais nous n'en trouverons plus guère qui oseront nous résister. Grâce à moi, nous sommes débarrassés du héros.

«—Il vous est facile maintenant de vous vanter, dit Sîfrit. Si j'avais connu vos ruses d'assassin, j'aurais bien su défendre ma vie contre vous. Mais je ne regrette rien davantage que dame Kriemhilt, ma femme.

«Maintenant, que Dieu ait pitié du fils qu'il m'a donné, auquel on reprochera plus tard que des gens de sa famille ont assassiné un homme. Si j'en ai la force, voilà ce que je veux amèrement déplorer.

«Jamais, dit-il au roi, n'a été commis un meurtre plus horrible, que celui dont je tombe la victime. Je vous conservai la vie et l'honneur dans vos plus pressants dangers. J'ai payé bien chèrement tous les services que je vous ai rendus.»

«Alors le guerrier blessé à mort ajouta tristement: «Voulez-vous, noble roi, faire encore quelque chose de loyal en ce monde? Laissez-moi confier à votre merci ma chère bien-aimée.

«Qu'elle puisse jouir de l'avantage d'être votre sœur. Elle a toujours été ma compagne fidèle, pleine de royales vertus. Mon père et mes guerriers vont m'attendre longtemps! Non, jamais on n'a traité si cruellement un ami dévoué.»

«Sous l'étreinte de la douleur, il se tordait affreusement; il parla d'une voix lamentable: «Il se peut que plus tard vous vous repentiez de ce lâche assassinat. Croyez-en ma parole véridique, vous vous êtes frappés vous-mêmes.»

«Tout autour de lui les fleurs étaient baignées de sang. Il luttait contre la mort. Mais bientôt tout fut fini. L'arme homicide l'avait atteint trop profondément. Il devait mourir là, le guerrier vaillant et magnanime.

«Quand les chefs virent que le héros était mort, ils le mirent sur un bouclier d'or rouge; puis ils se consultèrent pour savoir comment on cacherait que c'est Hagene qui l'avait tué.

«Plusieurs d'entre eux dirent: «Mal nous est advenu. Nous devons tous cacher le fait et dire d'un commun accord: L'époux de Kriemhilt, étant allé chasser seul, des brigands l'ont tué, tandis qu'il chevauchait à travers les sapins.»

«Hagene de Troneje répondit: «Je le ramènerai moi-même au palais. Il m'est bien égal qu'elle apprenne la vérité, celle qui a affligé le cœur de Brunhilt. Je m'inquiète peu de ce qu'elle fera quand elle sera dans les larmes.»

«Maintenant vous allez apprendre de moi l'indication exacte de la fontaine où Sîfrit fut tué. Devant l'Otenwald est un village du nom d'Otenhaim; là coule encore la source, on ne peut le mettre en doute.

«Ils attendirent jusqu'à la nuit et repassèrent le Rhin. Jamais chasse plus funeste ne fut faite par des guerriers. Car le gibier qu'ils avaient abattu fut pleuré par mainte noble femme et la vie de maint bon chevalier devait payer pour celle de la victime.

«Vous allez entendre le récit d'une bien grande audace et d'une effroyable vengeance. Hagene fit porter le cadavre de Sîfrit du Nibeluge-lant, devant la chambre où se trouvait Kriemhilt.

«Il le fit déposer secrètement devant la porte, afin qu'elle le trouvât là, au moment où elle sortirait, avant qu'il ne fît jour, pour aller à matines, auxquelles dame Kriemhilt manquait rarement.

«On sonna à la cathédrale, suivant la coutume. Kriemhilt la très-belle éveilla ses femmes; elle ordonna qu'on lui apportât ses vêtements et de la lumière. Survint alors un camérier, qui trouva là Sîfrit.

«Il le vit teint de sang; ses habits en étaient tout inondés. Il ne savait pas encore que c'était son maître. Il porta dans la chambre le flambeau qu'il tenait à la main; à sa lueur, dame Kriemhilt allait reconnaître l'affreuse vérité.

«Comme elle allait se rendre à l'église avec ses femmes, le camérier lui dit:

«Dame, arrêtez-vous. Il y a là, couché devant la porte, un chevalier mort.

«—Hélas! dit Kriemhilt, quelle nouvelle m'annonces-tu?»

«Avant qu'elle n'eût vu que c'était son mari, elle se mit à penser à la question de Hagene: comment il devait faire pour préserver la vie de Sîfrit. Elle sentit en ce moment le premier coup de la douleur. Par cette mort, toute joie était chassée loin d'elle, sans retour.

«Elle s'affaissa à terre et ne dit pas un mot. On voyait là, étendue, la belle infortunée. Les gémissements de Kriemhilt furent terribles et sans bornes. Revenue de son évanouissement, elle faisait retentir tout le palais de ses cris.

«Quelqu'un de sa suite parla: «Quel peut être cet étranger?» Si grande était la douleur de son âme, que le sang lui sortait de la bouche. Elle s'écria: «Non, non, c'est Sîfrit mon bien-aimé. Brunhilt a donné le conseil, Hagene l'a exécuté.»

«Elle se fit conduire là où gisait le héros. De ses mains blanches elle souleva sa tête si belle. Quoique rougie de sang, elle la reconnut aussitôt. Lamentablement il était couché là, le héros du Niderlant!

«La douce reine s'écria avec désespoir: «Malheur à moi, quelle souffrance! Non, ton bouclier n'est pas lacéré par les épées; tu as été assassiné. Si j'apprends qui t'a frappé, je le poursuivrai jusqu'à la mort.»

«Toutes les personnes de sa suite pleuraient et gémissaient avec elle. Car leur regret était grand d'avoir perdu leur noble seigneur. Hagene avait vengé bien cruellement l'offense de Brunhilt.

«L'infortunée parla: «Allez en toute hâte éveiller les hommes de Sîfrit. Dites aussi ma douleur à Sigemunt; priez-le de venir avec moi pleurer le vaillant Sîfrit.»

«Un messager courut en toute hâte là où reposaient les guerriers de Sîfrit du Nibelung-lant. La triste nouvelle leur enleva toute joie. Mais ils n'y crurent point, avant d'avoir entendu les gémissements.

«L'envoyé se hâta d'arriver près de la couche du roi. Sigemunt, le vieux chef, ne dormait pas. Je pense que son cœur lui révélait ce qui était arrivé et qu'il ne devait plus jamais voir Sîfrit.

—«Éveillez-vous, seigneur Sigemunt: Kriemhilt, ma maîtresse, m'ordonne de venir auprès de vous pour vous dire qu'un malheur lui est arrivé, qui plus que nul autre malheur, l'a frappée au cœur. Vous aurez aussi à gémir avec elle, car cela vous touche de près.»

«Sigemunt se souleva et dit:

«Quel est ce malheur de la belle Kriemhilt, dont tu me parles?»

«L'autre répondit en pleurant:

«Je ne puis vous le cacher, oui, le vaillant Sîfrit du Niderlant a été assassiné.»

«Le roi Sigemunt reprit:

«Cesse de railler, je le l'ordonne, et ne répète pas cette affreuse nouvelle, qu'on ait osé dire qu'il était tué. Car, jamais jusqu'à ma mort, je ne m'en pourrais consoler.

«—Si vous ne voulez croire ce que vous m'avez entendu dire, venez écouter les gémissements que poussent Kriemhilt et sa suite sur la mort de Sîfrit.» Sigemunt s'émut fortement: une angoisse terrible s'empara de lui.

«Il sauta à bas de sa couche, ainsi que cent de ses hommes, qui armèrent leurs mains de leurs armes longues et acérées. Ils accoururent aux cris de désolation. Mille guerriers, des fidèles du hardi Sîfrit, arrivèrent ensuite là où l'on entendait les femmes se lamenter tristement. Elles s'aperçurent alors qu'elles n'étaient pas complétement vêtues. Le désespoir les privait de leurs sens. Une profonde douleur était fixée au fond de leur cœur.

«Le roi Sigemunt alla trouver Kriemhilt et dit:

«Hélas! malheur à ce voyage en ce pays! Qui donc a pu tuer avec tant de barbarie ton époux, mon fils, chez des amis si dévoués?

«—Si je parviens à le connaître, dit la très-noble dame, jamais ni mon bras ni mon cœur ne lui pardonneront. Je le voue à de tels maux, que par moi tous ses amis seront à jamais condamnés à gémir.»

«Le seigneur Sigemunt prit le prince dans ses bras. Les gémissements de ses amis étaient si grands, que de leurs cris de désolation retentissaient le palais, la salle et la ville de Worms tout entière.

«Nul ne pouvait consoler la femme de Sîfrit. On dépouilla son beau corps de ses vêtements, on lava sa blessure et on le plaça sur une civière. Ses amis souffraient cruellement en leur grand désespoir.

«Les guerriers du Nibelunge-lant parlaient entre eux: «Il faut que d'une ferme volonté nous consacrions notre bras à sa vengeance. Il est dans cette maison, celui qui a commis le meurtre.» Tous les hommes de Sîfrit coururent s'armer.

«Ces hommes d'élite arrivèrent là au nombre de onze cents et Sigemunt le riche était à leur tête. Il voulait venger la mort de son fils, ainsi que le lui commandait son honneur.

«Ils ne savaient pas qui ils devaient attaquer, sinon Gunther et ses fidèles, qui avaient accompagné le seigneur Sîfrit à la chasse. Quand Kriemhilt les vit armés, ce fut pour son cœur une nouvelle amertume.

«Quelque grande que fût sa douleur, quelque terrible que fût sa détresse, elle craignit tellement de voir succomber les Nibelungen sous la main des fidèles de son frère, qu'elle les arrêta. Elle les admonesta avec douceur, comme fait ses amis un ami fidèle.

«Cette femme riche en infortunes parla: «Mon seigneur Sigemunt, qu'allez-vous tenter? Vous ne savez pas combien d'hommes vaillants a le roi Gunther. Vous vous perdrez tous, si vous voulez attaquer ces guerriers.»

«Leurs boucliers fortement attachés au bras, ils avaient soif de combattre. La noble reine les pria, leur commanda de s'en abstenir; ces guerriers magnanimes n'y voulaient pas consentir, car cela leur brisait le cœur.

«Elle dit: «Mon seigneur Sigemunt, laissez là ce projet jusqu'en des moments plus opportuns. Je serai toujours avec vous pour venger mon époux. Celui qui me l'a ravi, quand je le connaîtrai, me le payera cher.

«Ils ont ici aux bords du Rhin une trop grande puissance; c'est pourquoi je ne veux pas vous conseiller la lutte; ils seraient trente contre un. Que Dieu leur rende largement tout le bien qu'ils nous ont fait!

«Ainsi, demeurez ici et souffrons ensemble cet affreux malheur. Quand il commencera à faire jour, vous m'aiderez, guerriers magnanimes, à ensevelir mon époux chéri.» Les guerriers répondirent: «Qu'il soit fait ainsi, maîtresse bien-aimée.»

«Personne ne peut vous dire comme on entendit se lamenter misérablement les femmes et les chevaliers, tellement que toute la ville ouït leurs gémissements. Les nobles gens de la ville accoururent en hâte.

«Ils pleurèrent avec les étrangers; car c'était pour eux une dure peine. Ils ignoraient pour quelles offenses Sîfrit, le noble héros, avait perdu la vie. Les femmes des bons habitants du bourg pleurèrent avec celles de la reine.

«On ordonna à des forgerons de faire en hâte un cercueil d'or et d'argent, très-grand et très-fort, réuni par des plaques de bon acier. L'âme de chacun était profondément attristée.

«La nuit était passée, on annonça le jour. La noble dame fit porter à la cathédrale le seigneur Sîfrit, son époux bien-aimé. Tout ce qu'il avait là d'amis suivait en pleurant.

«Quand on le porta dans l'église, que de cloches sonnèrent! On entendait de toutes parts le chant de maints prêtres. Vinrent aussi le roi Gunther avec ses hommes, et le féroce Hagene; ils eussent mieux fait de s'en abstenir.

«Le roi dit: «Chère sœur, hélas! quelle souffrance est la tienne! Que n'avons-nous pu échapper à ce grand malheur! Nous déplorerons toujours la mort de Sîfrit.

«—Vous le faites sans motif, dit la femme désolée; si vous aviez dû en avoir du regret, cela ne serait pas arrivé. Ah! vous n'avez point pensé à moi, je puis bien le dire, puisque me voilà séparée à jamais de mon époux chéri. Hélas! pourquoi le vrai Dieu n'a-t-il pas voulu que ce fût moi qui fusse frappée.»

«Ils maintinrent leurs mensonges. Kriemhilt s'écria: «Que celui qui est innocent, le fasse voir clairement! Qu'il marche en présence de tous vers la civière: on connaîtra bientôt ainsi quelle est la vérité.»

«Ce fut un grand prodige, et qui pourtant arrive souvent: dès que le meurtrier approcha du mort, le sang sortit de ses blessures. Voilà ce qui eut lieu et on reconnut ainsi que Hagene avait commis le crime.

«Les blessures saignèrent comme elles avaient fait étant fraîches. Les lamentations avaient été grandes; elles le furent bien davantage. Le roi Gunther parla: «Je veux que vous sachiez que des brigands ont assassiné Sîfrit. Ce n'est pas Hagene qui l'a fait.»