XX

La chaleur était étouffante dans ces gorges élevées de montagnes. À chaque instant le courage manquait à l'une de nous. Elle s'arrêtait étouffée, sous l'ombre d'un chêne ou d'un poirier sauvage, ou près d'une source entre des pierres noires, sous un large châtaignier. Nous buvions un peu d'eau fraîche, et nous nous reposions à notre aisance, car nous n'étions pas pressées, n'ayant que trois lieues à faire dans une longue journée. Le pays devenait charmant de plus en plus, mais toujours aussi sauvage. On n'entendait ni coq ni poule, on n'apercevait ni toit ni fumée dans l'étroite vallée; un merle seulement traversait de temps en temps le sentier, en jetant un cri d'effroi et en laissant tomber quelques plumes. Nous ne voulions pas lui faire de mal, au contraire: mais il était étonné que quelqu'un vînt troubler la solitude de son nid depuis cinq ou six ans qu'on n'avait plus entendu le sabot de votre cheval. Ces haltes toujours si fréquentes nous menèrent jusqu'au milieu de la soirée, et nous ne voyions toujours rien devant nous qu'une haute chaîne de montagnes, noire de forêts; mais ni église, ni château, ni village; cela nous trompa de route, monsieur. Au lieu de suivre notre sentier qui nous conduisait comme s'il avait eu des yeux, craignant de nous égarer en allant trop à droite, nous prîmes un autre sentier à gauche qui montait dans les bois et qui paraissait redescendre ensuite dans une plus large vallée, dont nous n'apercevions pas le bas. Après avoir marché environ une demi-heure, nous vîmes une légère fumée s'élever au-dessus des bois, et nous nous en approchâmes pour demander notre chemin. Nous fûmes bientôt près de la masure. Deux femmes vêtues en religieuses s'en approchaient du côté opposé. Nous nous assîmes pour les attendre, mais étant arrivées à la masure, elles y entrèrent, et nous entendîmes parler d'une voix très-douce.

—Eh bien, ma pauvre fille, dirent-elles à quelqu'un que nous ne voyions pas dans la chaumière, nous venons vous apporter une bonne nouvelle.

—Et quoi donc, ma mère? répondit la pauvre ermite.

—C'est que, grâce à ce monsieur bienfaisant que vous avez vu au château le soir du grand dîner de cent couverts sous les ormes de la basse-cour, M. le préfet de Mâcon ayant eu pitié de vous vous a accordé une place gratuite à l'hospice des infirmes de cette ville. Nous sommes chargées de vous y faire conduire par la première charrette qui ira le samedi à cet hospice. Vous n'y serez plus seule, des hommes et des femmes y seront avec vous et vous tiendront compagnie tout le jour; vous aurez du pain, et surtout vous n'aurez plus peur les nuits d'hiver des loups qui viennent gratter à votre porte. Remerciez bien ce monsieur d'avoir été si bon, votre bonheur est assuré. Ce monsieur s'appelle M. Edmond Texier; il a beaucoup de talent pour attendrir les hommes charitables. Personne ne lui avait parlé de vous, mais à la vue de votre maigreur, de votre pâleur et des femmes qui vous parlaient à table, il a demandé qui vous étiez, et ayant appris que pendant que votre père était à gagner son pain et le vôtre aux moissons, vous restiez toute seule avec des pommes de terre souvent gâtées et la peur des loups à la maison, il n'a point eu de repos, ainsi que ses charmantes filles, qu'il ne vous ait obtenu ce changement d'état. Priez donc le bon Dieu pour lui et pour ses jolies demoiselles, qu'il lui conserve son talent dont il fait un si bon usage.

—Oh Dieu! dit une voit douce en pleurant, que le Seigneur bénisse ce monsieur, mon vieux père, vous, mes sœurs, et madame Valentine qui a bien pensé à moi dans ma misère; que le bon Dieu leur rende le bien qu'ils vont me faire.

À ces mots, nous comprenions de quoi il s'agissait; nous nous approchâmes à pas discrets de la chaumière, la porte était ouverte et nous entrâmes. Jamais, monsieur, même à Renève, nous n'avions vu une pareille misère. Les murs étaient en pierres sèches sans ciment; seulement, quelques genêts enfoncés entre les jointures des pierres les fermaient un peu au vent; le toit était formé de faisceaux de châtaigniers aux feuilles lisses, mais qui s'amoncelaient en grosses bottes et qui s'infiltraient çà et là dans la chambre par les déchirures du toit. Un petit réduit à côté servait de couchette au père quand il y était; quant à la fille, elle avait pour lit une vieille pétrissoire où elle avait étendu quelques herbes desséchées par le soleil d'été, et de vieux lambeaux qui lui servaient de couverture. L'hiver, sa chèvre lui tenait chaud la nuit, le père lui ramassait dans le bois des racines. Un coq et trois poules nichaient aussi dans la chambre; ils mangeaient un peu de blé noir que la pauvre fille semait autour de la cabane et qu'ils disputaient aux grives en automne. La porte était solide, mais elle laissait passer le museau des renards et des loups dans la saison des neiges. Il y avait une petite mare d'eau pleine d'herbes et de feuilles qui la tenaient chaude pendant l'hiver. C'était la seule boisson du logis.

Quant à la jeune fille, elle était tellement boiteuse qu'elle ne pouvait sortir de son lit; elle tricotait tout le jour des bas pour son père, et le soir elle s'éclairait avec des moelles de sureau qu'elle trempait dans des morceaux de chandelles que les paysans de la Bresse donnaient à son père, quand il revenait de battre le froment en grange.