III

Dès qu'un Persan peut se loger convenablement, il bâtit une maison neuve. Une maison qui n'a pas été construite pour l'usage de son maître ne peut pas plus lui convenir qu'un habit dont on n'aurait pas pris la mesure.

Le premier beau palais que Chardin rencontra est celui de Saroutaki, grand vizir du roi sous le dernier règne.

Saroutaki était fils d'un boulanger de Tauris, capitale de la Médie, qui, n'ayant pas moyen de le pousser, l'envoya à Ispahan chercher fortune. Il y alla, et se fit soldat, pensant ne pouvoir mieux se placer pour faire paraître l'excellence de ses talents naturels. Ses premiers camarades se trouvèrent, pour son malheur, être de jeunes débauchés. Il arriva, au bout de deux ans, qu'un officier du roi, l'ayant reconnu capable de quelque chose de plus que de porter le mousquet, le prit pour son secrétaire; mais il n'eut pas été là trois mois, qu'un enfant du quartier, qui avait été perdu huit jours durant, fut trouvé dans sa chambre dans l'état des gens qu'on enlève violemment. Les parents de l'enfant, outrés du traitement qu'il lui avait fait, s'allèrent jeter aux pieds du roi, comme il était à la promenade, en lui demandant justice de cet horrible excès. Le roi, qui se trouva gai et de bonne humeur, leur dit en souriant: «Allez le punir.» Ces gens, emportés de fureur, n'entendirent point raillerie; ils coururent à son logis, et l'ayant rencontré comme il en sortait à cheval avec un laquais seulement, ils le renversèrent par terre, ils lui déchirèrent ses habits, et ils exécutèrent en un instant l'ordre du roi avec la rage qu'on peut s'imaginer en des gens irrités comme ils l'étaient: car c'est ainsi que souvent, en Perse, chacun venge de ses propres mains les torts qu'on lui a faits dès que la justice l'ordonne ou le permet.

Le maître de Saroutaki était proche du roi lorsque la plainte fut faite et la punition ordonnée; et, comme il vit que le prince se mit à parler assez gaiement de l'arrêt qu'il venait de donner, et en souriait en le regardant, il prit la liberté de lui dire en riant: «En vérité, sire, c'est dommage que ce malheureux garçon meure; car il a infiniment d'esprit, et il pourrait rendre un jour d'importants services à Votre Majesté.» Le roi répondit: «Eh bien, qu'on le sauve, s'il est encore temps, ou qu'on le fasse panser.» Le pardon du roi arriva trop tard: sa sentence avait déjà été exécutée; mais elle l'avait été si heureusement, que le criminel n'en mourut pas, comme on en court le risque dès qu'on a dix-huit ans passés. Cependant, comme l'opération avait été faite avec un gros couteau et par des gens acharnés qui ne se souciaient pas de la bien faire, il ne fut jamais bien guéri. Le supplice de Saroutaki l'ayant rendu incapable de débauche, il s'attacha aux affaires, et, en dix ans de temps, il se rendit si habile dans les finances, qu'on le fit contrôleur général du vizir ou intendant de Mazenderan, qui est l'Hyreanie, lequel étant venu à mourir, Saroutaki fut mis à sa place. Il fut fait ensuite gouverneur de Guilan (Guylân) qui est une province voisine, et fut employé en qualité de général et de commissaire général en plusieurs emplois très-importants. Il parvint de là à la qualité de nazir (nâzir): on appelle ainsi le surintendant général, ou maître de la maison du roi et de tout son domaine, et enfin à celle de premier ministre d'État.

L'histoire et les gens de son temps assurent qu'il n'y en a jamais eu de si éclairé dans l'exercice de cette charge suprême. Il savait jusqu'à un denier le revenu de l'État et celui du roi: car, en Perse, le revenu du roi et le revenu de l'État sont distingués et séparés, et il savait de même le revenu de tous les grands du royaume, ce qu'ils pillaient sur le peuple, et même ce qu'ils dépensaient et ce qu'ils amassaient. Le zèle de ce ministre était incomparable, tant pour le bien public que pour celui de son maître. Il haïssait tous ces présents dont l'usage est universel en Orient pour obtenir les grâces et les emplois, et il ne manquait point de faire entrer dans les coffres du roi tous ceux qu'il apprenait que les ministres recevaient ou se faisaient donner à cette fin. Sefi Ier (Sséfy), qui régnait alors, laissait faire ce sage et intègre vizir, étant ravi d'avoir un grand vizir de cette probité; mais, comme il ne voulait pas avoir part à la haine que ce ministre s'attirait par sa sévérité, il en raillait souvent lui-même en présence de la cour, disant, entre autres choses: «On parle tant d'Omar» (c'est le second successeur de Mohamed, un homme que les Persans détestent parfaitement, le tenant pour hérésiarque et pour tyran); «on l'appelle chien, cruel et maudit; le voilà ressuscité en la personne de mon vizir.» En effet, il était étrangement haï par les grands de l'État, qui l'immolèrent enfin à leur fureur.

La chose arriva l'an 1643, qui était le troisième du règne d'Abas II, et voici comment: Un gouverneur de Guilan, nommé Daoud-Kan (Dâoùd khân), avait fait plus de deux millions d'extorsions durant la première année du règne de ce prince; lequel étant venu jeune à la couronne, les gouverneurs et les intendants s'imaginaient qu'on pouvait tout faire impunément. Saroutaki fit appeler Daoud-Kan à la cour, et le pressait de rendre compte de sa conduite. Daoud-Kan s'en excusait sur ce qu'on n'a pas accoutumé de faire venir des gouverneurs de province à compte. Janikan, général des courtchis[16], qui est le plus puissant corps de troupes qu'ait la Perse, proche parent de ce Daoud-Kan, le défendait de tout son pouvoir; mais, voyant qu'il ne gagnait rien auprès du premier ministre, et que son parent allait être poussé à bout, il en porta ses plaintes au roi, tant en particulier qu'en public, le suppliant de mettre à couvert le gouverneur de Guilan des recherches du premier ministre. Le roi, qui était jeune, écoutait tout et répondait à tout favorablement; mais sa mère retenait sa facilité, et l'empêchait de rien accorder qui allât contre le bien de l'État. Le crédit des mères des rois de Perse est grand, tandis qu'ils sont en bas âge, et la mère d'Abas II en avait aussi un fort grand, et qui était des plus absolus. Elle était en étroite confidence avec le premier ministre, et ils s'entr'aidaient tous deux mutuellement. Janikan (Djâny-khân) ne voyant, à cause de cela, aucun moyen de sauver son parent, rompit ouvertement avec le premier ministre et se déclara hautement son ennemi; mais le ministre se contentait de pousser sa pointe. Il arriva, au mois d'octobre, que, dans une audience d'ambassadeurs, Janikan trouvant le roi chagrin contre le premier ministre, sur un sujet qu'on raconte diversement, il commença à l'accuser de plusieurs choses, les unes vraies et les autres fausses, que le prince écouta assez aigrement. L'audience finie, le roi voulut monter à cheval, et, par malheur pour le premier ministre, il sortit par le grand portail du palais, par où il passe fort rarement, parce qu'il est le plus éloigné du sérail. Le prince trouva le cheval du premier ministre tout contre le sien. On le lui menait toujours le plus proche qu'il se pouvait du lieu où était le roi, à cause de son grand âge et de ses infirmités, et afin qu'il eût moins de pas à faire. Le roi, voyant ainsi un autre cheval près du sien, demanda à qui il appartenait. Janikan, qui était aux côtés du roi, trouvant cette belle occasion de donner un coup de dent au premier ministre, répondit: «Eh! qui pourrait, sire, avoir l'insolence de faire cela, que ce vieux chien de grand vizir: il ne se contente pas de maltraiter les serviteurs, il perd encore le respect pour le maître.»—«Je le sais bien, Janikan, repartit le roi; il y faut pourvoir.» Il n'est pas certain si c'est là tout ce que le roi lui dit, car on le raconte diversement; mais, quoi qu'il en soit, Janikan prit la réponse du roi pour un ordre de faire mourir le premier ministre, et il résolut de l'exécuter le lendemain matin.

Ce jour-là, il fut de bonne heure au palais, et, tirant à part ce qu'il y trouva de gens qu'il savait être ennemis du grand vizir, entre lesquels le plus considérable était le grand maître de l'artillerie, il leur dit qu'il avait ordre du roi d'aller prendre la tête du premier ministre, et les pria de l'accompagner. Ils prirent encore avec eux d'autres gens de leur cabale qu'ils rencontrèrent sur le chemin, sans leur dire pourtant autre chose, sinon qu'ils allaient porter à ce ministre un ordre du roi de la dernière importance. Ce vieux seigneur était dans le sérail quand ils arrivèrent, et, en ayant été averti, il sortit en robe de chambre; et, entrant par une porte de derrière dans la salle où il les avait fait mener, il leur dit qu'il les priait de s'asseoir jusqu'à ce qu'il fût habillé, et qu'il les allait venir retrouver. Janikan s'approchant là-dessus avec sa troupe, et l'entourant, lui dit: «Chien maudit, nous ne sommes pas venus ici pour nous asseoir, mais pour te couper cette vieille méchante tête qui a rempli la Perse de malheurs, et a fait périr tant de grands seigneurs infiniment plus gens de bien que toi!» Et, en disant cela, il cria au grand maître de l'artillerie: «Vour!»[17], c'est-à-dire Frappe! Celui-ci, en même temps, lui enfonça le poignard dans le corps, et, d'un coup de genou, le jeta à bas sur le bord d'un grand rond d'eau, à bord de jaspe, qui tient le milieu de la salle. Le coup ne l'avait pas tué; il leur dit d'une voix basse: «Que vous ai-je fait, mes princes, et que me faites-vous sur mes vieux jours?» Janikan, entendant sa voix, cria au grand maître: «Achève ce chien,» et, en même temps, il tira l'épée lui-même et s'avança pour se jeter dessus. Le grand maître le prévint et abattit la tête de cet infortuné, qui tomba aux pieds de Janikan, et d'un autre coup lui coupa le corps presque en deux. Janikan prit la tête par la moustache et, s'avançant sur le bord du rond d'eau pour y laver sa main qui était ensanglantée, il la porta ensuite trois ou quatre fois pleine d'eau à la bouche, en disant: «À présent, voilà ma soif apaisée.»

Il mit ensuite une garnison de ses gens dans le palais du vizir, comme s'il eût eu un ordre fort précis de le faire, et remonta à cheval, tenant la tête d'une main et son épée nue de l'autre, prenant le chemin du palais. Sa suite se trouva en un instant grossie de plusieurs grands seigneurs, avec qui il alla se présenter au roi, et lui dit, selon les compliments du pays: «Sire, que votre tête soit toujours glorieuse et saine. Voici celle de ce vieux chien qui perdait le respect pour Votre Majesté, et qui était devenu traître, tant à sa personne qu'à son État, lequel il ruinait par son audace et par sa tyrannie: il tramait une révolte qui eût coûté la vie à Votre Majesté, et c'est ce qui m'a obligé de lui ôter la sienne par l'amour que j'ai pour la vôtre.» Le roi, fort effrayé et consterné du spectacle, ne perdit pourtant pas le jugement, mais lui répondit fort prudemment pour un jeune prince, quoique en tremblant: «Janikan! que ta main soit exaltée, tu as fort bien fait. Que ne m'avertissais-tu de la perfidie de ce méchant: il y a longtemps que j'aurais fait faire ce que tu as fait aujourd'hui. Je te donne sa charge et ce que tu voudras de ses biens.»

Saroutaki était alors dans la treizième année de son ministère et dans la quatre-vingtième de sa vie.

On sera sans doute bien aise d'apprendre la vengeance qui fut faite de la mort de ce vieux ministre, et je la raconterai d'autant plus volontiers, qu'elle n'est pas moins tragique ni moins exemplaire, et qu'on peut bien assurer qu'il n'a été jamais parlé de grande fortune sitôt faite et sitôt détruite. Janikan, applaudi du roi extérieurement, comme je viens de le dire, et de toute la cour, qui l'allait féliciter de son lâche assassinat comme d'un rare exploit de guerre, crut qu'il était monté en haut de la roue; et il y était effectivement monté, mais c'était pour rendre sa chute plus éclatante et plus terrible que la fortune l'avait comme guindé si haut. Tout le monde s'empressa d'abord à le suivre, et le jour même de cette vilaine action, il revint du palais, suivi de trois cents personnes à cheval. Deux jours après, il fut fait généralissime de la Perse, ce qui mettait trente mille hommes sous son commandement, qu'il pouvait assembler dans vingt-quatre heures; et, dans les cinq jours de temps que dura seulement sa faveur, on lui fit la valeur de vingt mille louis d'or de présents pour avoir seulement ses bonnes grâces ou sa recommandation.

J'ai touché un mot du pouvoir que la reine mère avait sur l'esprit du roi, et combien d'ailleurs elle était unie d'amitié et d'intérêt avec le premier ministre; et j'ai dit aussi la consternation du roi, quand les assassins de ce seigneur lui présentèrent sa tête. La reine, le voyant revenu au sérail avec cette consternation sur le visage, appréhenda que le vizir n'en fût en partie cause, et, en approchant tendrement de sa personne, elle lui dit: «Mon cher prince, pourquoi êtes-vous troublé comme je vous vois? Ce vieux ministre, qui vous sert de père, serait-il bien assez malheureux pour avoir mérité votre indignation. Soixante années de bons services rendus à Votre Majesté et à ses prédécesseurs, et son extrême vieillesse, valent bien qu'on lui pardonne quelque faute; toutefois, s'il en a fait de telle nature qu'elle exige punition, ôtez-lui sa charge, et laissez à la mort, qui est si proche de lui, à lui ôter la vie.» Le roi lui répondit: «Anâ kanum[18], duchesse, ma mère, son affaire est faite; il vient de mourir.»

Les femmes, dans tout l'Orient, surtout celles de qualité, ne s'étudient point à réprimer les passions, ce qui fait qu'elles en sont toujours agitées avec fureur. Saroutaki était l'agent et le fidèle de la mère du roi; il lui amassait des biens immenses; elle gouvernait la Perse à son gré par son ministre: on peut penser là-dessus à quel excès elle fut irritée. Elle envoya sur le soir un des principaux eunuques à Janikan, lui demander pour quel sujet il avait été assassiner si cruellement le premier ministre, que ses services si longs et si importants devaient rendre sacré à tous les Persans. Janikan, ébloui de sa fortune et emporté de la haine qu'il avait pour la reine mère, à cause du défunt, répondit fièrement à l'eunuque: «Saroutaki était un chien et un voleur qu'il y a longtemps qu'on devait faire mourir. Dites cela à la grande-duchesse (c'est le titre qu'on donne à la mère du roi), et que c'était un franc larron. Julfa (c'est un faubourg d'Ispahan, peuplé d'Arméniens) ne doit payer que vingt-deux mille cinq cents livres de taille, et je prouverai qu'en cinq mois ce chien maudit en a arraché deux cent mille livres.» Il disait cela pour piquer davantage la reine mère, parce que le revenu de ce faubourg est dans l'apanage des mères du roi, et qu'on n'y peut lever un sou sans leur ordre.

La princesse, poussée à bout par ces nouveaux outrages, anima toute cette nuit-là le roi à la vengeance. Il y était bien résolu, mais il ne savait comment s'y prendre. La princesse, désespérée de ce qu'il ne servait pas sa fureur sur-le-champ, conjura le lendemain avec une personne de qualité, qu'elle savait dans ses intérêts, pour faire assassiner Janikan; mais celui-ci, qui avait déjà semé d'espions la cour et la ville, découvrit la conjuration avant qu'elle fût formée. Il la communiqua à son parti, qui ne crut pas pouvoir se sauver qu'en faisant une conjuration opposée, qui était d'aller arracher la reine mère du milieu du sérail et de la faire mourir. Si ce que je rapporte n'était d'une notoriété publique en Perse, je ne l'aurais jamais pu croire, parce que les sérails sont des lieux si sacrés pour les Persans, particulièrement celui du roi, que c'est une impudence punissable de tourner seulement les yeux vers la porte.

Le chirachi-bachi[19], qui est le chef de la sommellerie du roi, était un des conjurés de Janikan. Il était, à la vérité, un des grands ennemis du mort; mais, faisant réflexion sur le crime et sur le danger de l'entreprise, dont il était moralement impossible d'éviter la punition tôt ou tard, il résolut de la découvrir au roi, ne voyant point d'autre voie de se tirer du mauvais pas où il s'était engagé. Il va sur le soir au palais, s'adresse au capitaine de la porte du sérail, lui conte la conjuration avec les particularités qu'il en savait, et que le jour suivant était destiné à l'exécuter. On avait peine dans le sérail à croire le rapport de ce conjuré; toutefois, comme la chose était trop importante pour en négliger l'avis, et que la reine et les eunuques, que la conjuration regardait, croyaient à tout moment qu'on les venait mettre en pièces, le roi se laissa pousser à faire mourir le lendemain matin tout ce nombre d'assassins, sans autre forme de procès. Ce jour-là donc, qui était le cinquième de l'assassinat du premier ministre, le roi, vêtu tout de rouge, selon la manière du pays, qui fait que le roi s'habille de cette façon lorsqu'il doit faire mourir quelque grand seigneur; le roi, dis-je, se rendit le matin à la salle où tous les grands seigneurs étaient assis à l'ordinaire, et s'adressant à Janikan, Sa Majesté lui dit: «Perfide, rebelle, de quelle autorité avez-vous tué mon vizir?» Il voulut répondre, mais le roi ne lui en donna pas le loisir. Il se leva en disant tout haut: «Frappez!» et se retira dans un cabinet qui n'était séparé de la salle que par des vitres de cristal. Aussitôt, des gardes apostés se jetèrent sur les proscrits, et, à coups de hache, les mirent en pièces sur les beaux tapis d'or et de soie dont la salle était couverte, aux yeux du prince et de toute la cour. Dans le même temps, d'autres gardes, avec deux des principaux eunuques, coururent exécuter de même manière les autres proscrits, qui étaient les uns dans le bain, les autres dans leurs maisons. Le nombre des grands seigneurs qu'on mit en pièces était quatre gouverneurs de province, le grand maître de l'artillerie et trois autres. Au bout de deux heures, on jeta les corps ainsi coupés en pièces au milieu de la place Royale, vis-à-vis du grand portail du palais, où les crocheteurs les dépouillèrent jusqu'à la chemise, leur jetant seulement un peu de terre sur les parties viriles. On les y laissa trois jours en cet état (grand exemple de la justice céleste et des misères humaines), et après on les porta dans un cimetière hors de la ville, où ils furent enterrés pêle-mêle dans une même fosse.

La mère du roi, se voyant défaite de ses principaux ennemis, étendit sa vengeance sur la maison de Daoud-Kan, comme l'auteur de toute cette longue et cruelle tragédie. On ne se contenta pas de confisquer ses biens, comme aux autres, on ne laissa pas un sou à tous ses parents jusqu'au troisième degré. Ses filles furent vendues publiquement; ses fils furent faits eunuques, et donnés en qualité d'esclaves à un seigneur qui avait autrefois servi leur père.

Tirant de là vers la place Royale, on trouve sur la gauche un des beaux caravansérais d'Ispahan. C'est un bâtiment carré à double étage, chacun de quelque vingt pieds de haut et de quelque soixante-dix toises de diamètre. On y entre par un portique assez long, sous lequel il y a des boutiques d'un et d'autre côté. Chaque face a vingt-quatre logements en bas et autant en haut, comme un dortoir de couvent, au milieu desquels il y en a un plus grand que les autres, bâti sous un haut portique semblable à celui où est l'entrée, lequel est fait en demi-dôme, plat sur le devant, orné de mosaïques. Les chambres d'en bas sont le long d'une galerie, ou relais ou parapet, comme on voudra l'appeler, haut de terre d'environ cinq pieds, et profonds de dix-huit à vingt pieds, larges de quinze à seize et élevées de deux doigts sur la galerie. Les Persans appellent ces galeries ou rebords de pierre, qui règnent autour des caravansérais, maatab[20], c'est-à-dire place à la lune, parce que c'est où l'on couche environ huit mois de l'année, pour être plus fraîchement, et où l'on prend le frais à l'ombre durant le jour. Chaque chambre a, de plus, une place sur le devant, de la largeur de la chambre même, profonde de la moitié et couverte d'une arcade. Les chambres d'en haut ont chacune une antichambre et un balcon; et c'est d'ordinaire où les marchands logent avec leurs femmes, lorsqu'ils en mènent, le bas étage leur servant communément de boutique ou de magasin. Sur le derrière du caravansérai, il y a encore de grands magasins. Au milieu de la cour, qui est fort bien pavée, il y a un grand bassin d'eau, avec un jet et des puits au coin. C'est là à peu près la structure et la forme de tous les grands caravansérais d'Ispahan, qui sont bâtis de pierres ou de briques, si ce n'est que les uns ont un grand relais carré, de quatre à cinq pieds de hauteur au milieu de la cour, au lieu de bassin d'eau. Les logements, qui sont séparés l'un de l'autre par un mur de deux à trois pieds d'épaisseur, consistent en une antichambre de quelque huit pieds de profondeur, toute ouverte par devant, avec une cheminée à côté, pratiquée dans le mur de séparation, et en une chambre qui est de moitié, ou d'une fois plus profonde que l'antichambre, dont la cheminée est au fond ou à côté. Les chambres ont toutes leurs portes, quoique assez faibles, mais elles n'ont point de fenêtres, recevant le jour par la porte et non autrement, ce qui rend le logement incommode. Derrière le caravansérai, et tout autour, sont des écuries, et dans quelques-uns il y a un côté des écuries accommodé en arcades, de quatre pieds de hauteur, avec des cheminées d'espace en espace, pour placer commodément les palefreniers et les autres valets, et pour faire la cuisine. Il ne demeure d'ordinaire dans ces grands caravansérais que des marchands en magasin. Celui dont je viens de faire la description rend seize mille livres par an au propriétaire, qui était, de mon temps, une cousine du feu roi. On nomme ce caravansérai: Mac soud assar[21], c'est-à-dire le caravansérai de Mac soud l'huilier, parce qu'il a été bâti, du temps d'Abas le Grand, par un épicier qui avait fait sa boutique vis-à-vis, laquelle subsiste encore. Lorsque ce grand roi vint établir sa cour à Ispahan, et qu'il conçut le dessein de rendre cette ville aussi magnifique qu'elle l'est devenue, il engageait non-seulement tous les grands seigneurs, mais encore tous les particuliers qu'il savait être gens riches, à construire quelque édifice public pour l'ornement et pour la commodité de la ville. Il apprit que cet épicier était des plus à l'aise; il l'alla voir un jour à sa boutique, avec la familiarité qui était naturelle à ce grand prince, et il lui dit: «Il y a longtemps que je vous connais de réputation pour homme de bien et pour homme riche. C'est sans doute à cause de votre probité que Dieu vous a béni si abondamment: je serais bien aise qu'un si vertueux vieillard m'adoptât. Je vous tiens pour mon père; vos fils sont mes frères, faites-moi votre héritier avec eux, je ferai en sorte qu'ils n'y perdent rien; ou bien, si vous l'aimez mieux, faites bâtir de votre vivant quelque édifice pour la commodité et pour l'embellissement de la ville.» Abas le Grand avait des manières engageantes, qui le faisaient venir à bout de tout. L'épicier lui dit qu'il consentait à la demande de Sa Majesté, et qu'il ne manquerait pas à ce qu'il souhaitait de lui. Il fit bâtir ce caravansérai, qui lui coûta trois mille tomans, qui sont quarante-cinq mille écus, et ensuite le donna au roi, qui en fut fort satisfait, et en récompensa bien ses enfants.

On raconte une chose admirable d'une mule que cet épicier avait (car les gens de cette condition, en Perse, montent la plupart des mules, comme les docteurs de la loi montent des ânes). Cette mule était si fidèle à son maître, qu'il la laissait toujours seule dans la place Royale, au coin qui donnait vers sa boutique. Elle ne bougeait du lieu où il mettait pied à terre, et si quelqu'un pensait d'en approcher, elle lui lançait de si rudes coups de pied, qu'il était contraint de se retirer bien vite. Il arriva la dernière fois que l'épicier fut alité, que sa pauvre bête devint aussi malade, et elle se démena et se tourmenta si furieusement jusqu'au jour de sa mort, qu'elle mourut aussi au même instant.